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Entretien avec Alexandre Seurat
Propos recueillis par Corinne Amar

 

Alexandre Seurat2 Alexandre Seurat
© Renaud Monfourny

Alexandre Seurat, enseigne à l’Université d’Angers où il donne des cours d’expression, de communication et de culture générale. Il vient de remporter le Prix littéraire « Envoyé par La Poste » pour son ouvrage La Maladroite publié aux éditions du Rouergue.

Vous publiez un texte pour la première fois, La maladroite, où vous partez d’un fait divers sordide sinon douloureux, celui d’une petite fille martyrisée et morte sous le coup de ses parents, qui ont tenté de faire croire ensuite à une disparition. D’où, et quand, est venue cette idée ?

Alexandre Seurat Le projet du livre est né à l’été 2012 : en juin, je découvre l’affaire Marina jugée devant les assises de la Sarthe. La couverture de ce procès est nationale, tant cette affaire est hors-norme. Je la découvre dans Le Monde d’abord, extrêmement ému par le compte rendu de l’audience du frère de la fillette. Et dès lors je lis tout ce que je trouve, surtout dans la presse régionale, qui fait au moins un article par jour d’audience, mais souvent plus. Très vite, je m’aperçois que cette affaire est un sujet terrible, du fait de la multitude de témoins ayant tenté d’interrompre le désastre, sans rien pouvoir faire. Je commence à écrire dès l’été pour me libérer de cette obsession.

C’est une sorte de roman choral qui donne la parole à ceux qui, de près ou de loin, entouraient, fréquentaient cette petite fille ; sa forme vous est-elle venue d’emblée ? Quelle est la matière dont vous disposiez pour écrire ce texte ?

A.S. La forme s’est imposée progressivement. Au début, il y avait encore un narrateur, même s’il était minimal, s’en tenant à des descriptions des personnages, de leurs gestes, de leur position dans l’espace, de leurs expressions (comme les didascalies d’un texte de théâtre). Et puis, assez vite je crois me souvenir, l’idée d’un enchaînement de monologues seuls s’impose parce que le texte est ainsi plus dur, et plus évident aussi. Au début, je n’indiquais pas qui parlait, c’étaient des monologues anonymes, ce qui laissait au lecteur le soin de deviner l’identité ou la fonction de ceux qui parlaient. Je voulais renforcer ainsi la dimension collective de cette tragédie de l’impuissance. J’avais relu Loin d’eux, le beau premier roman de Laurent Mauvignier, qui présente un dispositif de ce type : un enchaînement de monologues qui ne sont pas explicitement attribués. Mais cela convenait mal au rythme de mon récit, où les passages de parole sont parfois très rapides, cela introduisait une confusion inutile. J’ai préféré viser le maximum de précision. La désignation des personnages qui parlent a ainsi été ajoutée assez tard, en janvier ou février 2014. La matière de l’affaire dont je m’inspirais n’était constituée que des articles que je pouvais lire en ligne. Mais ils étaient nombreux et détaillés.

Vous êtes enseignant, agrégé de lettres, vous écrivez, vous publiez : était-ce votre première tentative d’écriture ? D’envoi ? Ce texte-ci s’est-il imposé tel que dans sa densité, dans sa sobriété ?

A.S. J’écris depuis très longtemps, mon premier texte envoyé à un éditeur l’a été en 2001. J’ai eu beaucoup recours aux services de La Poste en 15 ans ! J’ai envoyé de nombreux manuscrits, et cela ne faisait que quelques années que je commençais à recevoir de temps en temps des réponses argumentées d’éditeurs qui trouvaient un certain intérêt à ce que j’écrivais.
Je travaille par réécritures successives. Le premier jet est toujours trop long, délayé. Dans le cas de ce texte, il y avait trop de personnages car j’étais resté au départ trop proche du déroulement réel de l’affaire Marina. Les parents de celle-ci ont déménagé plus souvent que dans le livre, pour échapper aux soupçons, se dérober aux enquêtes, cela compliquait la lecture. J’ai coupé, fusionné des personnages, simplifié. Mais pour ce qui est du ton oral, je crois que j’en avais la musique très tôt dans l’oreille.

Qu’est-ce qui vous intéresse dans l’écriture ? Avez-vous un rapport à l’écriture lié plutôt à la fiction ? A l’intime ?

A.S. L’écriture est une nécessité, je ne peux pas dire qu’elle « m’intéresse ». J’ai moins le temps d’écrire depuis la publication, ce qui m’est pénible ; je suis impatient de revenir à ma table de travail. Écrire pour moi, c’est réagir à des chocs. Je ne pars pas avec l’idée abstraite d’un « sujet ». Je ressens une émotion, je la jette par écrit dans un carnet, et elle finit par prendre forme - ou pas - dans un récit. Écrire renvient à essayer de m’expliquer avec le choc que j’ai ressenti - pour réussir à en transmettre un, plus ou moins analogue, au lecteur. Ce n’est pas nécessairement « intime », mais en tout cas jamais strictement imaginaire.

Comment s’est fait le choix de l’éditeur ? Avez-vous envoyé votre texte à nombre d’éditeurs ?

A.S. Oui, j’ai contacté beaucoup d’éditeurs. On commence par les grands, les prestigieux, et puis on va vers des éditeurs de taille plus réduite. Je pense que beaucoup d’écrivains en herbe fonctionnent comme ça. Aucun autre éditeur que le Rouergue à qui j’ai proposé La maladroite ne l’a pris, même si certains avaient répondu de manière argumentée pour me dire ce qui les intéressait, ce qui les gênait. Mais en réalité, la publication résulte d’une rencontre, et c’est ce qu’il y a de plus important, car comment oser livrer au public ce qu’on a gardé en secret pendant 3 ans, s’il n’y a pas une entente tacite, un « courant » qui passe avec l’éditeur ? J’ai eu beaucoup de chance que la rencontre se fasse avec le Rouergue car aucun autre éditeur n’aurait, je pense, défendu le livre comme ils l’ont fait - jusqu’à ne publier que mon livre en septembre.

Être récompensé pour un premier texte publié, être encouragé, remarqué par nombre de journalistes, de libraires, c’est une magnifique victoire, non ?

A.S. C’est un plaisir bien sûr. Un aboutissement sans doute, après 15 ans de manuscrits refusés. « Victoire », je ne sais pas, je ne vois pas les choses comme un combat, le terme me gêne par son côté martial. C’est un étonnement aussi, très sincèrement. Même si l’éditeur était enthousiaste et décidé à le défendre, je ne pensais pas que le livre serait autant remarqué. Mais il y a de la peur aussi. C’est beaucoup d’émotions nouvelles à gérer. Par exemple, je ne peux m’empêcher de me mettre à la place des acteurs de l’affaire Marina, toutes ces personnes réelles dont la parole a inspiré le livre. Peut-être trouvent-elles que ce succès est indécent ?

Pour vous, enseignement et écriture, est-ce compatible ? Avez-vous déjà un prochain sujet en tête ?

A.S. J’aime beaucoup mon métier. Le contact avec les étudiants me maintient en prise avec le réel, me dynamise. En ce moment, c’est quand même compliqué d’avoir deux métiers (et une vie de famille !), d’honorer les invitations des libraires (pourtant j’ai envie de rencontrer les lecteurs et j’ai pris beaucoup de plaisir aux premières rencontres), de répondre aux journalistes, tout en arrivant à faire mes cours et à participer à la vie de mon établissement.
Quant aux projets d’écriture, ils ne manquent pas ; le temps, surtout.

.....

Télécharger FloriLettres 167 en PDF, édition octobre 2015

Lire l’article de Corinne Amar sur La Maladroite.

Alexandre Seurat
La Maladroite
Éditions du Rouergue, collection La Brune, 19 août 2015.
128 pages, 13,80 €.


Sites internet

Éditions du Rouergue
http://www.lerouergue.com/

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