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> Edition du 7 février 2007
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Edito du 2 mai 2001, La lettre et l’image

par Ariel Suhamy

filmepisto

Il y avait des romans par lettres ; Toutes les nuits est peut-être le premier "film par lettres". Ce qui déçoit ordinairement dans les adaptations cinématographiques de romans épistolaires, type Liaisons dangereuses, c’est que la lettre y devient superflue, puisqu’il faut bien représenter les scènes qui y sont racontées, de sorte que la correspondance n’a plus lieu d’être, et avec elle le point de vue subjectif des personnages qui narraient leur propre histoire ; la lettre n’est tout au plus qu’un élément de l’intrigue ou un artifice narratif, au lieu d’épouser comme dans le livre la forme de l’oeuvre. Pour que la lettre conserve un rôle important au cinéma, elle doit semble-t-il être anonyme : c’est le célèbre Corbeau, dont les lettres font tomber les masques sociaux, ou le merveilleux Shop around the corner de Lubitsch, où deux personnages qui croient se haïr dans la vie s’aiment à travers une correspondance masquée. Dans ces films, la lettre a une fonction analogue au masque dans le théâtre de la Renaissance ; elle permet aux personnages de faire apparaître l’aspect caché de leur personnalité, et de dévoiler aussi celle des autres. Dans le film d’Eugène Green, les lettres ne sont pas anonymes ; pourtant, elles sont aussi une sorte de masque, mais dans un sens plus profond, antique et hiératique. Leur lecture qui double ou accompagne l’image en approfondit le sens jusqu’à donner à voir l’invisible, à élever l’image à la dignité du discours et le discours à la sacralité d’une épiphanie. Voici donc un film par lettres qui loin de trahir la forme du roman dont il s’inspire, en renforce au contraire la dimension épistolaire qui restait secondaire dans le livre. Par elle les personnages agissent les uns sur les autres, et un poète parle à plusieurs voix. Correspond@nces l’a rencontré : il s’appelle Eugène Green, et c’est son premier film. Ariel Suhamy