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Correspondance Blaise Cendrars et Raymone Duchâteau Par Gaëlle Obiégly

 

Blaise Cendrars et Raymone Duchâteau Bizarrement c’est à la fin de l’ouvrage que l’on prend bien connaissance des sentiments de Cendrars pour Raymone Duchateau. Dans les annexes, on peut lire une lettre qu’il adresse non pas à celle qu’il aime mais à sa mère. Il l’a surnommée Mamanternelle, pour dire qu’elle est une mère éternelle. Universelle, même. Puisqu’il lui parle de cœur à cœur, comme si elle était sa mère à lui aussi. C’est à elle qu’il fait part de son chagrin et de sa passion pour Raymone. Ils viennent de se séparer. La correspondance a débuté en 1937. Puis ils se sont écrits très régulièrement, presque quotidiennement jusqu’en 1947. Leurs noces ont lieu deux ans plus tard, en 1949 donc, à Sigriswil, en Suisse. Après quoi, sans doute parce qu’ils passent leurs journées ensemble, ils ne s’écrivent plus beaucoup. La correspondance se fait aux conditions de l’éloignement, c’est-à-dire d’un manque pour les amoureux. Cendrars et Raymone l’expriment à peine. Leurs échanges pudiques reprennent en 1954 à la faveur d’une séparation. Des enregistrements de son œuvre ont rappelé le romancier dans sa Suisse natale. On lira surtout les lettres de Cendrars, celles de Raymone ont presque toutes disparu. Cendrars ne les garde pas. Il dit lui-même qu’il brûlera la lettre à laquelle il répond. Quand il écrit du château d’Ouchy, en Suisse où il séjourne, l’époque a changé, les préoccupations aussi, la voix se fait plus cajoleuse. Raymone viendra le rejoindre, il lui indique des horaires de train. Autrefois, il l’entretenait de choses encore plus triviales. On expliquait cela par les difficultés quotidiennes, c’était la guerre. En 1954, le gain de confort modifie les attentions. Du saucisson et des chaussettes étaient acheminés par colis postal, reçus, appréciés pendant la disette des années 40. En 1954, ce sont des fleurs, des narcisses précisément, que le mari aimant expédie à sa femme. Elle est comédienne. Cendrars adore les comédiennes. Elles sont ses héroïnes dans la vie réelle, selon sa réponse au questionnaire de Proust. Il s’unira, finalement, à une héroïne. Cela n’occasionne pas de déclarations passionnées.

Ce sont des lettres sans entrain, des lettres quotidiennes. On a peine à croire qu’il écrit à une femme qu’il aime éperdument. Sauf quand Blaise insiste : il faut « s’écrire le plus souvent possible, pour savoir si l’on vit ». Ils s‘écrivent donc, même et surtout pour se dire rien. C’est, selon Roland Barthes, la caractéristique de la lettre d’amour. Les cartes postales, les lettres, qui sont brèves, racontent la plupart du temps un quotidien dont la poésie n’est pas évidente. Problèmes intestinaux, mauvaise nourriture, prix exorbitant des menus de restaurant. Cendrars parle aussi de la météo, c’est parfois une entrée en matière. Il évoque des affaires domestiques, des tourments de propriétaire. Mais le grand sujet de ces lettres c’est le livre fantôme qui l’obsède. Un livre qui s’intitulerait La Carissima. Ce qui lui vaut des félicitations de Raymone. Elle est la muse, l’inspiration de ce livre impossible comme l’expression de leur amour semble-t-il. En effet, les lettres du début surprennent par une tonalité factuelle sans émoi sans effusions. Bien sûr, il y a les phrases simples, franches, brèves par lesquelles il prend congé. « Tu n’es pas là. Mais c’est quand même une belle journée. »

La correspondance reprend de nombreux éléments qui se répètent à travers les lettres : l’alimentation, la santé, le soleil, les enfants, les amis. Ce qui occupe l’esprit de tout homme. La vie intérieure, ses affres, ses envols ne s’extériorisent pas dans cet ensemble de lettres. Est-ce que cela tient à la guerre ? Est-ce que cela tient à la pudeur ? Est-ce que cela tient à la relation ? On la sent très libre, pourtant, la relation. Cendras va jusqu’à se permettre de réclamer des chaussettes à son amoureuse. « Trouve-t-on des chaussettes à Paris ? Si oui, envoie m’en 2-3 paires. Je n’en ai plus à me mettre. » Toutes les lettres se terminent presque sur ce même constat : rien de neuf. On peut l’entendre littéralement. L’approvisionnement est difficile. Même en 1945, la guerre finie, se nourrir reste un problème. D’où les propos nombreux à ce sujet. Cendras évoque moins ses repas, la convivialité, que ce qu’il mange. Il fait avec ce qu’il a, très peu. Parfois il s’en satisfait. « Je viens de dîner de deux barres de ton chocolat, de quelques cuillerées de tes biscuits réduits en poudre et d’une théière de tisane à la fleur d’oranger. C’était très bon ! » La pénurie l’oblige à se tourner vers le thé, qu’il adore. Ainsi que les asperges. Nous sommes renseignés sur ses goûts. À Raymone, il les rappelle. Ils se voient si peu. Les lettres sont l’occasion de se remémorer ce que les amants dorénavant éloignés ont vécu ensemble, des voyages, des épreuves, des joies. Ces moments sont ramenés par Cendrars qui les fait apparaître en quelques phrases. « Te souviens-tu d’une ballade à Rome dans une petite chapelle au-dessus des bains de Caracalla ? Dans la montée nous avions croisé des nonnes de Toulouse. » Comme il relate souvent ses repas, on imagine Cendrars dialoguant avec la femme aimée et lui adressant des lettres dans la foulée. Elles sont brèves, elles résument. Elles répètent l’affection, la sollicitude dont l’homme Cendrars est empreint mais aussi le vouloir et la précarité de l’écrivain. Faisant état de ce qu’il mange, il convie celle qui est tout à la fois une mère, une sœur, une épouse avant l’heure, il l’invite symboliquement à sa table. À sa table de travail aussi. Et c’est là un aspect important de ces lettres. Outre les livres en cours, les affaires liées à l’édition, réédition d’ouvrages, enregistrements radiophoniques, Cendrars - ou plutôt Blaise puisqu’il signe ainsi les mots qu’il fait à Raymone - il y a le livre impossible, La Carissima. Cette œuvre à l’ébauche s’appuie sur la figure Marie-Madeleine. Cendrars se documente sur la vie de cette sainte depuis 1941. Il parle beaucoup de ce livre qu’il ne parvient pas à écrire, ce livre qui l’obsède sans doute. Il se peut que cette chronique d’un livre annoncé soit une façon de s’unir davantage à Raymone dont la sensibilité mystique s’harmonise avec la teneur de l’ouvrage à la fois nécessaire et improbable. Son écriture est perpétuellement différée. Si bien que le livre semble n’exister que sous la forme d’un lien secret entre les épistoliers. La Carissima porte un idéal qui offre un refuge où s’attarde l’écrivain aux prises avec les difficultés tant matérielles qu’intellectuelles. La Carissima, ce livre impossible, est un intermonde. Ces deux amoureux s’y retrouvent par la voie des lettres mais aussi, probablement, par des chemins mystiques. L’évocation de cette œuvre contraste avec la teneur générale de leur correspondance qui, on l’a dit, laisse une grande place aux considérations matérielles. Cendrars reçoit nombre de demandes de collaborations auxquelles il ne répond pas forcément. Il les « envoie se faire foutre ». Il a ses raisons, il a son « boulot ». L’auteur de Bourlinguer avoue aussi ne plus vouloir bouger. Pour les mêmes raisons. L’été 45, subsistent les difficultés d’approvisionnement dues à la guerre. Il ne boit plus de vin, non par vertu mais parce qu’il n’en trouve pas. Il cherche un endroit où s’installer, une maison à la campagne, il rêve d’une maison moderne dans un bois de pins, il y écrirait enfin La Carissima. « Oui si Dieu le veut je trouverai un bon coin et ferai un beau livre ».

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Blaise Cendrars
Raymone Duchâteau
Correspondance 1937-1954
Édition établie, annotée et présentée par Myriam Boucharenc
Éditions Zoe, coll. Cendrars en toutes lettres, novembre 2015, 480 pages, 22 €
Ouvrage publié avec le soutien de La Fondation La Poste

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