Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Entretien avec Paul Soriano
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

ps

Paul Soriano dirige l’Institut de Recherches et Prospective Postales dont les travaux portent sur l’économie et la société en réseaux. Il est administrateur du chapitre français de l’Internet society (où il anime le groupe Tocqueville, "Internet et le politique") et de l’Association pour le commerce et les échanges en ligne. Il préside par ailleurs le CICV Pierre Schaeffer, centre international de création dans le domaine des arts numériques.


finisoriano3gif

Nathalie Jungerman : L’ouvrage L’inquiétante extase qui réunit deux textes : "Fatale liberté" d’Alain Finkelkraut et "Le Zéro et l’infini : un humanisme sans homme" ? de vous, Paul Soriano, vient de paraître aux éditions Mille et une Nuits qui inaugure une nouvelle collection en partenariat avec la Fondation du 2 mars. Pouvez-vous nous dire en quelques mots, ce qu’est la Fondation du 2 mars ?

Paul Soriano : La Fondation du 2 mars réunit des militants de diverses sensibilités politiques pour (je les cite) "défendre l’expression d’une pensée libre, pour contribuer à instaurer -ou à restaurer- une "démocratie forte"...". On qualifie généralement cette Fondation de "souverainiste", je crois que ses membres préfèrent se dire "républicains".

N. J. : Est-ce à l’issue d’un débat organisé par cette Fondation , qui portait sur les nouveaux pouvoirs contre la démocratie, sur la mise en place d’un univers caractérisé par l’uniformité que vous avez décidé de publier ensemble, de réunir vos réflexions respectives sous le même titre ?

Paul Soriano : Oui. Alain Finkielkraut et moi-même étions censés nous opposer sur les conséquences néfastes (selon lui) ou fastes (selon moi) du déploiement de l’Internet, notamment dans le champ de l’éducation et de la culture. En réalité, la discussion a pris une toute autre tournure. Nous avons bien volontiers accepté la proposition de la Fondation pour en garder trace sous forme de... livre.

lirecrireparler

N. J. : A la lumière de vos textes, Internet semble être le média le plus adapté à l’idéologie qui prône l’effacement de toute les frontières, un monde sans durée ; vous écrivez : "l’espace comme le temps est un obstacle à la communication". Dans votre livre publié en 1999 Lire, écrire, parler, penser dans la société de l’information, (éd. Descartes et Cie) vous parliez également "de supposée maîtrise ou d’annihilation de toute distance", s’agit-il d’une nouvelle perception de l’espace et du temps ?

Paul Soriano : Sans aucun doute, Internet (et plus généralement le "monde en réseau") transforme radicalement notre expérience des fondamentaux de l’existence que sont l’espace, le temps, mais aussi la mémoire, donc l’identité, mais aussi les institutions et même ce qui constituait jusqu’ici le "réel". Vivre en réseau c’est faire abstraction de l’espace (perçu comme un obstacle, une distance), c’est être sans cesse interrompu par les sollicitations des membres du réseau, c’est, dans le pire des cas, être définitivement privée de durée, également perçue comme un obstacle, comme un délai ou un temps mort (le temps mort de la lecture ou de la méditation ? !).

N. J. : Dans son texte "Fatale liberté", A. Finkelkraut parle de liquéfaction de l’auteur dans le réseau et cite Mona Chollet qui affirme que sur l’Internet, "l’auteur se rapproche du simple quidam, et le simple quidam se rapproche de l’auteur", qu’en pensez-vous ? Vous employez également les termes de glissement, dilution d’identité, de monde fluide, de monde Zéro etc....

Paul Soriano :Oui, la "dilution", l’effacement des frontières, de toutes les frontières (géopolitiques et territoriales, institutionnelles, symboliques ?) est un caractéristique du réseau. Beaucoup s’en réjouissent à l’avance, qui perçoivent la frontière comme une séparation. Une certaine idéologie de l’Internet peut être qualifiée de fusionnelle (l’une de ses expressions les plus systématiques se trouve dans le livre de Pierre Lévy, World Philosophie).
A vrai dire, cette idéologie est bien plus ancienne que le net, comment l’a bien montré Armand Mattelart, mais chaque progrès des techniques de communication lui donne de nouveaux espoirs et de nouvelles perspectives de réalisation. Dans le domaine de l’art, le refus de la séparation peut en effet conduire à la disparition de l’auteur ("séparé" du public). L’oeuvre "plastique" interactive n’a plus d’auteur assignable. S’agissant de la remarque de Mona Chollet, je veux bien croire que l’auteur se rapproche du quidam, mais je crains que le quidam ait plus de mal à se rapprocher de l’auteur. Je continue de croire (ou d’espérer) que le don artistique n’est pas un attribut commun à tous les bipèdes, mais qu’il singularise.

N. J. : Que pensez-vous de l’oeuvre plastique et de la place de l’artiste sur le Net ?

Paul Soriano : Le sujet est trop vaste et trop complexe pour être traité en quelques phrases. Mais pour revenir à la non-séparation, à la fusion, il est clair que dans cette perspective, ce n’est pas seulement l’auteur, mais aussi l’oeuvre (séparée du reste du monde par ses "frontières" propres ou exposée dans un lieu spécifique) qui disparaît. De l’oeuvre d’art on peut dire ici ce qu’on peut dire de n’importe quelle institution (école, musée, entreprise, République...) comme de n’importe quel "tout" (le texte par exemple) : soluble dans le net !

N. J. : Vous expliquez dans votre livre le rapport entre le virtuel et le réel selon Aristote et selon Platon. L’idée platonicienne du réel comme virtuel dégradé se rapproche davantage du cybermonde, selon vous ? Vous parlez de dévalorisation du réel....

Paul Soriano : Dans le cybermonde, le code tient la place des Idées de Platon. C’est un monde dont toutes les réalités sont produites par l’exécution du code et indéfiniment reproduites (comme on copie un logiciel ou un morceau de musique codé en mp3). Or, ce qui est indéfiniment reproductible à bas prix ne vaut plus rien. D’où la dévalorisation du réel, de ce réel-là. Y compris du vivant, y compris de l’homme, si les êtres vivants sont considérés comme le produit de l’exécution d’un programme (le génome). Walter Benjamin est le premier à avoir perçu, par anticipation et à son insu, ce qui allait devenir le drame de la "nouvelle économie". Mais dans le cas de l’ ?uvre d’art, c’est généralement l’image de l’ ?uvre qui est reproduite (et non l’oeuvre même). Du coup, l’original vaut de plus en plus cher (il serait infiniment coûteux de produire un clone de Van Gogh ainsi que le "programme" d’exécution des Iris : résultat, l’oeuvre vaut 300 millions de francs). Tandis que dans le champ économique, c’est l’objet lui-même qui est reproductible à l’infini, parce qu’il est produit industriellement exactement comme ses clones.

N. J. : Vous terminez le livre par une sorte de cahier des charges excessif voire ironique, de "manifeste pour l’avènement de l’homme nouveau", ce manifeste évoque un monde idéal et totalitaire, une contre-utopie qui envisage la disparition de l’homme, (un humanisme sans homme)..., peut-on penser que le réseau présente un éventuel ou véritable danger ?

Paul Soriano : Il s’agit, vous l’avez compris, d’un contre-manifeste, destiné à effrayer ses lecteurs éventuels et non à les convaincre. Mais je suis moi-même effrayé à l’idée que certains pourraient le prendre au premier degré ! Historiquement, la civilisation consiste pour l’essentiel à voler du temps, ou plutôt de la durée au monde naturel (le temps d’apprendre, de méditer, de prier, de converser, de débattre ou de délibérer). Les institutions (l’école, le musée, le parlement...) sont faites pour cela. Elles sont avant tout des "demeures" où l’on peut précisément demeurer à l’abri des irruptions du "réseau". Le Penseur de Rodin n’est manifestement pas connecté - sinon à ses propres pensées. Imaginez-le affligé d’un téléphone mobile, susceptible de l’arracher à tout moment à ses pensées, et vous comprendrez ce que je veux dire ! Cela dit, le réseau ne présente, en soi, aucun danger, à condition de pouvoir se déconnecter. Encore faut-il le pouvoir et surtout le vouloir.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite