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Entretien avec Sylvie Gracia
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Sylvie Gracia, Melki C Sylvie Gracia
© Marc Melki

Née en 1959, Sylvie Gracia est écrivain et éditrice aux Éditions du Rouergue. Elle y a créé « La Brune  » en 1998, et anime les deux collections de romans pour la jeunesse « doAdo » et « Zig Zag ».
Elle est l’auteur aux Éditions Gallimard, dans la collection « L’arpenteur », de deux romans : L’été du chien (1996) et Les nuits d’Hitachi (1999), chez Verdier de L’ongle rose (2002), puis chez Verticales, du bref récit Regarde-moi (collection «  Minimales », 2005) et d’Une parenthèse espagnole (janv. 2009). Aux éditions Jacqueline Chambon (Actes Sud), elle a publié Le livre des visages (2012) et Mes Clandestines (mars 2015).

Alexandre Seurat vient de recevoir le prix « Envoyé par la Poste » pour La Maladroite, publié aux éditions du Rouergue dans la collection La Brune... Qu’est-ce qui vous a décidé à éditer ce manuscrit envoyé par la Poste ?

Sylvie Gracia Quand j’ai ouvert le courrier d’Alexandre Seurat, parcouru les premières pages de son texte et lu sa lettre de présentation qui résumait très bien son projet littéraire, il m’a paru évident qu’il fallait continuer à lire le manuscrit. Ce que j’ai fait quelques jours plus tard, d’une traite. Après en avoir achevé la lecture, il me semblait évident qu’il fallait le publier. Je l’ai donc soumis à Bertrand Py, le directeur éditorial d’Actes Sud dont dépend Le Rouergue depuis 2004. Puis, j’ai appelé l’auteur qui m’a dit avoir deux manuscrits en circulation dont celui-ci. Il était déjà en train de retravailler l’autre texte avec un éditeur qui avait réagi à son envoi mais qui n’avait pas encore signé avec lui. J’ai répondu à Alexandre Seurat avoir été convaincue par celui que j’avais reçu, tout en lui demandant de m’envoyer le second projet. À sa lecture, le sentiment d’être face à un écrivain s’est renforcé. L’écriture de ce roman est très différente, son élaboration est beaucoup plus complexe, et contrairement à La Maladroite, le volume est assez conséquent. Il sortira peut-être à la rentrée prochaine, ou bien en janvier 2016. La notion de premier roman est ici relative puisque de ces deux manuscrits, on s’est demandé lequel il était préférable de publier en premier. Notre choix s’est porté sur La Maladroite parce que nous avons pensé que ce récit avait un impact très fort émotionnellement, presque physique. Pour un premier roman à paraître à la rentrée littéraire de septembre, ce choix nous a semblé plus judicieux et même évident. C’est un texte condensé dans lequel il y a une tension telle, que dès la première page le lecteur est saisi. Ce qui est assez rare. Il est aussi une ouverture sur l’œuvre prochaine de l’auteur. Alexandre Seurat a écrit La Maladroite dans l’urgence. Au moment où le fait divers dont il est question dans l’ouvrage fait l’actualité, le procès des parents de la petite-fille, médiatisé, Alexandre est dans l’écriture de l’autre livre. Mais happé par cette histoire, il l’interrompt pour se mettre à La Maladroite. Il finit les deux textes en même temps et les envoie donc à des éditeurs différents.

Qu’est-ce qui vous a particulièrement touchée dans ce texte sans narrateur, construit à partir de plusieurs voix témoins ? Est-ce cette écriture sobre, presque factuelle ?

S.G. Ce qui m’a particulièrement touchée est le fait qu’il ait pensé, choisi cette forme pour éviter un certain nombre de choses que je n’aime pas dans la littérature, comme le pathos, le voyeurisme... Il s’agit en effet d’une écriture factuelle dont les voix empêchent tout commentaire et tournent autour du trou noir, de l’horreur, du martyre de cet enfant. L’absence de narrateur et l’unique présence des témoins extérieurs qui sont une multitude de points de vue permettent d’éviter l’obscénité et la reconstruction de ce qui s’est passé, car seuls les parents et la petite fille morte savent ce qui a réellement eu lieu. Au fond, ce fait divers aurait pu être traité de dix mille façons différentes. Mais la forme qu’Alexandre Seurat a choisie est d’une grande justesse. Il a une position presque morale dans le traitement du fait-divers.

Avez-vous retravaillé certains passages avec l’auteur ?

S.G. On a très peu retravaillé le texte, simplement la voix du frère. Le frère qui intervient rarement dans le livre a été pour l’auteur un élément déclencheur parce qu’il est à la fois le témoin de ce martyre, la victime, et le complice puisqu’il n’a jamais rien dit. Il était en incapacité de dire. Cette position complexe a beaucoup bouleversé l’auteur qui a eu une difficulté morale à le faire parler d’autant plus qu’à l’époque, il était encore un enfant. Je lui ai dit de renforcer un peu sa voix qui n’apparaissait vraiment que dans l’épilogue. Alexandre a donc réinséré des petits passages avec délicatesse pour que le lecteur entende ce frère et le voie arriver, puis il a retravaillé l’épilogue.

Combien de manuscrits recevez-vous par jour et combien en retenez-vous pour la seule collection La Brune ?

S.G. Nous recevons par voie postale entre huit cents et mille manuscrits par an pour le seul secteur littérature, sans compter ceux envoyés par mail, malgré une note sur notre site Internet mentionnant que nous préférons éviter les envois de fichiers numériques. C’est de l’ordre de trois à quatre manuscrits par jour. Dans la collection La Brune, nous faisons paraître à peu près huit livres par an en incluant les livres de nos auteurs déjà publiés. Ce qui signifie que nous éditons un premier roman par an, voire deux. Depuis l’origine de La Brune, la grande majorité des premiers romans, neuf sur dix sont issus de manuscrits arrivés par La Poste d’auteurs inconnus, qui ne connaissent pas le milieu éditorial. Alexandre Seurat m’avait déjà envoyé, il y a quelques années, un texte que je n’avais pas remarqué. Un autre premier roman est sorti en avril cette année dans la collection La Brune mais c’est différent car l’auteur publie chez nous en jeunesse depuis dix ans.

Qu’est-ce qui définit la collection La Brune ? Parlez-nous de l’investissement que demande le métier d’éditeur...

S.G. La Brune est née en 1998. Au début, je travaillais avec Danielle Dastugue, la fondatrice des éditions du Rouergue. Depuis son départ à la retraite, fin 2009, je travaille seule mais avec la validation de Bertrand Py. Mon travail d’éditeur est de repérer dans le flot de manuscrits que je reçois, ce qui me semble avoir un intérêt littéraire. Dans ce que j’édite, il peut y avoir des textes plus ou moins longs, baroques et très écrits... même s’il est vrai que je préfère davantage les écritures retenues. Il y a parfois des textes que j’aime moins que d’autres, mais ce ne sont pas mes goûts subjectifs de lectrice qui sont moteurs. L’une des tâches qui m’incombent consiste à déterminer si le manuscrit annonce une œuvre à venir. Il y a dix ou quinze ans, un certain nombre d’auteurs que nous avions publiés ne sont pas allés au-delà du premier ou du deuxième livre. Aujourd’hui, de jeunes écrivains entre 25 et 35 ans qui ont publié leur premier roman chez nous en sont déjà à leur troisième. La mission d’un éditeur est de repérer quelqu’un qui a une véritable implication dans l’écriture, une constance. Il doit mener un travail de découvreur de jeunes talents, faire émerger des auteurs. Certains écrivains sont avec nous depuis l’origine de la collection La Brune dans laquelle coexistent des textes très variés. Il s’agit d’un éclectisme volontaire. On peut publier des textes qu’on sait difficiles et qui ne seront pas évidents à vendre, mais en parallèle, on aura un auteur dont on sait que le livre sera imprimé à 20 000 exemplaires. Cet équilibre à respecter fait aussi partie du métier d’éditeur. La variété des textes permet de tenir sur une année. Quand on a créé la collection, on m’a d’abord donné deux ans, puis cinq ans... Aujourd’hui, nous finançons la collection parce que nous sommes une maison généraliste, qui se partage à moitié entre secteur adulte (livre illustré, littérature, roman noir et de société) et jeunesse (depuis l’album pour les tout-petits jusqu’aux romans pour adolescents). Cela nous assure une stabilité car suivant les années, certains secteurs marchent mieux que d’autres. Ce qui nous permet aussi de prendre des risques dans La Brune. Nous avons également un très bon réseau de libraires à Paris et en Province qui sont attentifs à ce que nous faisons. Dès le mois de mars, nous travaillons en amont auprès d’eux afin qu’ils lisent le livre que nous présenterons à la rentrée. Nous accompagnons beaucoup nos auteurs.
Le livre d’Alexandre Seurat a suscité de très bonnes critiques et il plaît à des publics différents. Il est sur la deuxième liste du Fémina et dans le « palmarès des libraires » de Livre Hebdo, à la 8ème position parmi les vingt livres les plus appréciés des libraires. On a fait un pari sur ce livre en décidant de ne publier que celui-ci à la rentrée, pour y mettre toutes nos forces. Bertrand Py, Alzira Martins, PDG du Rouergue, la direction commerciale et moi-même avons pris cette décision ensemble. On ne s’est pas trompé. Il y a beaucoup de ventes, près de 13 000 tirages, et on va encore réimprimer. Il y a entre deux cents et quatre cents sorties (réassorts des libraires) par jour.

Depuis la création de La Brune, est-ce que les textes que vous recevez par La Poste ont évolué d’un point de vue générique ?

S.G. Quand j’ai créé la collection, à la fin des années 1990, je recevais beaucoup d’autofictions. Actuellement, j’en reçois très peu. Il faut être vraiment bon pour écrire des choses étonnantes, innovantes dans ce domaine. Il y a une nouvelle génération d’écrivains, des trentenaires qui sont davantage du côté de la narration. Ils travaillent sur le rapport au réel, les faits-divers, et les textes, plus diversifiés, s’articulent autour d’une multiplicité de personnages... Nous allons publier par exemple un jeune auteur, Sylvain Pattieu, qui écrit un roman de pirates. Il y a quinze ans, les jeunes écrivains ne nous envoyaient pas ce genre de textes.

Malgré l’investissement que demande le métier d’éditeur, vous trouvez encore le temps d’écrire. En mars dernier, vous avez publié un livre, Mes clandestines chez Jacqueline Chambon/Actes Sud. Parlez-nous de cet ouvrage...

S.G. Je travaille quatre jours par semaine au Rouergue, il me reste donc trois jours pour écrire, et je publie tous les trois ans. Mes Clandestines sont des portraits de femmes. Des femmes que je connais, de toutes les générations. J’ai commencé à écrire un texte sur une vieille dame que je fréquente depuis une quinzaine d’années. Elle a aujourd’hui 92 ans, a vécu la Seconde Guerre mondiale, traversé tout le siècle. Elle m’a raconté sa vie, les joies, les douleurs, les malheurs... Puis, j’ai continué à écrire sur d’autres femmes, car explorer leur destin m’intéressait, et je me suis penchée sur des moments précis de leur histoire. Dans Mes Clandestines, le dernier portrait est celui de ma mère. Je parle aussi d’Annie Ernaux dans mon texte, de son parcours de femme et d’écrivain, de son incroyable courage, elle qui dit ne pas pouvoir envisager la publication du livre quand elle écrit, sinon, elle n’écrirait pas.

Est ce que vous tenez aussi, comme Annie Ernaux, un journal d’écriture ? Je pense à L’atelier noir paru aux éditions des Busclats en 2011 dans lequel elle confiait ses recherches, ses doutes quant à l’élaboration d’un texte...

S.G. Oui, d’une certaine façon. J’ai utilisé des grands cahiers quand j’étais en cours d’écriture dans lesquels je notais au fur et à mesure l’avancée du chantier, les questions sur la forme, les idées... Mais je ne pense pas qu’ils aient eu la teneur du journal d’écriture d’Annie Ernaux ! Aujourd’hui, comme je suis en période de recherche, j’ai un petit cahier dans lequel je consigne mes remarques. Mais il m’arrive également de me servir de l’ordinateur aussi bien pour la rédaction du texte que pour le travail préparatoire.
Mon précédent livre a été écrit à partir d’un journal que j’ai tenu sur Facebook à une période où je me sentais découragée et n’arrivais justement plus à écrire. J’ai commencé à faire des photos avec mon téléphone puis à les mettre sur mon compte Facebook et rapidement, je me suis mise à commenter les photos. Dans un premier temps, il s’agissait de légendes de deux ou trois lignes puis ce sont devenus des textes. Au bout de deux mois, un véritable projet a pris forme. J’ai eu des lecteurs fidèles qui intervenaient sur ma page Facebook. J’ai tenu ce journal pendant un an, il est devenu une sorte de feuilleton qui présentait deux à trois photo-textes par semaine avec des textes qui faisaient parfois 10 000 signes. Il a fini par s’appeler Le livre des visages et a été publié chez Jacqueline Chambon.

......

Télécharger FloriLettres 167 en PDF, édition octobre 2015

Sylvie Gracia
Mes Clandestines
Éditions Jacqueline Chambon/Actes Sud, mars 2015.

Sylvie Gracia
Le livre des visages
Journal facebookien 2010-2011

Éditions Jacqueline Chambon /Actes Sud, mars 2012.


Sites internet

Éditions du Rouergue
http://www.lerouergue.com/

Éditions Actes Sud
http://www.actes-sud.fr/contributeurs/gracia-sylvie

La Cause littéraire : Mes Clandestines de Sylvie Gracia
http://www.lacauselitteraire.fr/mes-clandestines-sylvie-gracia

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