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Lettres choisies - René Char et Paul Celan

 

Gisèle Celan, gravure Gisèle Celan-Lestrange
Eau-forte, signée et numérotée au crayon par l’artiste. © D.R.

1954

Paul Celan à René Char

[Paris, 21.7.1954]

Paul Celan
5, rue de Lota (16°)

Cher Monsieur,
Je retrouve, en vous adressant ces lignes, tout l’espoir angoissé qui préside à mes rares rencontres avec la Poésie. Un très jeune poète allemand, Christoph Schwerin, qui me dit vous avoir parlé de moi, m’envoie votre adresse. Hier, nous sommes allés, ma femme et moi, à votre hôtel et nous avons appris que vous étiez à Paris, pour quelques jours encore. Est-il possible de vous voir avant votre départ, sans vous déranger ?
J’aimerais tellement que ce soit possible !

Paul Celan

......

René Char - Paul Celan

[Paris] le 23 juillet 54

Cher Monsieur
Votre lettre me cause un réel plaisir. Vous êtes un des très rares poètes dont je désirais la rencontre. Puis-je vous demander de venir jusqu’ici (4 rue de Chanaleilles 7e) ? J’ai changé de domicile récemment et suis maintenant très « avantagé ! »... Voulez-vous lundi à partir de 6 heures, l’après-midi ? Si vous préférez un autre jour, naturellement il sera le mien. Si Madame Celan veut bien vous accompagner, je m’en montrerai touché.

Avec toute ma sympathie
René Char

P.P. La rue de Chanaleilles est au 23 de la rue Vaneau. J’habite [au] 1er étage, porte à gauche.

......

1955

René Char à Paul Celan

[Paris] le 30 août 55

Cher Paul Celan
J’ai eu le plaisir, la semaine dernière, de pouvoir longuement parler avec Heidegger, de passage à Paris. J’ai été conquis par l’homme et par le philosophe, si ouvert à la Poésie, si avisé de son cœur et de ses drames. Sa simplicité, l’attention qu’il met à recevoir comme à donner, sont fort rares aujourd’hui. Il tient en grande estime votre poésie et connaît parfaitement votre œuvre. Sans doute je ne vous apprends rien en vous écrivant cela... Mais je devais vous le dire.
J’ai appris que votre bébé se développe et grandit bien, par Madame Caetani que vous avez vue. Je m’en réjoui singulièrement.
Mon souvenir, je vous prie, à Madame Celan. A vous avec amitié
René Char

......

1962

René Char à Paul Celan

L’Isle-sur-Sorgue 19 mars 62

Cher Paul Celan
Votre dernière lettre voici un mois a renforcé encore, s’il était possible, mon amitié pour vous. Mais à votre différence, je ne suis plus tourmenté par ces mêmes-gens qui vous accablent de leurs harcèlements, j’ai creusé depuis quelques années une voie dans laquelle ils s’engouffrent, voie qui donne sur un vide à leur mesure. Croyant m’abattre, ils se tuent... Et ce passage qu’ils appellent « cœur de chat », « Char hermétique », etc. (je ne tarderai pas à devenir un poète moyenâgeux, ou encore, épuisé) fait immanquablement mouvement à l’aide de ses sables, mais ne peut que longer ce qu’il a bien fallu que mon existence d’homme devienne : une vie feutrée. C’est le revers de la poésie, cette haine qui accompagne ceux qui la portent. Les nazis et les lâches, les circonstanciels et les insouciants, les très-sûrs d’eux et les politiques de crèche, voilà la pâte avec laquelle se pétrit le pain que l’on voudrait nous obliger à manger. Non. Si je n’éprouvais de terribles épreuves humaines trop souvent, et plus que je n’en puis supporter, mon problème d’énigme parmi les haineuses fausses énigmes, ne m’apparaîtrait plus comme essentiel.
Permettez-moi de vous souhaiter bientôt une bonne couche de neige là où se sont multipliés près de vous les pas infects.
Je vous serre la main.
Votre ami
René Char

......

Paul Celan à René Char

[Lettre non envoyée]

Paris, le 22 mars 1962.

78 rue de Longchamp

Cher René Char,
Merci pour votre lettre - si vraie. Merci de me serrer la main - je serre la vôtre.
Ce qui m’arrive, excusez-moi d’en reparler, est, croyez-le, assez unique dans son genre. La poésie, vous le savez bien, n’existe pas sans le poète, sans sa personne - sans la personne -, et, voyez-vous, la pègre, celle de droite et celle de « gauche », a bien su se retrouver pour m’annihiler. Je ne peux plus publier - on a su m’isoler, là encore. Vous - on vous exile dans le pays des ci-devant, mais il vous reste votre pays ; quant à moi, on me redistribue, puis, on s’amuse à me lapider avec... les pièces détachées de mon moi. Je ne vous étonnerai pas en vous disant que les premiers à avoir « trouvé » cela sont les pseudo-poètes. Il y en a beaucoup parmi nos « amis » communs, René Char. (Je sais bien ce que je dis, hélas.) Dans leur nullité, ils vous considèrent comme une source d’images à additionner pour se créer une semblance ; ils ne vous reflètent point ; ils vous obscurcissent. Voyez-vous, j’ai toujours essayé de vous comprendre, de vous répondre, de serrer votre parole comme on serre une main ; et c’était, bien entendu, ma main qui serrait la vôtre, là où elle était sûre de ne pas manquer la rencontre. Pour ce qui, dans votre œuvre, ne s’ouvrait pas - ou pas encore - à ma compréhension, j’ai répondu par le respect et par l’attente : on ne peut jamais prétendre à saisir entièrement - : ce serait l’irrespect devant l’Inconnu qui habite - ou vient habiter - le poète ; ce serait oublier que la poésie, cela se respire ; oublier que la poésie vous aspire. (Mais ce souffle, ce rythme - d’où vient-il ?) La pensée - muette -, elle s’agglomère dans les intervalles : elle dis-cerne, elle ne juge pas ; elle se décide ; elle choisit : elle garde sa sympathie - elle obéit à la sympathie.
Mais pardonnez-moi de revenir sur mes pas : vous me dites avoir su créer le vide où s’engouffrent et se tuent vos ennemis - je me réjouis de vous voir si fort, si fortifié. Quant à mon vide à moi, quant au vide qu’on a su créer autour de moi, je le vois... générateur de toute une race de créatures que je ne saurais nommer. Et ces créatures, je les vois bien fécondes : elles se multiplient et se remultiplient ; car le Mensonge, cela sait se perpétuer - grâce aux « nymphettes » ou, sinon, par scissiparité.
Errance, Exil de l’Humain : du Vrai... (...) Paul Celan

......

1966

René Char à Marie-Madeleine Delay
[Paris,] mercredi 9 janvier 66

Chère Amie,
Merci très vivement pour votre lettre. Je viens de rentrer de voyage, porteur d’une grippe bien plus lourde que mes valises ! Je me permettrai de vous joindre au téléphone aussitôt que j’aurai retrouvé tête et voix... « Bientôt » disent les cachets. Croyons-les.
Votre pensée, celle de Jean Delay, me touche infiniment. Paul Celan dont le nom est ANTSCHEL, je crois, est le meilleur poète allemand actuel. Il m’a traduit, ainsi que Valéry, Rimbaud et Michaux. Il est marié à une française ; il est père d’un jeune garçon. Sa réputation de poète, en Allemagne, est très grande. L’aider serait m’aider.
(...)
Tout mon fidèle attachement - ainsi qu’à Jean Delay. Votre René Char

....................

1977

René Char à Gisèle Celan

[L’Isle-sur-Sorgue,] mercredi 7 1 77

Chère Gisèle Celan
Veuillez agréer mes remerciements pour votre lettre et pour votre œuvre gravée. Celle-ci exprime et souligne, s’il en était de besoin, que vous êtes parvenue à l’amande même, l’ovale blanc indicible et soluble, de votre art, dont vous possédez l’aiguillon et la clarté « d’en dessous ».
Par des passants, j’avais appris votre présence en Vaucluse l’été dernier.
(...)
René Char

......

© Éditions Gallimard

Paul Celan - René Char
Correspondance 1954-1968
suivie de la Correspondance René Char - Gisèle Celan-Lestrange (1969-1977)

Édition établie, présentée et annotée par Bertrand Badiou. Éditions Gallimard, novembre 2015. 336 pages. 28 €.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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