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Extraits choisis - Alexandre Seurat, La Maladroite

 

Alexandre Seurat, La Maladroite 2 Alexandre Seurat
La Maladroite
Éditions du Rouergue, août 2015

La grand-mère

Je voulais tout leur dire, au numéro d’urgence, leur raconter depuis le début, mais tout était tellement compliqué. Et cette angoisse au moment de téléphoner, puis dans l’attente que quelqu’un décroche, ce sentiment de la trahir et la conscience de perdre peut-être à jamais la petite. Alors j’ai été vingt fois sur le point de raccrocher dans les quelques secondes qu’a duré mon attente. Une voix féminine finit par répondre, je dis un mot, ma voix est sourde, elle m’invite à lui expliquer, mais par où il faudrait commencer, j’essaie de lui expliquer mais je m’embrouille, j’en dis trop, pas assez, l’accouchement sous X, la petite reprise au bout d’un mois, l’installation avec son compagnon, et le peu de nouvelles après leur installation. Parfois elle dit, Attendez attendez, puis je reprends, Et l’appeler Diana !, je dis, Diana, elle répond, Oui ?, elle attend que je continue, alors je dis, Aucune nouvelle de toute une année, et ce retard par rapport à mon autre petite-fille du même âge. Elle répète, Votre autre petite-fille, je lui explique, elle répond, Oui ?, et je lui dis la douche froide, les coups sur le genou. Elle me demande si j’ai vu tout ça moi-même, alors je dis, Ma fille cadette, elle me demande si je la vois encore souvent la petite, je lui dis que non, qu’à cause de ça, ils ne me donnent plus de nouvelles. À cause de quoi ?, demande-t-elle. Ce coup de téléphone, c’était insurmontable, avec toutes ces questions qui me rentraient dans le corps comme des épines. Alors j’ai parlé de ma visite chez ma fille aînée, et la réponse de Diana à la question de sa mère, et de ce talent qui me terrorisait pour tout retourner en leur faveur. Elle n’a rien dit, elle m’a juste demandé si j’acceptais qu’ils disent mon nom au moment où ils les contacteraient pour l’enquête, et à ce moment-là j’ai su que tout ce que j’avais dit, ils allaient s’en servir pour me couper de ma petite-fille. Alors que j’ai tout fait pour cette petite, alors qu’au fonc Diana était presque ma fille, cette enfant m’a été arrachée. Je savais bien que c’était inutile, que de toute façon ils sauraient tout, mais j’ai dit, Non surtout pas, j’ai dit, Ne dites pas mon nom. Paralysée en raccrochant, parce que je n’avais pas fait ce qu’il aurait fallu, pas dit ce qu’il fallait comme il fallait.

(...)

La tante

Un jour j’ai fini par lui dire, Tu devrais peut-être consulter pour Diana. Il y a eu un silence. Elle était là, dans la cuisine et elle m’a regardée, l’air détaché, elle a dit, Pourquoi ? Ce n’était pas la bonne façon d’aborder le problème, mais est-ce qu’il y avait une façon d’aborder le problème avec elle ? Mais tu vois comme elle est, regarde sa cousine, il y a un retard, peut-être qu’il y a une explication. Je devais bien savoir au fond, que si ma sœur était le problème, ma sœur ne serait pas la solution. Mais on se dit, Au moins j’aurais fait quelque chose, au moins j’aurais tâché de lui dire, alors qu’on n’a rien dit, rien fait. Elle m’a regardée bien droit, et elle a dit que c’était bien gentil de ma part de me préoccuper de sa fille, mais que sa fille allait très bien merci, et que si elle avait besoin, elle ne manquerait pas de m’appeler. Il doit y avoir des choses sur lesquelles, dans le fond, je suis restée naïve : je me suis dit, Tu vois le mal partout, qu’est-ce que tu vas chercher, du calme.

La directrice

Dans mon esprit, c’était l’équipe, il fallait leur montrer qu’ils avaient face à eux une équipe qui restait vigilante, et ferait front si les soupçons se confirmaient. Quand l’institutrice de Diana était venue me voir pour me montrer ce qu’elle notait au jour le jour, sans rien m’expliquer, j’avais d’abord mis du temps à comprendre, 17 décembre, une brûlure sur le bras, je lisais mais je ne comprenais pas, qu’est-ce qu’elle voulait dire ? 3 janvier, elle boite, elle a mal à la hanche, alors ça m’était tombé dessus d’un coup. Il fallait bien faire quelque chose. Malgré les réticences de la médecin scolaire, c’était l’équipe qui devait avancer ensemble et s’imposer ensemble, dans l’intérêt de Diana. Peut-être que je n’avais pas tout anticipé.

(...)

Le frère

J’avais l’impression que la maîtresse de Diana allait me gronder, elle me regardait avec sévérité. Moi je n’avais rien demandé, ce n’étaient pas mes affaires, c’étaient celles de Diana. Pourquoi est-ce qu’il fallait que je sois là ? Quand on m’a posé la question, j’ai dit que je me disputais avec Diana, et qu’elle était très maladroite, parce que je savais bien que c’était ça qu’il fallait dire. Moi, je voulais juste qu’on me laisse tranquille.

(...)

La mère

Sa peau marque tellement du fait de sa maladie qu’on va finir par croire qu’elle est battue.

(...)

L’institutrice

L’effroi, en découvrant l’image d’une enfant sur le kiosque, et cette enfant c’était Diana. Donc, depuis que je l’avaie eue en classe, tout n’avait qu’empiré. Donc, ça n’avait servi à rien.

© Éditions du Rouergue, 2015

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