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Romain Rolland et Stefan Zweig. Correspondance 1920-1927. Par Gaëlle Obiégly

 

Romain Rolland et Stefan Zweig, tome2 Romain Rolland et Stefan Zweig ont commencé de s’écrire en 1910. Ce livre est le deuxième tome de leur correspondance. L’amitié se poursuit, se renforce au fil des lettres de plus en plus centrées sur le travail à faire. C’est une période de rémission entre deux guerres. La révolution russe a eu lieu. Le krach de 1929 se profile. Contexte d’un calme relatif, donc. Les deux hommes observent les attitudes des peuples, évoquent quelques faits, figures politiques, pensent l’actualité. Leur correspondance rend compte essentiellement du moment où elle s’écrit. Un moment sans guerre mais de politique intense. Il en est beaucoup question dans les lettres. Cet intérêt marqué pour les faits politiques et l’esprit du temps s’accompagne de propos fouillés sur les livres de l’un et l’autre épistolier. Ils se soutiennent. De la part de Zweig, la parole n’est pas exclusivement laudative. Ses remarques témoignent d’une lecture attentive des livres que lui envoie Romain Rolland, son cher ami. Ce dernier a obtenu le prix Nobel de Littérature en 1915, sa renommée est colossale. Lorsqu’il est question de sa venue à Vienne, on craint que les gens ne se ruent sur lui. Zweig est lui aussi un écrivain à succès. Cette expression a aujourd’hui quelque chose de dépréciatif. En leur temps déjà, ces deux-là évaluent le désavantage de cette situation. « Plus on a de tirages, de succès, plus on se sent seul, isolé ». La plupart des lettres de Zweig font allusion aux écrits de Rolland. Il les traduit ou bien il se préoccupe de leur traduction en allemand. Au début de 1920, la traduction de Liluli est presque achevée. Il informe alors Rolland des difficultés qu’il a eu à transposer cette œuvre. Les obstacles auxquels il se heurte « sont dans l’esprit de la langue même ». Il demande à Rolland l’autorisation de changer certains noms et de supprimer des jeux de mots. Ces aménagements permettraient d’accélérer la traduction. Le livre paraîtrait plus vite. Zweig voudrait-il se débarrasser de cette tâche ? La suite de la correspondance écarte cette hypothèse. On le voit, au contraire, toujours précis, toujours scrupuleux, attentif envers son ami. Attentif et même particulièrement regardant quand il s’agit des livres que lui envoie Romain Rolland qui en publie fréquemment. L’Autrichien sait l’importance de la voix d’un ami pour celui qui est adoré par « la grande masse ». Il partage ce sort. La gloire est notre épreuve la plus dure, confesse-t-il. L’un et l’autre aspirent à la solitude, non par misanthropie mais parce qu’elle est nécessaire au travail. Mais il y les « affaires », c’est le terme qu’emploie Zweig pour désigner la vie mondaine dont ils ne tirent rien. La pensée a besoin de refuges mais aussi d’un auditoire.
Leur correspondance fait état de leurs nombreuses sollicitations. Pour des hommages, des colloques, ils sont amenés à se déplacer beaucoup. Rolland entreprend des voyages en vue d’écouter des concerts plus que pour parler aux foules. À cette époque, certains écrivains - Thomas Mann, Paul Valéry entre autres - font concurrence aux stars de cinéma. On les regarde avec une « curiosité stupide et infidèle ». Rolland et Zweig se trouvent souvent dans cette posture. Et ils s’en plaignent. Les poètes et créateurs ont mieux à faire, des œuvres. S’ils affrontent le public c’est pour la cause politique qu’ils abordent avec passion. Rolland mène un combat, mot mal choisi le concernant. C’est un pacifiste. Mais il ne se leurre pas sur la faible efficacité de réunions d’intellectuels, s’avoue « las des manifestes oratoires ». Ses œuvres portent haut son idéal pacifiste. Zweig se charge de les présenter au public germanophone. Il fait des tournées de conférence, convaincu du prestige moral de celui qu’il a biographié. La biographie connaît un grand succès en Allemagne.
Ce deuxième volume de leur correspondance contient quantité de lettres qui nous informent sur la situation morale de l’Europe au sortir de la Première Guerre mondiale. Leur point de vue n’est pas surplombant, néanmoins il est remarquable de hauteur. Ils observent la montée du fascisme et l’apathie qui lui fait face. Zweig constate avec dégoût l’indifférence des gens, « insensibles à d’autres affaires qu’aux leurs ». Le sentiment politique fait défaut aux Autrichiens, ce qui aura les pires conséquences. Du côté des Français, Rolland observe un amour-propre social qui a sa source dans une absence de conscience individuelle. Les gens agissant, selon lui, en fonction du qu’en dira-t-on. Le refus du service militaire est très rare en France et ce n’est, dit-il, pas « par culte de l’autorité ni par crainte du châtiment mais par peur d’être jugé lâche ». Dans leur tonalité, les lettres de Zweig sont plus enthousiastes, plus optimistes que celles de Rolland. Ce dernier a des accents lyriques parfois, quand il s’agit du monde idéal qui peut-être adviendra. Pour dire son vœu, il se sert dans le lexique religieux. Il déclare que « la foi nouvelle n’est encore apparue dans les cœurs que sous formes de lueurs passagères ». Seules des « âmes d’apôtres » auraient pu s’opposer aux outrages du monde. L’idéal pacifiste auquel se voue Romain Rolland se double chez Stefan Zweig d’un rêve européen. À partir de 1914, Rolland aura abandonné, lui, les espoirs qu’il avait placé dans la civilisation européenne. Il tourne son attention vers l’Orient et son avant-poste, la Russie. Vis-à-vis de la révolution bolchévique, Zweig est moins enthousiaste. Pourtant, dans les années 1920, les violences commises au nom de l’idéal communiste sont moindres par rapport à la terreur qui règnera dans les décennies suivantes. Zweig sans doute prévoit ce qui vient.
Agir pour l’humanité, telle est l’ambition des deux hommes. L’union des peuples leur importe plus que la lutte des classes. Les œuvres qu’ils produisent ne s’adressent pas à l’élite intellectuelle et bourgeoise à laquelle ils appartiennent mais, au contraire, à l’humanité tout entière. Ce qui suppose une certaine façon d’écrire, pas trop littéraire. Les livres doivent être accessibles et non pas réservés aux lettrés. Romain Rolland se dissocie du milieu théâtral qui, du reste, ne s’intéresse pas à ses pièces dans ces années-là. Il estime que le théâtre, comme moyen de propagande, est secondaire par rapport au livre qui, lui, circule, de « main en main jusque dans les couches les plus profondes du peuple. » Zweig, lui, voit dans le cinéma l’art le plus à même de représenter les foules et de leur parler. Il s’enthousiasme pour Le cuirassé Potemkine d’Eisenstein qui vient de sortir à Vienne. C’est du cinéma sans acteur. Édifiante œuvre d’art qui montre le « dynamisme des masses inconnues ». Les questions politiques et l’esthétique qu’elles engagent constituent le fond de ces échanges. La vie intime n’en est pas pour autant écartée. Le côté sentimental, passionnel participe des œuvres. Leurs lettres s’étoffent sur ces sujets dans le dernier tiers du volume. À la fin, Zweig expose à Rolland le travail qu’il a entrepris sur Tolstoï. Il y emploie toute sa finesse psychologique, remarquée par son ami et lecteur assidu. Mais Rolland ne le suit pas. Là encore, Rolland et Zweig parviennent à s’opposer scrupuleusement et sans offense.

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Romain Rolland et Stefan Zweig
Correspondance 1920-1927 (Volume 2).
Édition établie, présentée et annotée
par Jean-Yves Brancy.
Traduction des lettres allemandes par Siegrun Barat.
Éditions Albin Michel, août 2015, 730 pages. 32 €.

Lire l’édition n°153 de FloriLettres consacrée au premier volume de cette correspondance avec une interview de Jean-Yves Brancy :
http://www.fondationlaposte.org/article.php3 ?id_article=1594

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