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Antonin Artaud. Lettres (1937-1943). Par Gaëlle Obiégly

 

Antonin Artaud Lettres 1937-1943 L’homme qui entre à l’hôpital psychiatrique de Rodez le 11 février 1943 est âgé de 46 ans. Yeux gris, cheveux châtains, mesurant 1m71, il est connu sous le nom d’Antonin Artaud. Il est sans profession. Auparavant, au fil des lettres qu’il a écrit des différents asiles où il a été interné, il s’est donné une autre identité. Grec, tout d’abord, né à Smyrne, de parents grecs, caricaturiste de métier. Il signe alors Antonéo Arland en ajoutant entre parenthèses le nom grec qui serait le sien véritablement. Pendant plus d’un an, il refuse son identité civile. Il refuse le nom d’Artaud. Il adopte la filiation maternelle, revendique le nom de sa mère alors même qu’elle fait partie des persécuteurs dont il se sent la proie. Ceux qu’il appelle les initiés et dont il donne l’identité et parfois l’adresse lui font subir des envoûtements criminels dont il ressent l’effet particulièrement la nuit dans ses os, dans ses nerfs.

De 1937 à 1943, Antonin Artaud a vécu enfermé dans plusieurs asiles d’aliénés. D’abord à Sotteville-lès-Rouen après avoir été débarqué au Havre, puis à l’hôpital Ste-Anne de Paris et à Ville-Evrard qu’il quittera en 1943 pour rejoindre l’asile de Paraire à Rodez. Les lettres qu’il a écrites pendant toutes ces années sont pour la plupart restées inédites puisqu’elles ont été, comme lui, détenues par l’administration. Quand on lit ces lettres d’Antonin Artaud, on doit se demander comment les lire. A quel rythme. Selon quel parti pris ? Celui des diagnostiques ou celui du génie créateur ? En les lisant une à une, en respectant le plus possible l’espacement des jours où elles s’écrivent, leur portée est maximale. Car alors, on les reçoit avec toute leur charge. On les reçoit personnellement quand on suit le rythme de leur écriture. Artaud écrit au docteur Fouks que toute littérature qui ne serait pas agie et manifestée lui semble lettre morte. Ces lettres-ci sont poignantes et la pensée s’y manifeste d’une manière fulgurante. Presque toutes gardées par l’administration des hôpitaux où Antonin Artaud a séjourné, mais certaines ont atteint, à tous les sens, leurs destinataires. On lit quelques réponses, d’Honorine Catto, en particulier qui s’adresse au médecin parce que justement elle ne sait pas comment répondre à de telles lettres. C’est une actrice anglaise qui fait l’objet d’une petite note biographique en fin de volume comme chaque personnalité présente dans cet ouvrage d’une façon ou d’une autre. Certains noms sont invoqués parce qu’ils sont ceux des envoûteurs. D’autres reçoivent les invectives d’Artaud, comme André Gide ou ses suppliques, comme André Breton. De Ville-Evrard, le 24 novembre 1940, il l’informe de qui se déroule à son insu. A savoir une effroyable scène de magie dont Breton en compagnie de deux autres personnes qu’Artaud cite nommément aurait été victime. Cette opération magique a tenté de dissocier chacune de ces personnes. Cela au prix des plus horribles douleurs. Il est certainement vain de relater, de mettre à plat ce que dit Artaud. Il faut l’entendre directement de lui. C’est pourquoi les lettres réunies dans ce volume sont des documents de première importance au même titre que ses écrits publiés. Tous les détails de la vie particulière d’Antonin Artaud concerne la vie générale, concerne la société. Quand il écrit à Breton ou au docteur Fouks on le voit incarner la mémoire des événements magiques et des envoûtements dont il est la proie mais dont les autres sont aussi la proie. Il les informe de ce qui leur arrive. Et il leur dit ou redis ces événements « afin de bien fixer nos souvenirs car la magie ne cesse d’intervenir pour nous faire perdre conscience de ce que nous avons fait en réalité. » Il lui faut de l’héroïne pour tenir face aux assauts, aux ennemis, aux démons. Il en demande à Breton, il accuse le docteur Fouks de détenir indûment cette drogue qui lui donnerait un répit. Il répète qu’il ne peut plus vivre au milieu de cette souffrance, qu’il n’a aucun espoir de soulagement, qu’il veut sortir de ces asiles d’aliénés. Retrouver la liberté, c’est son obsession. Il y aussi la hantise des persécutions, des empoisonnements, des envoûtements. Il le dit suppose-t-on, de vive voix, de la voix qu’on lui connaît. Il l’écrit, aux médecins principalement. Mais les lettres ne parviennent pas à leurs destinataires. Tout autant que lui, elles sont séquestrées. C’est la plupart du temps à des médecins qu’il s’adresse ou à d’autres autorités susceptibles de le libérer. Il désespère de sortir de ces asiles d’aliénés où il est maintenu depuis son « enlèvement ». A la mythologie d’Artaud s’opposent les versions policières qui justifient son internement.

Le 30 septembre 1937 il a été encamisolé dans le service de psychiatrie du Havre où il a été débarqué. Il se trouvait en effet à bord d’un paquebot venant d’Irlande. Il aurait été pris de troubles mentaux pendant la traversée. Le rapport de police le décrit comme « très violent et très méchant et dangereux pour lui-même et les autres », ce qui légitimerait son internement. Lui conteste cette version et dit qu’il a été « enlevé » sur le bateau et maintenu à tort dans une camisole de force alors qu’il ne donnait aucun signe d’agitation. Il s’adresse là au procureur de la République. Il dépose une plainte contre la Sûreté française parce qu’on s’acharne à « truquer son identité ». Il n’est pas « monsieur Artaud » dit-il. Et il dépose une autre plainte contre une certaine Euphrasie Artaud qui se ferait passer pour sa mère. C’est pourtant bel et bien sa mère, toujours aimante. Les troubles dont souffre le malade sont mentionnés dans divers bulletins de santé rédigés par les médecins qui le suivent. L’un d’eux porte les « prétentions littéraires » d’Artaud au nombre des symptômes de folie. Autrement, les diagnostics le donnent pour psychotique, en proie à des idées de persécutions, d’empoisonnement. Ce que les lettres confirment.

Elles ne sont pas toujours datées. Ainsi, il écrit à sa mère un mot, que l’on retrouve au verso d’une lettre qu’elle lui a elle-même écrite, sans mentionner la date et le lieu d’où il s’exprime. Ce sont à coup sûr des informations qu’il considère comme négligeables par rapport à ce qu’il doit lui signifier. A savoir, en premier lieu, qu’elle ne fait pas partie de sa famille. Il signe pourtant Antonin Nalpas, c’est le nom de sa mère. Nom auquel il adjoint J.C. pour Jésus Christ. Comme Jésus de Nazareth, si l’on se réfère à l’Evangile selon Saint Matthieu, Artaud se défait de son ascendance naturelle. « Je n’ai d’autre mère que la Vierge Marie », dit-il. Sa mère serait, dans son monde à lui, sa fille. Tandis que celle qui prétend être sa mère, il la voit dorénavant comme une envoûteuse et un démon. Grâce à elle, qui ne l’abandonne jamais, et grâce à Robert Desnos, le poète et journaliste, ami d’Artaud, il sera finalement déplacé à l’asile de Rodez en février 1943. Un autre asile d’aliénés mais en zone libre celui-ci.

Antonin Artaud
Lettres (1937-1943)
Édition de Simone Malausséna. Préface de Serge Malausséna, introduction d’André Gassiot
Hors série Littérature, Gallimard, nov. 2015
Avec le soutien de la Fondation La Poste

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