Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

André du Bouchet : Portrait Par Corinne Amar

 

André du Bouchet, 1977
André du Bouchet, 1977
DR.

André du Bouchet naît à Paris, le 7 avril 1924, d’un père américain, juif, d’origine française, né en Russie, Victor Vsievolold du Bouchet, et de Nadia Wilter, juive russe. Lorsque le poète évoquera ses jeunes années (il meurt, en 2001, à l’âge de soixante-dix sept ans), c’est à un cortège de langues qu’il pense : « J’ai souvenir de toute une enfance sur fond de rumeurs de langues étrangères (cité par Clément Layet, dans André du Bouchet, éd. Seghers, Poètes d’aujourd’hui, 2002, Notes biographiques, p. 239). » Il passe son enfance en France, jusqu’à la proclamation des lois de Vichy qui interdisent à sa mère, médecin installée près de Dreux, en Normandie, l’exercice de sa profession. Avec sa mère et sa sœur, il fait le trajet à pied de la région parisienne jusqu’à Pau. Sur la route, une lecture, salvatrice. « Sous les bombardements, nous sommes partis vers Pau. Je me rappelle très bien, je me suis saisi d’un dictionnaire de grec, le Bailly, cela a été ma seule lecture pendant les mois qui ont suivi. C’était une expérience très violente, le monde était détruit. C’est à ce moment que j’ai écrit pour la première fois, avec la volonté de rétablir quelque chose, de rendre compte d’une relation qui, à peine entrevue - j’avais juste quinze ans - était balayée (entretien avec Monique Petillon, Le Monde des livres, 10 juin 1983) » En 1941, ils prennent le dernier paquebot pour l’Amérique au départ de Lisbonne pour rejoindre son père qui résidait déjà aux États-Unis. Adolescence en Amérique, brillantes études à Harvard, formation intellectuelle décisive ; il devient professeur de littérature comparée. Le français est alors, une langue intime, silencieuse, réservée à la lecture. Il découvre les poèmes de Pierre Reverdy qu’il rencontre, avec Francis Ponge, et dont il devient proche, comme du peintre Pierre Tal-Coat, rencontre aussi Tina Jolas... Lorsqu’il choisit de revenir en France en août 1948, il écrira ses premiers textes critiques en français sur Hugo, Reverdy, Char, Ponge, Pasternak, Baudelaire ou Shakespeare, dans des revues ; sa lecture est à chaque fois profonde, personnelle, comme livrée éperdument à la poésie. Il publie son premier recueil de poèmes Air, en 1951, grâce à Francis Ponge. Deux ans plus tôt, il a épousé Tina Jolas (1929-1999), fille de l’écrivain américain Eugène Jolas, traductrice (de l’anglais, du russe, de l’espagnol), ethnologue. « La chrysalide. Bientôt nous allons habiter dans les arbres. Jardin grand Meaulnes. Chambres frissons d’eau (...) Si reconnaissant à Tina, la transparente, l’ouverte. J’ai changé, oui, j’ai changé. Je poursuis mon cours. (...) l’évidence veut que maintenant je sois plus heureux, plus brillant. Doué de plus de chances. Plus digne. (...), ainsi, écrit-il dans l’un de ses Cahiers, Record, datant de septembre ou octobre 1949, dans Une lampe dans la lumière aride - recueil qui regroupe une grande part des carnets que le poète tint presque quotidiennement entre 1949 et 1955 (éd. Le Bruit du temps, 2011, pp.41, 46). Auprès d’elle, il s’approprie avec émerveillement la langue française, l’amour a un visage et soudain, plus de légèreté. « Été 1949. Mairie du 6ème arrondissement, place Saint-Sulpice. Maman a vingt ans, mon père vingt-cinq. Elle porte pour son mariage la fameuse robe rouge », confiait Paule Du Bouchet, leur fille, dans ce texte autobiographique, plus que bouleversant, de l’effondrement d’une famille unie par un fou bonheur sans partage, après la rencontre dévastatrice de Tina avec René Char devenu la passion de toute sa vie. (Emportée, éd. Actes Sud, 2011). Moins de dix ans plus tard, Tina Jolas et son époux, leurs deux enfants Paule et Gilles habitent un appartement rue Malebranche. « Dans cette mal branche, tout se disjoint. Ma mère a rencontré René Char, grand ami de mon père, de vingt ans son aîné. La trahison est terrible. En 1957, tout éclate. (...) La passion les a attaqués, elle et lui, au printemps 1957 ». Tina Jolas ne sera plus jamais là. Dans ce long drame intime, inconsolable dont on trouve des traces dans les carnets, André du Bouchet n’a d’autre issue que celle de se révéler à lui-même. Il écrit régulièrement des poèmes, rédige des articles sur la poésie, la peinture, pour des revues, dont L’Éphémère, fameux espace ouvert à la peinture, aux dessins, aux poèmes, à la philosophie ou l’ethnologie, aux journaux, aux correspondances, et dont il sera l’un des principaux rédacteurs et cofondateurs. « (...) la poésie est progressivement devenue une terre, un sol sur lequel tout pourra être refondé », résume, dans son éclairante préface à Aveuglante ou banale (de Pierre Reverdy à René Char, Francis Ponge, Victor Hugo, Boris Pasternak, sans oublier Baudelaire ; recueil de tous les essais sur la poésie publiés par André du Bouchet entre 1949 et 1959), Clément Layet (éd. Le Bruit du temps, 2011, p.15). Le recueil Dans la chaleur vacante qui rassemble des poèmes écrits depuis 1954, obtiendra le prix de la Critique (éd. Mercure de France, 1961). Il écrit aussi des livres de critique d’art ; son travail en commun avec des peintres donnera matière à créer des livres de dialogues ; avec Pierre Tal-Coat, Giacometti, ou encore, avec le peintre et lithographe néerlandais Bram Van Velde... - Vous laissez entendre que la peinture serait une langue qui précèderait la parole, demande Alain Veinstein à André du Bouchet, poète pour lui de la « clarté », et qu’il eut l’occasion de rencontrer maintes fois, entre 1979 et 2000, jusque peu avant sa mort, dans le cadre d’entretiens pour France-Culture. - La langue nous précède..., répond André du Bouchet. Dans le rapport que nous avons avec la langue, nous venons au monde, mais la langue dont nous nous servons a existé bien avant nous (p.34).
- Mais vers qui, vers quoi est tournée la poésie ? La question était posée d’emblée, dès les premières pages. « Il me semble qu’elle est d’abord tournée vers soi. Mais si vous arrivez à vous rejoindre - et tout dans cette époque vous en empêche (...) vous pouvez du même coup rejoindre quelqu’un d’autre à l’infini. (p.25) » (André du Bouchet, Entretiens avec Alain Veinstein, L’Atelier Contemporain, 2016). Rejoindre l’autre à l’infini, tout en éprouvant la nécessité d’habiter le monde, d’en mesurer l’espace, entre les blancs et les mots, faire coïncider l’expérience du réel et l’acte du langage, poursuivre sa marche vers cette « émotion appelée poésie », assoiffée de plénitude et, pour toujours demeurant en deçà, tant l’exigence est impérieuse, dans un engagement total de soi, telle est la gageure de l’œuvre d’André du Bouchet. « Ce feu qui nous précède dans l’été, comme une route déchirée » (« Scintillation », Dans la chaleur vacante, éd. Mercure de France, 1961, p. 61)... On dit le poète difficile, on le croit obscur. À ne vouloir voir dans sa poésie que clarté et simplicité, on se laisse emporter par la magie du mot, sa musique, ses sonorités, ses formes... - Vous parliez tout à l’heure du vrai lecteur. Qui est-il ? - Le vrai lecteur serait peut-être celui qui fait confiance aux mots, qui se fait confiance à lui-même dans le temps de sa lecture, qui, ouvrant un livre, se trouvant face à une page de ce livre, n’oublie pas qu’il est là. Une page le ramène à l’instant où il lit, donc à lui-même, à ce qu’il apporte dans le temps de sa lecture, plutôt que de constituer un divertissement qui l’entraînerait ailleurs (p.38)...

......

Télécharger FloriLettres, édition n°171.

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite