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Lettres choisies - Marcel Pagnol, Correspondances

 

Marcel Pagnol sur le tournage de César Marcel Pagnol
sur le tournage de César
DR.

De Jules Raimu à Marcel Pagnol

Marcel,

Je suis allé voir le Schpountz à l’Olympia. Il y a certes de très bonnes choses, mais il y en a aussi de très mauvaises, indignes de toi. Le son est très mauvais, infâme. Les photos sont mauvaises. Par moment, Demazis arrive à loucher. À part Fernandel, Demazis, Chapin, Bélières et Maupi, tous sont très mauvais. Hier le public a sifflé la scène d’amour entre Demazis et Vattier. A force de vouloir faire des économies, tu finiras par manger tous tes sous et un jour on ne voudra plus de tes films. Pour la Femme du boulanger, il te faut prendre un nouvel opérateur, car il faut faire un film extraordinaire. Tu en as besoin, crois-moi.
Ton talent et ton entêtement ne résisteront pas à la mauvaise humeur et la mauvaise impression du public. Et du public payant !
Un film de monsieur Marcel Pagnol sifflé. C’est une abomination et « même avec moi » dans le boulanger, si tu ne remédies pas à tout cela, nous courons à un demi-désastre.
Enfin, je ne comprends pas ce qu’il s’est passé dans la scène où on voit Maupi en gros plan : tu aurais dû le mettre en pied. C’est une grave erreur de mise en scène. Pour le boulanger, il nous faudra un semblant de mise en scène. Que cela ne sente pas la pagaille ! Et je te le répète à nouveau, ne confie pas à Vattier le rôle du curé du village. Sinon, on va dire : « Té, monsieur Brun s’est fait curé ! » Aussi, n’engage pas Charles Moulin pour le rôle du berger : ce Tarzan, grosse tête et petit cul, ne me plaît pas du tout.
N’oublie pas non plus d’ajouter quelques répliques au rôle de Ginette Leclerc, elle a beaucoup de talent et tu le sais. Tu dois la mettre en valeur. Tu dois également changer tes techniciens, en particulier le chef opérateur du Schpountz... Et puis, à la fin, sépare-toi de tous tes courtisans : tu écoutes trop tes amis et les gens qui t’entourent qui te disent, quand tu pètes, que tu sens la fleur d’oranger.

Affectueusement,
Raimu

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De Marcel Pagnol à Jules Raimu

Cher grand Jules,

Je reçois ta deuxième lettre.
1. Tu as dix fois raison pour Maupi. Mais ce n’est pas une erreur de mise en scène : c’est une erreur de montage que je n’avais pas vue. On a fini le montage quand j’étais à Paris. Mais le plan de Maupi en pied, je l’ai et je le fais mettre dans le film.

2. Quand tu parles du son, n’oublie pas que la qualité d’un son peut être entièrement bousillée par la projection. Nous avons écouté Le Schpountz au Chave, à l’Odéon et à Cinematelec. Le son était en tout point excellent. Sauf dans deux ou trois passages d’extérieur. Si le son est mauvais à l’Olympia, c’est que l’Olympia est une très mauvaise salle et que le projectionniste doit tripoter son « fader » pendant la projection. C’est fréquent aux 1res représentations. J’ai deux camions Philips, qui peuvent rivaliser avec n’importe quel Western* ! Ne parlons pas de Melodium ! ça ne peut pas se comparer une seconde.

J’ai interrompu ma lettre avant-hier, je la reprends aujourd’hui. Je viens de recevoir ta troisième lettre : tu vas bientôt, pour les lettres, faire la pige à Madame de Sévigné. Ce n’est pas un reproche : au contraire. Je suis content quand tu m’écris. Je lis ta lettre à tout le monde, en coupant bien entendu tout ce qui pourrait faire de la peine à quelqu’un.
Tu reviens toujours à ton histoire de « fleur d’oranger ». Il est étrange qu’un homme aussi intelligent que toi puisse répéter une pareille-connerie.
Écoute-moi bien.
Toi, tu as deux amis : Maupi et Delmont. Ils te rendent tous les services qu’ils peuvent. Tu juges, et tu as raison, que ces services prouvent leur amitié et leur cœur. Je suis d’accord avec toi.
Moi, je suis entouré d’une vingtaine de collaborateurs. Je les paie, parce que c’est juste. Et si ces gens-là, qui t’aiment bien, exécutent les ordres que je leur donne, tu dis que ce sont des courtisans. Pourquoi ? Tu voudrais peut-être que Charley ou Bourely me pissassent au cul ? Il n’y a aucune raison, et ils n’ont jamais eu cette envie. Ils font, fidèlement, ce que je les charge de faire. S’ils ne le faisaient pas, tu dirais que ce sont des salauds et des traîtres. Quand ils le font, tu dis que ce sont des lèche-cul. Alors que faut-ils qu’ils fassent ? Donne-leur vite un conseil.
Maintenant, je fais appel à - non, excuse-moi. J’allais dire une connerie à mon tour. J’allais te dire : « je fais appel à ton bons sens. » Or, c’est la seule qualité qui te manque. Tu exagères tout, et c’est peut-être la base de ton talent.
On vient de me téléphoner pour me dire que Le Schpountz est un gros succès, que les gens rient beaucoup. Tino Rossi, qui est déjà allé le voir trois fois, me dit la même chose. Or c’était tout ce que j’espérais de ce film, qui n’a jamais eu la prétention d’émouvoir.
Je ne sais pas si tu as le compte-rendu de Cinémonde : on me félicite pour la photographie et pour la qualité du son. Tu vois comme les opinions peuvent varier. Ici, nous avons commencé à tourner de petites scènes accessoires pour Le Boulanger. La photo est excellente et le son très satisfaisant. Maupi nous manque. Nous t’attendons.

Affectueusement à toi,
Marcel

* La Western Electric est un système d’enregistrement sonore américain.

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De René Clair à Marcel Pagnol

Saint-Tropez
Le 14 octobre 1933

Au lieu de jouer les Quinson du cinéma, tu ferais mieux de venir faire le quatrième à la belote, le mousse à bord du bateau de Madré, l’amateur (incompétent) de bouillabaisse chez moi et le couillon sur le port en ma compagnie.

De nous deux, c’est moi le plus méridional, parce que toi tu aimes à travailler.
Je t’attends ici jusqu’au dix décembre.

Amicalement,

René Clair

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De Marcel Pagnol à René Clair

Paris, le 10 décembre 1933

Mon vieux René,

Tu as bien de la chance d’être là-bas, et tu es un peu sadique de nous le dire. Hélas !
Je suis ici, dans des bureaux et des studios. J’ai fini Poirier, et Léopold, et Jofroi. Je commence Dardamelle, et La Prisonnière, en attendant Angèle (Un de Baumugnes) et Arsule (Regain).
J’apprends le cinéma et ça m’amuse. Toi qui le connais à fond, tu as bien de la chance, parce que au moins, comme ça, tu en es dégoûté pour toujours. C’est vrai que peut-être tu vas te passionner pour le théâtre un de ces jours...
Le jour où tu feras Topaze, je ferai Les Toits de Paris. C’est promis, c’est d’accord, afin qu’on puisse continuer à se disputer.
Je lance une revue de doctrine cinématographique. Tous les principes, toutes les idées que j’y expose, te feront faire des sauts périlleux (de colère, bien entendu). Mais si, par une habileté irréparable, j’y parle très souvent de toi, et à tous les coups je t’appelle « génie », c’est au fond parce que je le pense vraiment. Mais j’aimerais que tu croies que c’est pour t’empêcher de protester.
Quand reviens-tu à Paris ? Je languis de te voir, je ne sais pas pourquoi.

Bien affectueusement à toi,
Marcel

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Télégramme d’Alexander Korda à Marcel Pagnol

New York
Le 09/04/1946
Via Western Union

Mon cher Maître et ami, je viens d’apprendre, avec une grande joie, par la presse que l’Académie s’est honorée en t’élisant STOP J’espère te voir très bientôt pour te féliciter personnellement pour ton grand génie STOP Tendresse à ta femme et au nouveau-né.
Alexander Korda

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De Jean Cocteau à Marcel Pagnol
17 mars 1960

Mon cher Marcel
Mon merveilleux Marcel
Mon délicieux Marcel

Pourquoi vivre si loin l’un de l’autre ? Hier, j’écoutais à la radio quelques dialogues de toi. J’avais le cœur au bord des yeux sous dorme de larmes, la beauté ne me faisant jamais rire.
Je boude un peu l’Académie, dont les efforts vers l’institut de beauté, le rajeunissement chirurgical me consternent.
Je t’embrasse,
Jean

P.-S. : Ils t’ont, ils m’ont, et ils disent de René Clair : « Il nous faut un cinéaste... » Cette vieille dame rêve de jupes courtes et de talons aiguilles... Peut-être même de blue-jeans...

Un studio de cinéma est une usine à fantômes. Le cinéma est une langue fantôme qu’il faut apprendre. Il est indispensable pour un poète de le savoir. Le jour où le metteur en scène comprendra que le rôle de l’auteur ne se borne pas au texte (à écrire), le jour où l’auteur mettra lui-même en scène, la langue morte du cinéma deviendra une langue vivante.
Jean

...

© Éditions Robert Laffont

Télécharger FloriLettres, édition n°168 : « Marcel Pagnol, Correspondances inédites - Le cinéma »

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Marcel Pagnol
J’ai écrit le rôle de ta vie Correspondances avec Raimu, Fernandel, Cocteau et les autres...

Édition établie par Nicolas Pagnol
Préface de Serge Bromberg
Éditions Robert Laffont, octobre 2015.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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