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Entretien avec Olivier Poivre d’Arvor
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

O Olivier Poivre d’Arvor
© JF Paga. Grasset.

Olivier Poivre d’Arvor est écrivain, diplomate, fondateur du festival « Le Marathon des mots » et du prix « Envoyé par la Poste ». Il a dirigé France Culture de septembre 2010 à août 2015. Il a publié ses quatre derniers romans, Le club des momies ; Le voyage du fils ; Le jour où j’ai rencontré ma fille et L’Amour à trois aux éditions Grasset.

Le prix « Envoyé par La Poste » que vous avez créé, avec la Fondation La Poste, vient d’inaugurer sa première édition en récompensant Alexandre Seurat pour son roman, La Maladroite. Comment vous est venue l’idée de ce prix ? Quelle est sa singularité  ?

Olivier Poivre d’Arvor J’ai pensé qu’il était nécessaire que La Poste s’empare d’une réalité toute simple, à savoir qu’elle est le convoyeur - avec une symbolique très forte pour les auteurs - des mots, de la littérature et pas uniquement du courrier classique. C’est par La Poste que les auteurs envoient, traditionnellement et depuis toujours, leurs textes aux éditeurs. Et même s’il est possible aujourd’hui de leur faire parvenir un fichier par mail, les éditeurs préfèrent la plupart du temps recevoir un manuscrit. L’envoi postal a donc survécu à la révolution numérique. On peut dire qu’il est même le seul moyen d’expédition pour les nouveaux auteurs qui, sans recommandation, ne peuvent remettre leur premier texte en main propre. Un moyen d’expédition qui est généralement chargé d’espoir. Ces auteurs multiplient de surcroît les envois à bon nombre de maisons d’édition qui leur répondent non pas par courrier électronique mais par courrier postal. Il était donc important que La Poste revendique cette charge symbolique. Ensuite, il s’agissait de récompenser un écrivain qui n’avait jamais publié et qui n’était pas lié au monde littéraire dont on imagine qu’il ne fonctionne que par systèmes de connivences. Pourtant, si un texte est intéressant, original et littéraire, il sera découvert, édité, quel que soit le nom et la gloire de l’auteur. Ce qui ne veut pas dire non plus que tout ce qui est publié est forcément bon. Enfin, je voulais souligner l’importance des comités de lecture et du rôle des maisons d’édition, rendre hommage aux éditeurs qui continuent à accueillir les manuscrits, à prendre du temps pour les lire, à faire des choix et à soutenir les auteurs. Ces envois spontanés restent un moyen de repérage formidable. La plupart des auteurs ont été découverts un jour sans recommandation particulière. Il s’agit d’un système démocratique qui fonctionne en France encore aujourd’hui.

Avez-vous rencontré des difficultés quant à l’organisation de ce nouveau prix ?

O.P.A. Je n’ai pas rencontré de difficultés particulières, si ce n’est faire naître un prix parmi les nombreuses distinctions qui existent déjà en France. Il était donc nécessaire de trouver une idée vertueuse qui apporte quelque chose de supplémentaire à cette liste de prix littéraires. Trouver une idée qui, par rapport à la marque La Poste, ait du sens, s’inscrive dans une logique de partenariat et soit une manière d’activer aux yeux des gens le rôle symbolique et très important de La Poste. Je pense que ce prix aura une belle histoire parce qu’il est juste et facile à faire puisque les éditeurs établissent à notre demande une première sélection que nous réduisons en fonction de nos choix et de nos votes. Nous avons constitué un jury qui se limite à six personnes.

Combien de livres avez-vous reçus ?

O.P.A. Nous avons reçu une trentaine de livres dont certains, d’ailleurs, ne correspondaient pas à l’objet de notre prix. Par exemple, des livres pour enfants ou des livres d’écrivains connus. Nous en avons donc éliminé quelques-uns. Le terme « envoyé par La Poste » ne doit pas être compris par la seule définition d’un envoyé postal. Il évoque aussi un « envoyé spontané » par un auteur inconnu qui cherche à être publié. Nous avons retenu sept livres. Assez vite, un consensus s’est dégagé autour de La Maladroite d’Alexandre Seurat.

Est-ce que ce livre a tout de suite été une évidence pour les membres du jury dont vous êtes le président ? Et qu’est-ce qui vous a particulièrement touché à la lecture de ce texte ?

O.P.A. Nous avions quand même retenu d’autres livres qui nous avaient touchés avant de nous entendre, in fine, sur celui-ci. Cette sélection était de qualité et elle a suscité le débat. Le texte d’Alexandre Seurat est exigeant et original dans sa forme. Ce qui m’a particulièrement intéressé c’est précisément la réalisation formelle, la sobriété du style, la polyphonie, les différentes voix qui racontent le parcours de Diana, une enfant maltraitée.

Comment se profile la deuxième édition du prix « Envoyé par La Poste » ?

O.P.A. Nous aurons plus de temps et plus de recul pour cette deuxième édition. Il est important de développer la notoriété naissante de ce prix littéraire, de bien le faire connaître auprès des éditeurs. Cette distinction est aussi une façon de les encourager car éditer un nouvel auteur comporte toujours un risque, notamment financier. Nous allons conserver la date de la remise du prix, début septembre, juste après celle du prix de la Fnac, de manière à être en amont des grands prix littéraires et à permettre à un texte qui est en librairie de bénéficier de ce que l’image de La Poste peut apporter. Nous espérons que les éditeurs nous soumettrons un choix de livres encore plus vaste pour effectuer une première sélection courant mai ou juin, et procéder au vote à la fin du mois d’août. Il serait peut-être intéressant de mettre en place un dispositif de lecture de l’ouvrage primé dans les manifestations dont la Fondation La Poste est partenaire. Je pense notamment aux Correspondances de Manosque qui pourraient accueillir le lauréat.

Est-ce que vous envisagez un jury tournant à l’instar du prix Wepler-Fondation La Poste ?

O.P.A. Je ne sais pas encore, mais je pense qu’un jury stable est préférable. On peut aussi imaginer des formules qui s’étendent sur trois ou quatre ans. Si l’on veut construire un tel événement sur la durée, il me paraît nécessaire que le jury ne change pas chaque année. Le nôtre est composé de six membres dont quatre extérieurs à la Poste qui sont écrivains et pour certains journalistes. Ils voient passer la production éditoriale sans pour autant être éditeurs eux-mêmes. Il n’y a donc pas de conflits d’intérêt. L’équipe est équilibrée, les points de vue sont différents et complémentaires. Ce n’est pas un groupe homogène qui serait unanime sur tout. Un prix littéraire sous-entend des choix, des partis pris et ces partis pris doivent avoir une certaine durée sinon il est davantage question d’une consultation ou d’un référendum.

En 2005, vous avez lancé un festival, Le Marathon des mots qui a lieu le dernier week-end de juin à Toulouse et que la Fondation La Poste soutient depuis ses débuts. Quelques mots sur ce festival ?

O.P.A. Le Marathon des mots est aujourd’hui la plus grande manifestation de lecture à voix haute, en Europe. Ce festival a été conçu sur le principe de la lecture de textes afin de sortir l’écrivain de sa relation classique avec son public, à savoir la dédicace de son ouvrage assis derrière une table et une pile de livres. En installant l’auteur dans la ville - une grande ville, une métropole, un espace urbain, pas un village ni une petite commune - on peut toucher un grand nombre de personnes et leur permettre d’entendre le texte, qu’elles soient familières de l’acte de lecture ou pas. C’est très simple dans sa forme, il n’y a presque pas de tables rondes, pas de signature, ni de spectacle mais 200 lectures par an dans tous les lieux de la ville, petits ou grands, et dans la région. C’est aussi 75 000 auditeurs. Il s’agit d’une rencontre avec le public à une échelle conséquente en termes de format.

Il y a aussi le Marathon d’avril et celui du week-end de la Toussaint, sans parler d’une édition à Tunis...

O.P.A. En effet. Le Marathon des mots n’est pas simplement un rendez-vous ponctuel de trois ou quatre jours, c’est aussi tout un travail sur la lecture réalisé par l’équipe que dirigent Serge Roué et Dalia Hassan à travers deux autres rendez-vous, le Marathon d’avril et celui d’automne. L’un est consacré à la jeunesse, l’autre est centré sur un auteur ou un éditeur. Cette action sur la question de la lecture à voix haute est effectuée toute l’année dans les quartiers de Toulouse, du grand Toulouse et dans l’actuelle région Midi-Pyrénnées qui va s’agrandir en fusionnant avec le Languedoc-Roussillon. Sa mission est de sensibiliser les publics qui ne le sont pas forcément par le biais de l’Éducation Nationale. Il s’agit d’un travail militant sur un territoire où finalement, il existe assez peu d’autres rendez-vous du livre. La Fondation La Poste a été formidable dès le début de la création du Marathon des mots. Elle a joué un rôle déterminant. Plus qu’un moteur auxiliaire de l’action de la lecture, elle a été l’un des fondateur, avec la ville de Toulouse, de ce festival qui depuis quatre ans a également une édition à Tunis qui s’appelle Al Kalimat, « les mots » en arabe. Al Kalimat fait aussi écho au travail de l’association Ness el Fen pour la liberté de création. Chaque premier week-end du mois de mai, en plus des lectures de textes (en français et en arabe) organisées sur le même principe qu’à Toulouse, ce rendez-vous est fait d’échanges, de rencontres, de débats en présence de nombreux intellectuels et écrivains, car la situation politique nécessite un besoin de s’exprimer. Créer un tel festival est un travail de convictions.

Nous allons conclure par votre actualité littéraire. L’Amour à trois est le titre de votre dernier livre qui vient de paraître chez Grasset. Le protagoniste est un diplomate qui a des pertes de mémoire suite à un accident cardio-vasculaire. Il part en Guyane à la recherche de son ami d’adolescence pour lui annoncer la mort de leur professeur de philosophie, Hélène, qui trente ans plus tôt a été le grand amour qu’ils ont partagé... Cette fiction est-elle aussi autobiographique ?

O.P.A. Tous les « je » narrateurs utilisent plus ou moins un matériel personnel, empirique, humain qui leur est propre pour raconter une histoire, ensuite c’est une question de degré. En l’occurrence, même si je corresponds un peu à Léo Socrates, le narrateur, puisqu’il est diplomate et moi aussi, par bien d’autres aspects, je ne lui ressemble pas (ni AVC, ni perte de mémoire, ni voyage en Guyane !)...

Cet accident cardio-vasculaire était peut-être une façon de travailler à la fois sur le thème de la mémoire, des souvenirs et de procéder à une mise à distance de l’expérience vécue...

O.P.A. Oui certainement. Faire d’une expérience vécue un objet de littérature. Il s’agit d’un premier amour construit sur la fascination d’un élève de terminale pour son professeur de philosophie, Hélène, et la fascination croisée de cette femme pour lui et pour un de ses camarades. Un trio amoureux qui s’est constitué à travers le désir de l’autre, car on désire toujours ce que l’autre désire. Ce trio a en effet existé et j’étais l’un des deux lycéens, mais le cadre - la Guyane, la perte de mémoire du personnage - est une construction. J’ai connu cette situation quand j’avais 15 ans. Je l’ai refoulée très longtemps parce qu’être amoureux de son professeur et partager cet amour avec son camarade était une étrange manière de commencer dans la vie. À l’époque, je crois que cette situation me paraissait évidente, je n’avais pas d’autres comparaisons possibles si ce n’est le couple de mes parents. C’était ma première manière de rencontrer le monde.

Aviez-vous ce sujet en tête depuis longtemps ?

O.P.A. Oui, ce sujet était latent car une émotion demeurait présente. Découvrir en même temps l’amour physique - avec une personne plus âgée, enseignante de surcroît qui représente donc une autorité et pas la moindre car la philosophie en terminale a été pour moi une découverte incroyable -, le maniement de l’esprit, l’affection, le sens critique, est quelque chose de bouleversant. Et il m’a fallu du temps pour que mon narrateur s’empare de cette histoire, revisite ce souvenir refoulé.

Pourquoi avoir choisi le roman plutôt que le récit strictement autobiographique ?

O.P.A. Je venais d’écrire un livre, Le jour où j’ai rencontré ma fille, qui est un récit purement autobiographique. Quand je me suis mis à composer ce texte, L’Amour à trois, la forme romanesque s’est imposée à moi. D’une part, je ne me sens pas très à l’aise avec l’écriture autobiographique et d’autre part, la recherche du souvenir, du travail sur la mémoire, la remontée du fleuve en Guyane et celui du temps étaient pour moi un sujet aussi important que le trio amoureux. Comme les protagonistes sont toujours vivants, la fiction a permis aussi d’approfondir le thème, de le développer.

......

Télécharger FloriLettres 167 en PDF, édition octobre 2015

Olivier Poivre d’Arvor L’Amour à trois Olivier Poivre d’Arvor
L’Amour à trois
Éditions Grasset, août 2015
Le roman figure dans la première sélection du Prix Interallié 2015

Olivier Poivre d’Arvor
Le jour où j’ai rencontré ma fille
Éditions Grasset, août 2013


Sites internet

Éditions Grasset
http://www.grasset.fr/

Le Marathon des mots
http://www.lemarathondesmots.com/

Al Kalimat Le Marathon des mots de Tunis
http://nesselfen.org/index.php ?option=com_content&view=article&id=102&Itemid=306&lang=fr

La Fondation La Poste - Prix « Envoyé par La Poste »
http://www.fondationlaposte.org/article.php3 ?id_article=1724

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