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Extraits choisis - André du Bouchet et Alain Veinstein

 

Un rapport d’amitié

Une émission spéciale pour deux bonnes nouvelles. La première, c’est la publication en collection Poésie/Gallimard de Dans la chaleur vacante suivi de Ou le soleil, deux des principaux livres d’André du Bouchet. Détail révélateur : ce volume qui met enfin à la portée d’un plus large public les textes d’un des plus grands poètes d’aujourd’hui est le 252e de la collection. Comme quoi la logique éditoriale rejoint parfois la plus grande sagesse : si une poésie a bien tout le temps devant elle, c’est sans aucun doute en effet celle d’André du Bouchet.
La seconde bonne nouvelle, c’est l’exposition André du Bouchet, pages, peintures présentées à la galerie Clivages, à Paris. Où l’on voit que le parcours du poète, dont les poèmes tiennent magnifiquement en format de poche, est jalonné de livres de bibliophilie réalisés avec des artistes qui ont eu à se rapprocher, à s’engager dans la violence d’un rapport avec des mots pourtant inscrits à fond perdu dans la blancheur de la page : Jean Hélion , Alberto Giacometti, Bram Van Velde, Pierre Tal-Coat, pour citer quelques-uns des artistes auxquels les mots du poète se sont ouverts à l’espace de la peinture. Des livres à couper le souffle témoignent aujourd’hui de l’intensité de la rencontre. Des œuvres de chacun de ces peintres montrent par ailleurs qu’une telle rencontre a largement dépassé le temps d’un livre.

[...]

Tous les peintres rassemblés ici ont encore un point commun, c’est d’avoir fait des livres avec vous. Qu’est-ce qui emporte la décision d’un travail en commun ? Votre familiarité avec le travail de l’artiste ou sa connaissance de vos textes ?

Tous ces livres sont issus d’un rapport d’amitié, de moments passés ensemble, de discussions. Je crois que jamais, ou presque jamais, ces peintres n’ont discuté, ou cherché à analyser, ou à déchiffrer, les textes qu’ils ont illustrés. C’était vraiment l’émanation d’un rapport. Et j’ai peine à imaginer qu’un tel rapport existe aujourd’hui. Il n’existe plus, d’ailleurs, pour moi, presque plus.

Il y avait l’idée de se confronter à un autre travail ?

C’était la projection d’une rencontre, de rencontres très animées, de moments passés ensemble, de points d’attention communs. Peut-être, pour moi, était-ce trouver aussi l’équivalent d’un soutien dans ce qui serait hors de la parole. Doublement hors de la parole, parce qu’au fond, un dessin de Giacometti, une œuvre de Giacometti me semble tout de même très étrangère à la parole aussi qui était la sienne. Hors de ma parole et hors de sa parole à lui aussi quand il parlait.

Ces livres qu’on fait avec les artistes sont toujours pour moi une sorte de mystère, parce que le livre est l’expression d’une singularité, d’une solitude, qui, dans ce cas, doivent être vécues à deux...

Oui, mais votre solitude, vous ne la définissez que dans un rapport avec quelqu’un d’autre. Un rapport qui suppose un écart. Sans cet écart, d’ailleurs, pas de relation. Il y a toujours un autre. En l’occurrence, dans ces livres faits à deux, l’autre est quelqu’un d’amical. Ce qu’il n’est pas toujours - dans la vie.

[...]

D’un livre à l’autre, et d’un peintre à l’autre, l’aventure de la conception du livre a-t-elle été différente ?

Très différente. Dans les livres de Giacometti, c’était plutôt de l’ordre d’un face-à-face. Il y avait un rapprochement de deux recto-verso, ou de deux rectos qui poursuivaient leurs chemins parallèles.
Dans le cas de Tal-Coat, il y avait passage de la couleur et du trait dans les traits et la couleur du texte lui-même. L’espace finissait par se confondre, tout en étant bien distinct, mais il était le même. Il n’y avait pas une page réservée à l’illustration et une page réservée au texte.

[...]

(La radio dans les yeux, France Culture, 28 octobre 1991)

......

La Fraîcheur

L’entretien qui suit a été enregistré le 9 novembre 2000, à Paris, dans l’appartement de la rue des Grands-Augustins. Je savais quelles avaient été, pour André du Bouchet, les épreuves de la maladie et je l’avais retrouvé tout à ses projets, résolument du côté de la vie. C’est à son interlocuteur, en réalité, que sa parole si stimulante, redonnait de l’élan. Nous avons enregistré quatre-vingt-dix minutes : il n’y avait rien à couper, comme nous disons dans notre jargon. Le parti pris de ne pas recourir au montage m’a contraint à laisser de côté beaucoup de questions. « Je reviendrai », l’ai-je assuré en partant. La maladie en a décidé autrement.

[...]

On a souvent dû vous poser la question de l’origine de l’écriture, mais j’y reviens. Pouvez-vous la situer avec précision ?

Ça remonte à un temps où les lettres que l’on forme ou qui se forment sous nos yeux apparaissent douées d’une existence autonome. Je vous en ai parlé à propos de la lecture : j’ai le souvenir très fort et très précis d’un Abécédaire avec lequel j’apprenais à lire, enfant, et réglais les lettres qu’on m’apprenait à tracer avec des plumes, chaque lettre comportant ce qu’on appelait autrefois des pleins et des déliés. On appuyait plus ou moins. Un des tout premiers poèmes que j’ai pu écrire dans ma prime jeunesse et que j’ai retenu dans Air, mon tout premier livre, s’intitulait « Alphabet-Incendie ».

[...]

Dans l’Abécédaire, la lettre « A » était illustrée (il y avait des images de pompiers avec une lance d’incendie) et je crois qu’elle introduisait l’exclamation : « Au feu ! Au feu ! ». Mon poème, écrit dans le souvenir très précis de la forme des lettre de cet Abécédaire d’assez grand format que j’avais sous les yeux, je l’avais donc intitulé « Alphabet-Incendie ». Il y avait dans l’apparition d’une lettre noire sur le papier, à la fois la terreur, le feu, l’embrasement et si je me souviens bien, dans le cours des quelques lignes du poème se disait la douceur de la lettre. Mais je n’en suis pas sûr, n’ayant plus à l’esprit le poèmes dans tous ses détails. Dans l’Abécédaire, en tout cas, il n’y avait pas seulement le feu et la catastrophe liés aux lettres. Il y avait aussi quelque chose comme une douceur. Dans la vie indépendante des lettres étaient conciliés à la fois effroi et douceur.

Dans l’écriture, il y a un lien entre la douceur et la catastrophe ?

Il y a un attrait de la douceur, qui vous engage à vous avancer dans quelque chose de l’ordre du péril.

Dans un entretien précédent, vous avez lié l’apparition de l’écriture à la violence d’une expérience de destruction du monde, en 1940, sous les bombardements.

Ce fut une répétition sous une autre forme, car l’Abécédaire dont je vous parle date de 1940. J’habitais dans un petit village de Normandie. Ma mère était médecin. Elle s’occupait des inspections de l’hygiène dans les villages. Et il arriva qu’un jour, pour la troisième fois, à cinq heures du matin (nous étions à quelques kilomètres de Dreux sous les bombardements dont les explosions se faisaient de plus en plus proches), nous sommes partis en catastrophe. Je me suis saisi de deux ou trois objets qui étaient à mon chevet. L’un d’eux était le dictionnaire de grec Bailly, dont je ne me suis jamais dessaisi jusqu’en Amérique. Il m’a toujours accompagné. Et pendant des mois, ce livre que j’avais trimballé avec moi sur les routes de la Débâcle fut ma seule lecture. C’est à ce moment-là, du reste, que j’ai réellement appris le grec, en déchiffrant des exemples, en lisant Sophocle morcelé et Eschyle en miettes, et que j’ai pris goût à un grec hors des classes, sur les routes effondrées.

Vous pensiez que les mots pouvaient remettre debout ce qui s’était écroulé ?

Pas ce qui s’était écroulé, mais m’aider moi-même à me tenir debout. Les mots ne remettent pas debout ce qui s’écroule. Mais dans l’écroulement, on peut s’écrouler à son tour ou se tenir debout.

Ils ne peuvent pas remettre de l’ordre, de la cohérence ?

En soi, et dans une certaine mesure.

Vous parliez de l’Amérique. Six mois après avoir vécu ces bombardements, vous êtes parti, en effet, pour les États-Unis. Je crois que votre père avait la nationalité américaine.

C’est une histoire bizarre. Mon père n’était pas né en Amérique, il n’y avait même jamais mis les pieds. Mais son propre père, mon grand-père, était né, lui, à Philadelphie. Il descendait, je crois de Français d’origine savoyarde qui avaient émigré aux États-Unis au XVIIIe siècle. Ce grand-père, qui se sentait et se déclarait très américain, était revenu en France pour y faire des études de médecine. Ses études terminées, il était devenu chirurgien dans un hôpital d’Odessa, où il était devenu consul des Etats-Unis et avait épousé une Russe. Mon père naquit donc à Odessa et il est venu lui-même en France à l’âge de quatorze ans, sa langue maternelle étant le russe. Quand je me suis retrouvé sur les routes, plus tard en Amérique et par la suite de nouveau en France, j’ai fait partie d’un grand mouvement de va-et-vient, de vagues d’émigration et d’immigration. Je suis un émigré de naissance, ayant eu et ayant toujours à affronter le français, à partir, pour moi de nouveau, de l’existence des lettres à former.

[...]

(Surpris par la nuit, France Culture, 20 novembre 2000)

...

© Éditions L’Atelier contemporain, 2016

André du Bouchet
Entretiens avec Alain Veinstein
Édition L’Atelier contemporain et
Institut National de l’Audiovisuel, janvier 2016. 120 pages. 20 €.
En couverture : Pierre Tal-Coat,
Portrait d’André du Bouchet,
1975, mine de plomb sur vélin, 41,5 x 26,5 cm.

......

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