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Dernières parutions février 2016 Par Elisabeth Miso

 

Romans

Alain Veinstein, Venise, aller simple Alain Veinstein, Venise, aller simple. Comment conjurer l’angoisse de vivre, lorsque ce que l’on croit être notre unique raison d’exister n’est plus, lorsqu’en lieu et place du monde vivant, brillant, bruissant de toutes ses résonances amicales, le vide, voire la déréliction (cette terrible épreuve où, chez les mystiques, le fidèle a le sentiment d’avoir perdu la grâce, pour l’éternité) ont pris, sans concession, toute la place ? Notre narrateur, auteur, est écrivain, poète, ancien producteur de radio, habitué à la nuit, à son rendez-vous littéraire quotidien, à cette voix reconnaissable entre toutes qui était la sienne aussitôt posée entre les murs de son studio, face à son invité. Il confond désormais le jour et la nuit, erre dans Paris, se cherche une âme sœur, se surprend à n’être que l’ombre de lui-même. Temps sans pitié. Nul réconfort, même parmi les livres. « J’étais fait pour la forêt. Le lieu du sauvage. Je suis un vieux loup affamé et terrifié, perdu parmi les patients de la rue Boulard et les piétons de la rue Daguerre (p.111). » Le souvenir de son père lui revient à la mémoire, à peine perceptible et pourtant, si proche, si intime, si présent ; la façade de la bibliothèque de l’Arsenal devant laquelle, adolescent, il venait rôder ; sous l’une de ses fenêtres, imaginait le bureau de ce père secret, si soucieux de se taire, qui passait son temps à lire, et avait cette façon, dans le monde, de sourire qui lui servait, parfois, de conversation... Le réel est une chape de plomb. La nuit fait peur. Désarroi, sentiment inconsolable d’être comme un avion posé sur un tarmac incapable jamais de décoller, nostalgie d’un temps révolu, obstination, nostalgie d’une femme, de toutes les femmes en une, nostalgie du baiser maternel de la petite enfance, nostalgie de la chaleur humaine, de la lumière, la vraie - toutes ces lampes allumées derrière les fenêtres de ces immeubles... Nostalgie au fond, du présent hic et nunc. Ed. Seuil, 290 p. 19 €. Corinne Amar

Damon Galgut, L’été arctique Damon Galgut, L’été arctique. Traduction de l’anglais (Afrique du sud) Hélène Papot. À l’automne 1912 Edward Morgan Forster accoste en Inde. Grâce au succès de son quatrième roman Howards End (1910), il a pour projet de s’évader six mois dans ces contrées orientales qui l’attirent et de revoir son très cher ami Syed Ross Masood, jeune indien de bonne famille venu étudier à Oxford six ans plus tôt. Il attend beaucoup de ces retrouvailles et de ce changement radical d’environnement. Sans doute espère-t-il ainsi atténuer son sentiment de solitude et le tourment de devoir dissimuler son désir pour les hommes. À trente-trois ans, il n’a toujours pas exploré les plaisirs de la chair et cela l’obsède. Ce voyage loin de sa mère, loin du carcan de son existence bourgeoise, loin de la rigidité sociale et morale de l’Angleterre, va profondément modifier la perception qu’il a de lui-même et de sa quête littéraire. L’expérience s’avère certes douloureuse, Masood ne répond pas à son amour et ses valeurs humanistes s’accommodent difficilement du pouvoir colonial, de l’arrogance de ses compatriotes. Mais le pays dans toute sa complexité, son étrangeté et dans les bouleversements intimes qu’il provoque chez lui le fascine ; il pressent qu’il y a là matière à écrire, à se libérer. « Cette coupure, ce fossé profond, traverserait son livre. Deux nations, deux manières distinctes de faire, n’en finissaient pas de se heurter. Partout, cela sautait aux yeux. Le conflit, en lui et autour de lui, ne demandait qu’à remplir la page. » Il mettra pourtant onze ans à achever Route des Indes (1924), rédigera d’abord Maurice (roman autobiographique qui ne paraîtra qu’après sa mort en 1971), s’éprendra pendant la guerre, en mission à Alexandrie, de Mohammed un jeune receveur de tramway égyptien puis séjournera à nouveau en Inde comme secrétaire d’un maharadja. Chaque retour en Angleterre le laissera désorienté, aux prises avec ses frustrations, le vide amoureux, avec son homosexualité réprimée et ses doutes d’écrivain. Nourri des écrits fictionnels, des journaux et de la correspondance d’E. M. Forster, le beau roman biographique de Damon Galgut pose pour trame narrative le cheminement intérieur de l’auteur britannique, le lent processus de son émancipation émotionnelle et créative. « En tant qu’écrivain, il s’était senti obligé d’apporter des réponses, mais l’Inde lui avait rappelé qu’aucune réponse n’était satisfaisante. Ce qu’il avait vu et entendu dans ce pays était souvent si déconcertant que la pensée rationnelle n’y accédait pas. Le mystère était au cœur des choses, là-bas, et il serait également au cœur de son roman. » Éd. de l’Olivier, 384 p., 22,50 €. Élisabeth Miso

Essais

Ta-Nehisi Coates, Une colère noire Ta-Nehisi Coates, Une colère noire. Lettre à mon fils. Traduction de l’anglais (États-Unis) Thomas Chaumont. Préface Alain Mabanckou. « Voilà ce que je voudrais que tu saches : en Amérique, la destruction du corps noir est une tradition - un héritage. » Ces mots percutants, Ta-Nehisi Coates, journaliste à The Atlantic, les destine à son fils de quinze ans, cet adolescent qui a pleuré le jour où il a compris que le policier de Ferguson, meurtrier du jeune Michael Brown, ne serait pas inquiété pour son crime. « N’oublie jamais que nous avons été esclaves dans ce pays plus longtemps que nous n’avons été libres. », lui rappelle-t-il. Essai radical, d’une lucidité impitoyable, au souffle puissant, Une colère noire démonte le mythe du rêve américain et étudie le terreau de haine et de violence sur lequel la suprématie blanche s’est imposée. Malgré l’élection d’Obama, les tensions raciales n’ont cessé d’enfler et ce ne sont pas les émeutes de Baltimore et de Ferguson ou le massacre de Charleston qui contrediront ce cruel constat. Habiter un corps noir aux États-Unis peut s’avérer très dangereux. L’auteur sait de quoi il parle, lui qui a grandi à Baltimore dans les années 1970 et 1980, en se demandant comment survivre dès qu’il mettait un pied dehors. « Être noir, dans le Baltimore de ma jeunesse, c’était comme être nu face aux éléments - face aux armes à feu, face aux coups de poing, aux couteaux, au crack, au viol et à la maladie. » Sa chance il la doit à sa curiosité, à sa soif de connaissance. Diplômé de l’université Howard à Washington, il trouve dans le journalisme un formidable outil pour interroger le monde. Son fils ne connaîtra pas la même peur que lui, mais il voudrait lui transmettre la conscience de la lutte à mener, de l’insécurité et de la discrimination qui pèsent sur les Afro-Américains. « Je suis désolé de ne pas pouvoir arranger tout ça. Je suis désolé de ne pas pouvoir te sauver. Mais pas si désolé que ça. Une partie de moi pense que ta vulnérabilité te rapproche du sens de la vie, de la même manière que la volonté de certains de se croire blancs les en éloigne. » Le livre paru en juillet 2015, récompensé par le National Book Award, a fait grand bruit outre-Atlantique, renforçant l’influence intellectuelle de celui que Toni Morrison considère comme le digne héritier de James Baldwin. Éd. Autrement, 208 p., 17 €. Élisabeth Miso

Récits

Bi Feiyu, Don Quichotte sur le Yangtsé Bi Feiyu, Don Quichotte sur le Yangtsé. Traduction du chinois Myriam Kryger. Bi Feiyu est né à Xinghua en 1964 et son enfance a été marquée par la pauvreté et le déracinement. Son père étiqueté « droitiste » par le régime de Mao Zedong ayant été banni à la campagne en 1957, la famille déménageait au gré des mutations des parents instituteurs. Dans les années 1960 et 1970, la vie rurale chinoise était particulièrement rude. Malgré les privations et les humiliations, cette époque demeure pour l’auteur une source inépuisable d’inspiration. Il a beaucoup appris de l’observation de la nature, des rites et des codes paysans ; s’est véritablement construit sur des notions d’endurance, de patience, de solidarité et de partage. Convoquer son enfance, c’est rendre hommage à la dignité de ses parents et faire entendre les voix de ces millions de paysans chinois « restées absentes de l’histoire ». Le plus grand dénuement vous oblige à développer une vie intérieure intense. Les enfants des campagnes désolées étaient toujours à l’affût du moindre événement, la mise bas d’une truie, la fabrication du tofu ou les enterrements les faisaient accourir. La nature était le théâtre de jeux inventifs : chasse aux nids, acrobaties dans les arbres, parties de billes avec des sangsues, silhouettes d’animaux à déceler dans les énormes nuages de septembre. Bi Feiyu aimait enfourcher les buffles, se rêvant en révolutionnaire lancé sur sa fougueuse monture. Les conversations des adultes lui ouvraient des horizons insoupçonnés. D’un caractère taciturne, son père se consacrait à l’étude des sciences mais montrait un tout autre visage en présence de paysans ou de jeunes instruits venus boire un thé sous son toit. « On ne prend jamais la mesure des paroles qu’un enfant attrape au vol, surtout celles de son père. Elles façonnent souvent son destin. » Le soir il s’endormait en écoutant ses parents discuter de leur passé, de leurs vies volées, récits d’un autre monde à l’origine de son goût pour la fiction. Des années plus tard, lors d’une intervention dans une université de Hong Kong, Bi Feiyu définirait l’écrivain comme « ...un homme qui a un œil sur la réalité, l’autre plongé dans la fiction ; un être qui ne doute jamais de l’« existence » de la fiction. » Éd. Philippe Picquier, 144 p., 18,50 €. (En librairie le 3 mars). Élisabeth Miso

Correspondances et autres textes

Pierre Bonnard, Les exigences de l’émotion Pierre Bonnard, Les exigences de l’émotion. Préface d’Alain Levêque. Peintre de nus ou de scènes intimes, de portraits, d’intérieurs, de natures mortes, illustrateur, graveur, sculpteur, Pierre Bonnard (1867-1947) pratiqua l’art sous des formes multiples. « Il porte allègrement ses soixante-quinze ans. Avec sa minceur, sa peau ivoirine, son petit crâne bombé, Bonnard fait penser à un Japonais, dont il a d’ailleurs les gestes mesurés et précautionneux. Est-il un homme plus simple que ce grand peintre ? Je ne crois pas. Sa simplicité est légendaire parmi ses amis. (p.55) » C’est le portrait d’un homme tendre, aimant, doté d’humour, passionné de peinture dès sa jeunesse, avec détermination. Celle qui le décrit s’appelle Marguerite Bouvier, elle est venue le rencontrer dans sa petite villa, au Cannet, en janvier 1943, dans son atelier, et la conversation s’engage autour de son œuvre d’illustrateur, des paysages exquis qu’il a composés, des chiens, dont son œuvre est emplie, comme sa maison... C’est un recueil de textes émouvants autour de la figure et de l’œuvre de Bonnard ; pudiques, admiratifs, francs hommages du peintre à Odilon Redon, Paul Signac, Renoir ; articles, dialogues avec le peintre, propos rapportés de journalistes ou visiteurs à son atelier, sur la peinture aujourd’hui, sur la couleur, sur une idée. « Je me promène très tôt le matin, je vais derrière le Cannet, c’est déjà sauvage, et je réfléchis, puis vers dix heures, je reviens et je travaille (à André Giverny, hiver 1941 (p.67)) ». La dernière partie du recueil s’intitule Correspondances ; tout entier composé par le peintre de dessins au crayon et à la plume, et de lettres de jeunesse manuscrites pendant la guerre, à ses proches, ainsi que des lettres de la mère - personnalité aimante, confiante -, l’ensemble donne un éclairage sur l’environnement familial (les enfants autour de lui, les animaux, l’affection régnante, la couleur partout, la nature, les parfums odorants... Éd. L’Atelier contemporain, 250 p., 20 €. Corinne Amar

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