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Samuel Beckett. Lettres 1941-1956 - Volume II. Par Gaëlle Obiégly

 

Samuel Beckett, Lettres tome 2 Le 19 avril 1951, Suzanne Dumesnil écrit à Jérome Lindon à propos de certains effets de la publication. Molloy a été publié récemment par les éditions de Minuit. Il a été remarqué par la critique. Il pourrait recevoir un prix littéraire. Beckett préfère rester à l’écart. Par la suite, il entretiendra avec Lindon une correspondance autant professionnelle que personnelle. Pour l’heure, il faut exposer à l’éditeur la phobie de l’auteur. Sa compagne parle au nom de Beckett dont elle expose sobrement la façon de voir. Ce qu’il redoute par-dessus tout, dit-elle, c’est la publicité. Molloy, remarqué dès sa parution, pourrait en faire l’objet. S’il est rétif à l’affichage de son nom et son travail il est carrément hostile à celui de sa personne. Elle explique ainsi l’attitude de Beckett vis-à-vis des prix littéraires. Il se refuse à les briguer en raison des « simagrées de rigueur en de telles occasions ». Mais il s’agit moins, dans son cas, de vertu que d’une incapacité à ces comportements. Quelques jours plus tard, le 24 avril, Suzanne Dumesnil adresse une nouvelle lettre à l’éditeur, en réponse aux siennes qui transmettaient une demande d’interview. Samuel Beckett ne veut pas en entendre parler. Il ne tient pas non plus à invoquer son absence de Paris pour se justifier. Son rejet de la publicité, il le veut admis une fois pour toutes. Si Samuel Beckett n’est à interroger nulle part ailleurs que dans ses écrits, la lecture de ses lettres ne pose-t-elle pas problème à ses fidèles ? Comment a-t-on choisi les lettres ? Que disent-elles de l’écrivain Beckett ? Que disent-elles de son rapport au monde extérieur ? Cet ouvrage considérable permet de réfléchir à cela.
En premier lieu, ce qui surprend de la part d’un auteur dont l’œuvre est d’une économie rare c’est l’abondance des lettres. Son génie n’en est pas absent. Il se manifeste plus ou moins, selon les interlocuteurs. Disons-le, l’édition des lettres de Samuel Beckett est à la hauteur de cet écrivain majeur. Tant du point de vue du soin qui a été apporté au présent ouvrage que de l’entreprise générale. Les lecteurs, à la suite des éditeurs auxquels il faut rendre hommage, découvrent le grand écrivain épistolier que fut l’auteur d’En attendant Godot. Le volume a pour titre Les années Godot, il couvre une période où Beckett crée l’œuvre qui le rendra célèbre. Ce deuxième tome constitue un nouveau chapitre dans la vie de Beckett dont les faits et actes sont recensés année par année. Chacune est précédée d’une chronologie où sont également rappelés des événements politiques devenus historiques pour certains. En attendant Godot en est un. Et comment. Cette publication amène à Beckett une célébrité mondiale. Celle-ci a l’avantage de le dégager de toute démarche pour faire connaître son œuvre. On l’a dit, il a cela en horreur. S’expliquer, s’exposer, il refuse. Cette position inaugure son entrée dans le monde littéraire auquel, de ce fait, il ne prend pas part. À partir de là, la culpabilité de ne pas avoir pu faire autre chose que de la littérature disparaît. Bon qu’à ça, indéniablement. Il a envisagé différentes manières de gagner sa vie et même des carrières. Il s’est imaginé professeur d’université, conservateur de musée, géomètre, pilote d’avion et même rédacteur pour un journal publicitaire. Les difficultés matérielles connues pendant l’Occupation se poursuivent bien après la guerre. C’est ce qui l’amène à poser sa candidature pour un poste dans une revue commerciale. « Toute expérience dans le journalisme commerciale serait si utile ». Gardons-nous de voir quoi que ce soit de littéraire dans cette démarche. Beckett cherche un travail alimentaire. Il ne s’agit pas de carrière. De son propre aveu il est dénué de toute perspective professionnelle. Après la guerre, il abandonne tout autre projet que littéraire. Son activité s’y réduit. En dehors de cela, il fait du jardinage. Les lettres font la part belle à ses opérations, visions à ras de terre. Intensément terrestre il « gratte la boue et observe les vers de terre » comme il l’écrit à Mania Péron. C’est une femme à laquelle il s’est lié, via Alfred Péron son mari qui fut un ami proche. Les deux hommes ont traduit une partie de Finnegan’swake. Et Beckett a pris part à la Résistance du fait de Péron.
Ces années de guerre occupent le début du volume. À la fin, on trouve une section qui rassemble les « profils » des destinataires. Les notes, elles, suivent chaque lettre. Tout est très précis. On entre dans l’ouvrage par deux préfaces des éditeurs de la correspondance parmi lesquels Dan Gunn qui signe celle spécifiquement consacrée à ce deuxième tome. Il est impossible d’ajouter quoi que ce soit au texte de Dan Gunn dont la prose et la pensée soulignent la cohérence du tout. L’entreprise éditoriale et la trajectoire de Beckett. Celui-ci fut le premier étonné par son succès. Avant les années de reconnaissance, Beckett a écrit une bonne partie de ce qui l’a rendu célèbre. Durant cette période prolifique, sa correspondance est également intense. Cela suit la guerre. En 1941, Samuel Beckett a rejoint le réseau de Résistance Gloria SMH. Du fait de cette situation, de la précarité, de l’itinérance, de la clandestinité, ses communications se font rares. Il écrit peu de lettres, pendant la guerre, et aucune concernant l’œuvre. Or, ce qui préside au choix des lettres tient à leur rapport avec l’œuvre de Beckett. Il voulait que seules celles concernant son œuvre soient publiées. Les éditeurs ont respecté cette consigne. Pourtant, certaines lettres, particulièrement celles qui ont été écrites pendant la guerre, ne font pas allusion au projet littéraire de leur auteur. Malgré cela, elles lui sont redevables d’une manière ou d’une autre. Les nombreux passages qui relatent son existence maussade ont fort à voir avec l’univers créé par Beckett. Il apparaît tel ses créatures, surtout quand il déroule ses journées à Ussy-sur-Marne d’où il écrit à Georges Belmont : « je ne demande qu’une chose, pouvoir m’enterrer dans ce trou à betteraves, gratter la terre et bayer aux nuages. Entouré de bons murs. » On croit entendre Malone. Les lettres disent aussi quelque chose de son rapport au monde. Beckett s’exprime différemment à partir du succès de Godot. Alors que dorénavant ses interlocuteurs attendent beaucoup de sa parole, il la restreint. Le ton devient plus souvent informatif, plus direct qu’avant dans les lettres complexes adressées alors à des amis. Georges Duthuit en est un. Il est même le seul destinataire des épanchements de Beckett alors que les deux hommes diffèrent par leur condition et leur milieu. Ce qu’ils ont en commun c’est une fascination pour les arts visuels. Malgré leurs différences de tempérament et d’intellect, Beckett se sait compris par Duthuit auquel il « parle à tripes ouvertes ». Les lettres, d’une manière générale, lui permettent d’exprimer ce qu’il ne partage pas autrement. C’est par ce biais qu’il extériorise ce qu’il tait à l’oral. Ses difficultés, ses doutes, ses sentiments. Cette écriture-là occasionne l’aveu d’une amitié ou des conseils. Celui-ci à Robert Pinget en 1956 : « Ne vous désespérez pas, branchez-vous sur le désespoir et chantez-nous ça. »

......

Samuel Beckett
Les années Godot, Lettres 1941-1956. Volume II.
Édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gun et Lois More Overbeck.
Éditions Gallimard, novembre 2015

Samuel Beckett
Lettres 1929-1940, Tome 1
Édition établie par George Craig, Martha Dow Fehsenfeld, Dan Gunn et Lois More Overbeck
Traduit de l’anglais par André Topia
Éditions Gallimard, 20 mai 2014

Ouvrages publiés avec le soutien de la Fondation La Poste

Lire FloriLettres, édition n°155, numéro consacré au premier tome des Lettres 1929-1940 de Samuel Beckett, avec une interview de Dan Gunn.
http://www.fondationlaposte.org/article.php3 ?id_article=1615

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