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Extraits choisis - Hélène Hoppenot, Journal 1936-1940

 

1936

« Nous n’habiterons pas toujours ces terres jaunes, notre délice... » Alexis Léger*

24 décembre 1936
Nombreux cadeaux offerts par le personnel ancillaire. Tong, le number one**, leur supérieur en grade, me les apporte sur un plateau de cuivre. Je vois deux lions en terre cuite, un Bouddha en imitation de bronze, une Kouan-in en bois sculpté, des cendriers, des petites assiettes. Objets aussi touchants qu’affreux qu’il nous faudra glisser dans nos valises sous les yeux des donateurs puis jeter par dessus bord en pleine mer. En pleine mer ? Rien que le mot « départ » me déchire le cœur. Ces derniers jours, malgré tant de tâches, j’ai flâné dans la ville violette, perdue dans la contemplation de détails que je voulais fixer dans mon souvenir : la courbe d’un toit, la silhouette de pierre d’un gardien de tombe, le cercle de la porte du bonheur, cercle si parfait qu’aucun esprit malfaisant n’oserait la franchir, effrayé par cette perfection même...
En pleine mer ? Bientôt ? Comment est-ce possible ? Je crois que c’est la raison qui me pousse à reprendre cette conversation avec moi-même, ce Journal interrompu depuis trois ans par cette surcharge de bonheur.
(...)

*Saint-John Perse, Anabase

** Le premier serviteur, l’homme de confiance, sert aussi d’interprète et transmet les ordres aux autres serviteurs.

......

1938

2 octobre [1938]
Ce pauvre pays, dans son incompréhension totale de ce que lui réserve l’avenir, fête la plus grande victoire qu’ait remportée Hitler, comme la sienne propre. L’Allemagne a regagné la guerre de 1914 sans perdre un de ses soldats. Un grand drapeau tricolore a été suspendu sur l’Arc de Triomphe à la place de longs voiles de deuil. Mardi, la Chambre décidera en chœur que Daladier et Bonnet ont bien mérité de la patrie ; déjà un imbécile propose de nommer une avenue de Paris : « Avenue du Trente Septembre ».
Peut-on se méprendre à ce point ? Je me sens mortellement triste. Je crois sincèrement que si la Grande-Bretagne et la France avaient eu le courage de déclarer sans équivoque, il y a deux mois, qu’elles se porteraient au secours de la Tchécoslovaquie, l’Allemagne eût reculé. L’isolement devant lequel va se trouver la France est angoissant. Finis, son prestige et la mission « civilisatrice » ( !) dont elle parle tant. Quelle foi pourront désormais avoir en sa parole les petites nations ? Cette influence sera perdue en Europe Centrale pour le grand profit de Hitler (comme a été perdue celle de la Belgique et la Pologne par ses apparents désordres intérieurs). Et pas un homme pour relever son prestige, rien que des rhéteurs recherchant les succès de la tribune, habitués à toutes les compromissions électorales.
De l’autre côté, un puissant dictateur, habitué à agir seul... Ces pauvres sots de Français s’imaginent que la guerre est écartée pour toujours parce que l’on a donné une pâtée à l’ogre et qu’il n’aura plus l’occasion d’avoir faim !

......

31 décembre [1938]
[...] Rupture des relations diplomatiques entre l’Iran et la France. La cause ? : une plaisanterie anodine parue dans L’Os à Moelle, journal s’intitulant lui-même « Journal des loufoques » ; après la description des fêtes du vin dans le midi, le reporteur a osé écrire : « Dans une pareille nuit tous les ... shahs sont gris. » Puis a paru un article dans Excelsior et Le Petit Parisien sur l’Exposition féline et la beauté des chats persans. L’un des articles était intitulé « Où le chat est roi » (avec un c.) Il paraît que c’était insultant pour Reza Pahlevi, l’ancien cosaque qui, n’étant jamais sorti de son pays sinon je crois en Turquie où règne le même genre de dictature, ne peut comprendre que, dans un pays démocratique, il est impossible de jeter en prison un journaliste coupable d’une plaisanterie.
[Albert] Bodart, le ministre de France, est attérré : des intérêts importants sont en jeu, selon lui, et il y aurait dans l’entourage de Sa Majesté des gens heureux de faire échouer les négociations en cours. On ne peut trouver un seul Persan assez courageux pour éclairer le potentat sur les mœurs européennes. Le plus comique c’est que Bodard dans ses télégrammes au Quai d’Orsay évite d’employer le mot « Chat » qu’il remplace par minou ou matou qui, n’ayant pas été prévus dans le vocabulaire des tables de chiffres, doit être décomposé ! Les Iraniens exigent des excuses que l’ont ne peut obtenir des journaux incriminés, l’offense n’existant pas.
On a préféré jeter le blâme sur le ministre à Paris, Sepah Bodi, et lui reprocher de n’avoir pas prévenu le gouvernement français des exigences iraniennes ; Bonnet qui n’en est pas à un mensonge de plus, a juré qu’il n’en avait jamais rien su et a fait envoyer un télégramme en clair à Bodard dans ce sens afin que tout le monde en fût informé. Puis, réflexion faite, il s’est ravisé et a dû reconnaître que Sepah Bodi était bien venu lui faire une visite dans le courant de décembre mais sans s’entretenir de tous ces incidents qui n’eussent pas manqué de retenir son attention. D’où télégramme rectificatif à Bodard. On est sans nouvelles de ce dernier depuis 48 heures ; quant au ministre de Perse à qui Bressy a essayé de téléphoner, il a d’abord fait répondre qu’il était dans son bain puis, comme on le rappelait, qu’il était sorti. Il est probable que l’affaire lui coûtera son poste, au pire sa tête.
Les étudiants travaillant en France vont être rappelés à Téhéran.
Ubuesque...

......

1940

To every thing is a season and a time
to every purpose under the heaven ;
A time to get and a time to lose ;
a time to keep and a time to cast away.
*

1er janvier [1940]
Deux cent soixante-dix-sept tonnes de neige sont, d’après les journaux, tombés sur Paris, ce que l’on n’a vu que dix-neuf fois en cinquante ans ! Ce matin, les tuiles des maisons de la rive gauche sont noirâtres et les flaques d’eau sale stagnent sur le bitume. Seule est belle la neige moelleuse préservée des souillures, des traces humaines.
Inoubliable l’indicible pureté de cette après-midi d’hiver au Temple du Ciel où pas même une corneille, un insecte, n’étaient passés avant moi, où je dus reculer pour éviter de laisser sur ce blanc si dur, l’empreinte jaune de mes semelles. Parfaite solitude sous le ciel bleu rude des tuiles vernissées.
Le jour de l’an à Pékin. En me rajeunissant de quatre années, je revois, comme si c’était hier, la longue théorie des serviteurs vêtus de robes de soie bleue et de casaque rouge - les couleurs de la légation de France. Chaque pays étranger avait les siennes tout comme les propriétaires des écuries de courses. Dagobert, le number one, frappait le matin à la porte de nos chambres : « Monsieur le Chargé d’affaires et sa Tai-Tai [épouse] » pouvaient descendre, tout étant prêt pour la cérémonie. Dès que nous apparaissions dans le salon, ils s’inclinaient jusqu’à toucher le sol. Les 47 boys n’y assistaient pas tous, je suppose que leur chef n’y consentait que s’ils avaient une certaine importance ou si je les connaissais déjà. J’en payais sûrement quelques-uns sans les avoir vus - ou qui n’existaient peut-être pas.
[...]
Après s’être inclinés, mes serviteurs me présentaient leurs cadeaux, pacotille, petits bronzes qu’ils avaient soustraits aux marchands de curios avec qui nous faisions affaire, imitations grossières de statues Tang de terre cuite, broderies dont j’étais fort embarrassée... Ce que j’aimais, c’étaient les arbres en fleurs, pommiers, pruniers nains, torturés par les mains patientes des jardiniers, annonciateurs de printemps dans le froid sec de janvier. Parfois, il ne leur fallait pas moins de trois ans pour les amener à ce degré d’obéissance, à ces arceaux, à ces courbes douces, à cette symétrie qu’eût appréciée Le Nôtre. Fanés, ils reprenaient, jusqu’à l’année suivante, le chemin de la serre.
Les boys chinois ! Je regrette de n’avoir pas eu le courage de noter, au jour le jour, leurs roueries, leur mensonges, leurs feintes, leurs chapardages dont j’étais plus amusée qu’indignée. Ces souvenirs ancillaires me renverraient maintenant des bouffées de ce passé, un air de là-bas... Mais tout occupée du bonheur de vivre, j’avais bien d’autres choses à faire...
(...)

* « Il y a un temps pour tout et un temps pour toute chose sous les cieux ; un temps pour naître et un temps pour mourir ; un temps pour planter et un temps pour arracher ce qui a été planté. » La Bible, Ecclésiaste 3, traduction Louis Segond.

......

8 juin [1940]
Nouvelles inquiétudes. On nous dit ce que l’on dit toujours en pareil cas : l’armée recule en bon ordre. À force de reculer, n’arrivera-t-elle pas à Paris ? Et dès lors, quel sera le sort de la France ? Cette pensée ne me quitte pas. [...]
Dîner en tête-à-tête avec Adrienne, devant les jardins du Luxembourg. Ne semble pas se rendre compte des dangers que nous courons. [...] Raconte l’histoire... celle d’Arthur Koestler. Relâché d’un camp de concentration, grâce à l’intervention d’H. [Henri Hoppenot], il était toujours pourchassé par la police parisienne, arrêté, puis remis en liberté. Pour éviter ces inconvénients, il changeait chaque jour de domicile, allant coucher chez des amis. Un soir, Adrienne le recueillit et il lui demanda, n’ayant pas apporté de livres, de lui prêter Le Rouge et le noir, qu’il lut sur le divan. « Je n’avais pas remarqué, lui dit-elle, que vous aviez un trèfle à quatre feuilles à la boutonnière... » Sans comprendre, il alla se regarder dans la glace : un trèfle à quatre feuilles était posé sur le revers de son veston... Adrienne se souvint, tout à coup, de l’avoir cueilli dans le jardin de ses parents à Rocfoin : « Gardez-le, lui dit-elle, il vous portera bonheur ». Gravement Koestler le mit dans son portefeuille et, le surlendemain, au ministère des Affaires étrangères, il obtenait ce qui allait lui permettre de vivre : un sauf-conduit.
Chère Adrienne... Dans la douceur de l’été naissant, il y a entre elle et moi une amitié, une compréhension parfaites ; l’oubli momentané des menaces et de la séparation qui s’approche. Immobiliser le temps : qui, d’entre-nous, n’a rêvé ce rêve ?... Nous ignorons la date où nous nous retrouverons, ni si tout ce qui a fait la valeur de notre vie sera laissé intact, mais la tranquillité de la nuit, unie à celle des grands arbres, berce notre appréhension et nous lie dans un élan fraternel.
Je la reconduis rue de l’Odéon puis je reviens à pied chez moi. Paris, épuisé d’émotion, dort déjà et la Seine coule lentement, éclairée par le croissant de lune. Cette beauté périssable, si fragile, me serre le cœur, et, n’éprouvant pas le besoin de rentrer, je m’accoude au parapet, absorbée par ces deux questions sans réponse : reviendrons-nous ? Et si nous revenons, que restera-t-il ?... J’entends, derrière moi, une voix d’homme à l’accent faubourien dire à quelqu’un d’autre : « Je me demande si elle n’a pas de mauvaises intentions, la petite ?... » Deux ouvriers s’approchent et l’un m’interpelle : « Vous n’allez pas plonger là-dedans au moins ?... - Mais non, dis-je, il fait si beau que je regardais couler la Seine. - Ah !... alors, c’est pour la poésie ?... C’est bien sûr ?... » Ils font quelques pas et continuent à me surveiller.
Et je n’ai plus envie de rester.

© Éditions Claire Paulhan, nov. 2015

Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

Hélène Hoppenot
Journal 1936-1940
« Hitler sait attendre. Et nous ? »
Édition établie, introduite et annotée par Marie France Mousli.
Éditions Claire Paulhan. Coll. « Pour Mémoire », 2015

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