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Discours de réception du Prix Wepler Fondation La Poste 2015 - Pierre Senges

 

Lise Charles et Pierre Senges _

De gauche à droite :
Marie-rose Guarnieri (librairie des Abbesses), Lise Charles, Pierre Senges et Dominique Blanchecotte (Fondation la Poste).
© Thierry Stein

Après des années passées à sautiller sur une fausse jambe, le capitaine Achab est particulièrement heureux de voir ce prix attribué à un livre racontant ses mésaventures : non seulement le prix suscite des réactions d’amitié qui finiront par entamer sa misanthropie, aussi fausse que sa jambe, mais il semble justifier des années de travail, de même que le plaisir d’un invité justifie des heures passées en cuisine. Je suis bien conscient, surtout, que décerner un prix à un livre désigné parmi des centaines d’autres oblige le livre et son auteur à certaines responsabilités. Un prix digne de ce nom n’est jamais un dû ; on le sait quand on ne l’obtient pas, on doit le savoir quand on l’obtient ; idéalement, il faut commencer à le mériter à partir du moment où on l’a reçu.

J’ai pu constater aujourd’hui encore à quel point le prix Wepler est prestigieux - je me suis demandé si ce qui fonde son prestige, ou le prestige en général, est d’avoir un passé prestigieux - ce qui soulève la question de savoir s’il faut avoir été prestigieux pour continuer de l’être. À première vue, continuer d’être ce que l’on a été est une sorte de tautologie étalée dans le temps ; cependant, d’après René Descartes, le temps est ce qui permet à une chose de se distinguer d’elle-même, d’où l’on déduit que tout cela est plus compliqué qu’on ne pense. Pour essayer de démêler ces questions troublantes, je me suis penché sur les origines et les antécédents du prix Wepler. À l’issue d’une première recherche, j’ai pu établir la chronologie suivante :

1914 : Le prix Aepler, du nom de Friedrich Aepler, ingénieur et mécène, est attribué à Paul Valéry pour Le Retour de Monsieur Teste - la remise du prix, prévue en novembre, est annulée pour cause de mobilisation générale.

1915 : Le prix Bepler est décerné à Paul Claudel - mais comme il se trouve quelque part en Chine, Claudel ne peut pas se déplacer pour le recevoir.

En 1916 et en 1917, les prix Cepler et Depler passent inaperçus.

En novembre 1918, le prix Fepler est décerné Apollinaire, en même temps que son avis de décès.

Il faut attendre les années 1930 pour que soient attribués les prix Gepler (1931) et Hepler (1932), l’un et l’autre à Colette, peut-être par manque d’imagination.

En 1937, des facétieux, peut-être anciens dadaïstes, attribuent le prix Jepler à l’Annuaire téléphonique de l’année 1937, au prétexte qu’il contient davantage de personnages que toute la Comédie Humaine, et moins de descriptions (ce qui est un peu facile et pas tout à fait exact).

En 1938, le prix Kepler est accordé, en toute logique, à un astrophysicien pour des travaux portant sur la prise en compte de la fatigue dans le calcul de la courbure de l’espace-temps.

En 1939 le prix Lepler n’est pas attribué.

En 1940, le prix Mepler n’est pas attribué.

En 1945, le prix Népler est attribué par erreur à Martin Heidegger pour sa correspondance.

En 1952, le livre Au bon beurre de Jean Dutourd remporte le prix Pépler - ce qui permet au Canard Enchaîné de le surnommer le prix Pépère.

En 1966, le prix Quépler est attribué par glissement phonétique à un autre astrophysicien, incitant la Société des Gens de Lettres à sortir cette fois de sa réserve et faire paraître une lettre de protestation (sur le thème : les prix littéraires doivent être réservés aux œuvres de littérature).

En 1968, le prix Répler est attribué à Herbert Marcuse “pour l’ensemble de son œuvre - sauf Hegels Ontologie und die Theorie der Geschichtlichkeit”.

En 1976, le prix Sépler est attribué à Françoise Sagan qui le refuse ; du coup, on le donne à Marguerite Duras, qui ne l’avait pas demandé.

En 1984, deux jurys concurrents attribuent chacun un prix Tépler : le premier à Pierre Guyotat pour son livre intitulé Le Livre ; le deuxième à nouveau à François Sagan qui, cette fois, ne peut pas refuser, pour des raisons de politesse.

En 1990, le prix Uepler est attribué par les membres de l’Oulipo à un auteur dont le nom contient toutes les lettres du mot Uepler et aucune autre - à savoir un certain Erpule Lepueur, pour un recueil de poèmes.

En 1997, le prix Vepler n’est pas attribué en raison d’une polémique obscure avec les membres des jurys Goncourt, Médicis, Femina, Renaudot, Interallié, Deux Magots, Flore, Novembre, Décembre, etc.

Enfin, en 1998, est créé le Prix Wepler, attribué successivement à Florence Delaporte, Antoine Volodine, Laurent Mauvigner, Yves Pagès, Marcel Moreau, Éric Chevillard, François Bon, Richard Morgiève, Pavel Hak, Oliva Rosenthal, Emanuelle Pagano, Lyonel Trouillot, Linda Lê, Eric Laurrent, Leslie Kaplan, Marcel Cohen et Jean-Hubert Gailliot.

Conscient de cette lignée prestigieuse et de cette histoire chaotique faite d’enthousiasmes et d’interrogations, tel Blaise Pascal face à l’infini des... à l’espace effrayant et...

Enfin bref.

C’est avec un sentiment de reconnaissance et un signe de sympathie à l’adresse de celui que j’aurais été si je n’avais pas reçu le prix, que je l’accepte (le prix) - et le chèque qui l’accompagne.

Pierre Senges

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