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Epistolaire N°41. Par Gaëlle Obiégly

 

Epistolaire numéro 41, 2015 Épistolaire consacre l’essentiel de son dernier numéro aux lettres d’Italie et à une approche de Diderot par sa correspondance. Et on y lit d’autres articles bien sûr aussi intéressants que ceux des « dossiers » dont nous rendrons plus particulièrement compte. Plutôt qu’égrener le sommaire de cette revue si riche. Commençons par l’Italie, terre de débuts, de renaissance où la plupart des artistes ont fait leur pèlerinage esthétique. Mais les artistes n’écrivent pas forcément. Il y en a même que cela rebute. Comme Paul Klee qui n’écrit « de lettres que pour ne pas paraître injuste ». Il semble alors prêter une efficacité à la correspondance. Elle dissiperait les malentendus. Cette fonction de la lettre sera approfondie plus loin dans la revue lorsqu’il s’agira de Diderot et de l’éthique de vérité qu’il instaure dans ses échanges épistoliers. Nous y reviendrons. Restons encore un peu en Italie, avec Klee. Il a fait ce voyage avec Goethe pour guide spirituel. Au fond, chacun des épistoliers se déplace avec ses propres guides, parfois de vrais guides de voyage. Mais le plus souvent, ils marchent sur les traces des poètes qui les ont précédés. Ainsi Klee et Goethe à un siècle d’écart portent leur attention sur trois domaines : la nature, la culture et le peuple. Aux émotions esthétiques s’oppose l’exaspération que suscitent les habitants de l’Italie. C’est presque toujours le cas pour les voyageurs cultivés dont il est ici question. Ils pestent contre le tourisme qui, déjà, abêtit le pays. Le contexte humain leur gâche la vue, semble-t-il. Ce constat apparaît dans la plupart des articles de ce dossier. Les intentions des artistes varient, intentions qui les animent quand ils entreprennent ce déplacement quasi obligatoire dans ce qui fût la patrie des arts. Pour Paul Klee, il s’agit de progresser sur le plan artistique et de former sa personnalité. L’artiste se doit de façonner son Moi avant de donner forme à des images. L’article montre l’enjeu non seulement de ce voyage en Italie mais aussi de sa relation épistolaire. Ou comment il aura fait usage de l’art. Et comment l’écriture aura été le lieu d’un questionnement sur soi. Durant son séjour italien, Klee comprend l’importance du graphisme. Il dessine, notamment des troncs d’arbres qu’il contemple dans les jardins de la Villa Borghese. Il puise dans la nature, mais aussi dans les œuvres, l’onde qu’il reversera à son art. L’esthétique qu’il affirmera s’élabore déjà dans ce contexte. Il va aux spectacles, admire La Bohème, les cerfs stylisés de l’église du Latran, une fillette. Son goût pour le primitif s’y trouve satisfait. Ce qui lui plaît dans La Bohème tient à la manière dont tout « s’enchaîne de façon logique, artistique et nécessaire ». La cohérence interne et l’économie de moyens déterminent la beauté de toute œuvre dans la conception de Klee. Et la justesse est le fait de l’intuition. L’élan humain importe à Klee. Tandis que d’autres voyageurs considèrent avec mépris l’habitant de l’Italie. C’est qu’ils l’ont d’abord rêvé, ce pays. Avant de s’y confronter.
Un des articles porte justement sur ce dilemme, l’idéal de la création artistique face à l’expérience voyageuse. Il est alors question des lettres des architectes français à la fin du XVIIIème siècle. L’exposé semble spécifique. Pourtant la lecture de ce texte met en relief des points qui ne concernent pas seulement cette période historique et cette profession. Et même, la problématique a trait au monde contemporain où le tourisme et sa littérature promettent des beautés que l’expérience personnelle conteste. Le voyageur artiste, quand il arpente l’Italie, s’il se déplace avec un guide, il en réprouve le contenu. Car il juge selon son propre goût, et ses critères esthétiques, l’art et l’architecture qui lui sont présentés dans l’ouvrage. Il s’agit en l’occurrence de Pâris en dialogue avec le guide de l’abbé Richard. Y a-t-il de nos jours une lecture critique des guides de voyages ou seulement pragmatique ? L’intitulé de l’article ne laissait pas présager qu’on en tirerait une réflexion sur nos propres usages. Les artistes qui se rendent en Italie marchent forcément sur les traces de ceux qui les ont précédés. On ne l’aborde pas vierge. Shelley et Byron sont nourris de culture classique. Dans ce voyage - obligatoire pour tout jeune aristocrate anglais au XIXème siècle - leurs guides sont des poètes. Fondamental dans la carrière d’un artiste, le voyage d’Italie est devenu la norme au XVIème siècle dans l’idée colbertienne du voyage initiatique. Rien d’exceptionnel, donc, à ce que de jeunes lettrés britanniques soient envoyés dans la péninsule. Dès leur plus jeune âge le contact avec l’Italie se fait par lectures interposées. Si bien qu’en y arrivant ils s’attendent à retrouver les scènes dont ils ont lu la description chez Pline, Dante ou Petrarque. Pour Shelley cette fascination du canon classique débouche sur une vision de l’Italie comme une terre morte, représentant uniquement un monde disparu. Dans ses lettres de Rome, d’ailleurs, la ville est qualifiée de « capitale du monde disparu ». Et comme ce fut le cas pour nombre de voyageurs artistes la beauté de la culture classique ne s’accommode pas, selon le poète romantique, de la présence d’habitants dans le pays. C’est en partie cette incompatibilité qui explique le rejet des Italiens par Shelley. Ses contemporains, par définition, ne font pas partie du passé et ne peuvent qu’en gâcher la splendeur. Les récits, les lettres d’Italie sont toujours marqués par le rêve qui précède l’expérience du pays. Plus ou moins affirmée, cette contradiction se trouve exposée dans chacun des articles. Chacun s’attache à comprendre les différents enjeux portés par la mise en mots du voyage italien.
Puis la revue se consacre à Diderot sous l’angle de l’engagement. Cette problématique ainsi que les questions d’édition relatives aux lettres du philosophe sont ici examinées. Et pour ouvrir ce dossier, Valérie Pérez se penche sur la pratique du « dire vrai » qu’est la correspondance de Diderot. Au préalable, la chercheuse présente le concept de parrêsia étudié par Michel Foucault au début des années 80. C’est une éthique de la parole emprunté à la Grèce antique, « une éthique du rapport verbal avec l’autre ». S’appuyant sur les analyses de Foucault qui définit la parrêsia comme le fait de tout dire l’article va interroger les modes du dire-vrai dans la correspondance de Diderot. Ce dire-vrai, dont il a fait son exigence, suppose l’engagement absolu de celui qui parle. Et l’engagement est justement l’objet de ce deuxième volet d’études consacrées à la correspondance de Diderot. Il s’agit d’analyses très approfondies dont le numéro précédent de la revue a présenté d’autres contributions. Ceci pour souligner le sérieux de ces publications. Si s’engager consiste à être utile à autrui, il est indéniable que le franc-parler auquel aspire Diderot dans ses lettres à Sophie Volland, mais aussi lorsqu’il s’adresse à Rousseau, ce franc-parler vise un partage, un mode de vie. Il s’agit donc d’une éthique, d’une pratique, d’une politique. Cela suppose un engagement total de part et d’autre. Au commencement, par le verbe.

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Épistolaire N°41
Lettres d’Italie
Diderot en correspondance (II)

Librairie Honoré Champion
Revue créée et dirigée par Geneviève Haroche Bouzinac.
Publiée avec le soutien de la Fondation La Poste.

A.I.R.E. Association Interdisciplinaire de Recherches sur l’Épistolaire

La revue Épistolaire

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