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Paul Celan : Portrait Par Corinne Amar

 

Paul Celan C’est à Czernowitz, en Bucovine dans l’actuelle Ukraine, le 23 novembre 1920, que naît Paul Antschel, qui deviendra Celan après la guerre (anagramme de la graphie roumaine de son patronyme : Ancel). De culture juive et de langue allemande, à vie déraciné, c’est dans sa langue maternelle que le poète écrira toute une œuvre pénétrée de judéité, née dans les camps et socle sans équivoque de toute son écriture. Son père est un Juif religieux, sa mère l’initie à la musique, à la langue, à la littérature. Il étudiera dans une école germanophone, puis dans une école hébraïque. En juin 1942, les parents de Celan sont arrêtés dans leur maison et lui-même est envoyé aux travaux forcés, en Moldavie, risquant en permanence la mort. Il connaîtra le ghetto de Czernowitz, y survivra. Ses deux parents mourront en déportation. Il ne sera plus jamais chez lui nulle part. Lorsqu’il reviendra dans sa ville sous l’occupation soviétique (il est libéré en 1944 par les Russes), il s’en ira aussitôt pour Bucarest, où il vivra comme traducteur, éditeur, mais où il ne restera pas. Hanté par l’extermination des Juifs, il se retrouvera à Vienne, en mai 1948. Dans la ville dévastée, il rencontre Ingeborg Bachmann, Autrichienne et poétesse, membre du Groupe 47, qui rassemble, après la guerre, de jeunes écrivains allemands. Il a vingt-sept ans, elle en a vingt et un ; il est orphelin et désespéré, elle a un père très tôt membre actif du parti nazi, qu’elle a fui et se sait déjà vivre « parmi les fous et les assassins ». Elle est pour lui celle dont ses poèmes ont besoin. Quant à elle, elle l’aime éperdument. Adéquation totale, poétique, amoureuse. Il publiera son premier recueil de poèmes, avant de s’en aller de nouveau, en juin de la même année - choisira Paris -, incapable de trouver la paix, même devant un si grand amour, même devant la Poésie personnifiée. Des années plus tard, Celan écrira à Ingeborg Bachmann : « Tu étais, quand je t’ai rencontrée, les deux pour moi : le sensuel et le spirituel. C’est à jamais inséparable, Ingeborg ». (Le temps de cœur, Correspondance d’Ingeborg Bachmann et Paul Celan, traduit de l’allemand par Bertrand Badiou, Seuil, 2011). Ils s’écriront des lettres, se dédicaceront des œuvres, se reverront de loin en loin. Mais Celan est à jamais au milieu des siens. Couché, au sein même de leur mort... « J’étais couché sur la pierre, en ce temps-là, tu sais, sur les dalles de pierre ; et près de moi étaient couchés les autres, ceux qui étaient comme moi, les autres, ceux qui étaient autres que moi et tout à fait pareils, les cousins et les cousines, et ils étaient couchés là et ils dormaient, dormaient et ne dormaient pas, et ils rêvaient et ne rêvaient pas, et ils ne m’aimaient pas et je ne les aimais pas, car j’étais unique et comment aimer un être unique, et eux étaient nombreux... » (Entretien dans la montagne, traduction Stéphane Mosès, éd. Verdier 2001, page 17). Composé en août 1959, l’Entretien dans la montagne, est l’un des rares écrits en prose de Celan. Il se lit d’un même souffle comme en apnée ; vingt pages, tel le lent monologue d’un homme marchant à travers la montagne (le récit évoquant le souvenir d’une rencontre manquée avec le philosophe Theodor W. Adorno), telle une prière, telle une cantate, telle une litanie hypnotique, un trajet à travers une forêt de mots... Un dialogue avec le Moi. Une multiplicité de voix. L’allemand restera la langue d’écriture de Celan - et si on lui reprocha de s’exprimer dans « la langue des bourreaux », il ne trouvera de réconfort dans aucune langue pour « mettre en mots, les extrémités de l’expérience humaine ». Plaie linguistique et combat qu’il mènera toute sa vie, créant des mots propres, à partir de cette folle sinon impossible fécondation de l’allemand par l’hébreu. « Qui suis-je pour toi ? », écrira tant de fois Ingeborg Bachmann, désespérée, en 1961, alors qu’ils n’ont jamais cessé de correspondre, et se soutenant l’un et l’autre, face à l’antisémitisme prégnant. Poétesse toujours, amoureuse encore, lorsque même séparée de lui, éloignée de lui, elle lui gardera toute sa tendresse, pour rêver d’aller contempler avec lui la Seine « jusqu’à devenir petits poissons », ou encore, graver cet aveu mythique, dans son unique roman, paru en 1971, Malina : « Il était ma vie. Je l’aimais plus que ma vie ». De Paris, à l’Allemagne - qu’il nomme sa « terre d’angoisse » -, d’Israël à l’École normale supérieure de Paris, où il sera lecteur d’allemand et traducteur, le poète errant gardera toujours la marque indélébile de l’horreur, qui signe profondément son écriture. À Yves Bonnefoy, il dira un jour : « Vous êtes chez vous, dans votre langue, vos références, parmi les livres, les œuvres que vous aimez. Moi, je suis dehors... ». À Paris, où il s’est installé et où il passera près de la moitié de sa vie, il vit à l’hôtel, apatride, sans argent, vit de traductions pour survivre. Dans le Paris des années cinquante, peu nombreux étaient ceux qui savaient qui était Paul Celan, rappelle Maurice Olender, dans son Avant-propos à la Correspondance Paul Celan, Gisèle Celan-Lestrange ; « René Char ne s’y était pas trompé, qui lui écrivait en 1954 (le 22 juillet) : « Vous êtes un des très rares poètes dont je désirais la rencontre ». » La Correspondance Paul Celan - René Char (1954-1968*) (Gallimard 2016), aujourd’hui publiée, rend hommage à ces deux immenses poètes, qui s’étaient rencontrés grâce à un jeune homme de lettres qui avait organisé leur rencontre, s’étaient reconnus, et n’étaient pourtant, « ni de la même langue, ni du même monde, ni du même âge (Celan est de treize ans le cadet de Char). ». Là encore, les lettres de Celan sont admiratives, ou en quête de reconnaissance, de réconfort, avides de partage, de dialogue ; « (1955) Vous m’avez accueilli comme si je savais parler. Je ne le sais, vous le voyez bien qu’à moitié. Mais ma main n’oublie pas d’avoir pu serrer la vôtre (...) (page 87) ».
Celan traduira René Char, Henri Michaux, Fernando Pessoa, Ossip Mandelstam, Shakespeare, le poète italien Giuseppe Ungaretti, d’autres encore, refusera de se traduire lui-même. Il rencontre Gisèle de Lestrange (1927-1991), artiste peintre et graveur, en 1951 ; il l’épouse en 1952, ils auront un fils, Éric Celan. Une autre somptueuse correspondance amoureuse de Paul Celan, cette fois-ci avec Gisèle Celan-Lestrange fait part de l’intensité conjugale, intime, créatrice, des échanges, près de vingt années durant, jusqu’à la disparition de Celan ; l’histoire d’un grand amour comme un soleil noir, désespéré et tragique, exigeant et radical, empli de vie et si chargé de mort. « Je voudrais que tu sois très heureux, lui écrivait-elle dans cette première lettre un rien prémonitoire, et je me sens si loin, si imparfaite pour toi. (...) Ce doit être difficile d’Aimer un poète, un beau poète. Je me sens si indigne de ta vie, de ta Poésie, de ton Amour - et tout déjà semble ne plus exister pour moi, si ce n’est toi. » (Paris, 11 décembre 1951, Paul Celan - Gisèle Celan-Lestrange, Correspondance, éditée et commentée par Bernard Badiou, avec le concours d’Éric Celan, 2 tomes, éd. du Seuil, 2001, page 11). Ils se sépareront sans jamais véritablement rompre, jusqu’à la fin, préoccupés l’un de l’autre, aimants envers leur fils, partageant les bonnes et les mauvaises nouvelles. « Ma chère Gisèle (...) Embrasse Éric, mes pensées le cherchent, te cherchent, Paul (Epinay-sur-Orge, 20 janvier 1969) » Hanté par la mort, l’ombre des suppliciés, il traversera plusieurs phases dépressives, et c’est en avril 1970, probablement depuis le Pont Mirabeau, qu’il se jettera dans la Seine.

*suivie de la Correspondance René char-Gisèle Celan-Lestrange (1969-1911)

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