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Lettres choisies - Émile Zola à Alexandrine

 

Lettre 84

Paris, samedi 30 octobre 1897

Alexandrine Zola, 1900 Chère femme, je n’ai pas eu ta lettre aujourd’hui, et j’en suis très surpris, car ta lettre m’annonçait pour le lendemain une journée de repos ; et tu as dû m’écrire. Sans doute il y a là un retard de la poste. - D’ailleurs, je ne suis nullement inquiet, j’ai trouvé en rentrant ton télégramme de Pérouse me disant que tu vas très bien. Ces bonnes nouvelles de l’après-midi me consolent de ne pas en avoir d’avant-hier. J’aurai sûrement deux lettres demain. Je me suis remis au travail ce matin, mais bien dérangé encore. Du reste, je ne désire que me débarrasser de mes épreuves, sentant bien que j’attendrai ton retour pour commencer les besognes sérieuses avant de me lancer dans les trois nouveaux romans dont je t’ai parlé, et que je tiens encore secrets [Le futur cycle des Évangiles, alors conçu comme une trilogie], j’aimerais bien me rendre un peu compte de l’effet que va produire Paris. Ces trois romans sont d’une nature si particulière, si grave, que je tremble un peu de me lancer, à mon âge, dans une si grosse besogne de trois ou quatre ans, sans avoir des certitudes. - Et le malheur est que je ne vais pas être renseigné tout de suite sur le sort qui attend Paris. J’ai déjà reçu, par Le Journal, beaucoup de lettres, les unes très enthousiastes, les autres m’injuriant. Je crois au succès, mais quelle clameur ! On me dit que l’article de Bourget avait fait à l’Académie une grosse et bonne impression. Seulement, l’effet produit déjà par les premiers feuilletons de Paris y serait désastreux. Ce cri de colère et de justice les bouleverse. Je m’y attendais, et tu sais, toi, que j’ai renoncé à tout, que je mène ma campagne par simple attitude. - À propos de l’Académie, j’ai eu une conversation très curieuse avec Daudet. Je te raconterai de vive voix.
Aujourd’hui, temps splendide. J’aurais bien voulu mener les enfants au Bois ; mais les pauvres ont toutes leurs après-midi prises, excepté le mardi et le vendredi ; et, comme un fait exprès, je n’ai pas encore été libre ces jours-là. On rêve vraiment de la campagne, par des cieux si doux. J’ai bien songé à faire une sortie à bicyclette.
[...]

Tâchons de nous bien porter, nous deux, mon pauvre Loulou, et ne nous plaignons pas trop, puisque nous nous aimons toujours, et que rien, même la plus affreuse souffrance morale, n’a pu nous séparer.
Je t’embrasse bien tendrement.

Émile Zola.

......

Lettre 92

Paris, dimanche soir, 7 novembre 1897

Chère femme, tu t’organises, je le vois par ta lettre de ce matin, et voilà que tu vas reprendre tes petites réceptions. Si l’on t’invite à dîner, je te conseille d’accepter partout, car cela te distraira, et peut-être verras-tu des choses drôles, que tu me raconteras ensuite. - Tu me demandes des nouvelles exactes de ma santé. Après avoir été très bien pendant les quinze jours qui ont suivi ton départ, j’ai eu ensuite une < semaine > moins bonne, des menaces de crise, une toute petite crise même, mais qui n’a pas nécessité de morphine. Sans doute je m’étais un peu surmené, avec tout ce monde qui m’assiège. Et depuis huit jours, je suis de nouveau très bien. Tu sais d’ailleurs, que cela va et vient et ne présente aucun danger. Tout le monde me trouve une mine superbe. Sois donc sans aucune inquiétude. - Ce matin, Eugénie m’a gâté, au déjeuner : des huîtres de Zélande et un perdreau rôti. Tu vois que je ne suis pas à plaindre. J’ai fait ta commission aux domestiques, en leur disant que tu embrassais leur fillette, pour la remercier des violettes qu’elle m’a offertes.
Aujourd’hui dimanche, je savais les enfants aux Tuileries, et comme ils y jouaient bien sans moi, je suis resté jusqu’à trois heures et demie à la maison. J’avais besoin de cela, car cette pauvre maison où je vis en camp volant, me fait de la peine. J’ai lu, j’ai mis de l’ordre dans mes papiers. Cela m’a beaucoup reposé. Il n’est que dix heures, je vais pouvoir me coucher de très bonne heure, et la journée de paix sera complète.
Pourtant, un reporter est encore venu ce matin, malgré le dimanche. L’affaire Vacher [surnommé par la presse le Jack l’Éventreur du Sud-Est], l’affaire Dreyfus, d’autres encore déchaînent une ruée d’interviews. Avec cela, tous les socialistes chimériques, tous les rêveurs qui lisent Paris m’écrivent, me proposent des systèmes pour guérir l’humanité de sa misère, en six mois. Tu vois la petite fête. - Et j’ai encore un souci dont je ne t’ai point parlé, celui de trouver un appartement pour les enfants. Voici trois semaines que je cherche et je n’ai rien arrêté. Le désir de ne pas éloigner les enfants de leurs cours, la nécessité d’avoir trois chambres à coucher qui communiquent rendent le problème très difficile à résoudre.
[...]
Je t’embrasse bien tendrement, chère femme, en t’envoyant dans un baiser tout ce qu’il y a de meilleur dans mon cœur.

Émile Zola

.........

Lettre 93

Paris, lundi soir, 8 novembre 1897

Chère femme, je vois que tu t’occupes et que les distractions ne te manquent pas : visite de Navenne, visite de madame Luzzato, soirée à Aïda, déjeuner chez Bertotelli. Cela me fait plaisir car je sens maintenant du monde autour de toi, et je me dis que tes journées doivent passer agréablement.
[...]
Ce matin, des visites encore, et une entre autres, d’un intérêt passionnant. Je te confie cela, en te demandant le plus absolu silence, car je l’ai promis. Je ne sais pas si tu suis l’affaire Dreyfus, ce capitaine condamné il y a trois ans, pour crime de trahison. Or, aujourd’hui, le bruit s’est répandu qu’il était innocent, et la presse entière mène grand tapage, depuis que M. Scheurer-Kestner a pris l’affaire en mains, en promettant de faire la vérité. De la part de ce dernier, un M. Leblois, avocat, est venu me voir, comme il est allé voir Coppée, pour me mettre au courant de toute l’histoire. Les pièces qui m’ont été soumises m’ont absolument convaincu : Dreyfus est innocent, il y a là une épouvantable erreur judiciaire, dont la responsabilité va retomber sur tous les gros bonnets du ministère de la Guerre. Le scandale va être affreux, une sorte de Panama militaire. Je ne puis te raconter les choses en détail, ce serait trop long, et puis je ne veux pas les confier à cette lettre, qui pourrait s’égarer, qu’on pourrait lire. Sans doute, samedi, je déjeunerai chez M. Scheurer-Kestner, qui désire causer avec moi. - Sois sans crainte, tu sais combien je suis prudent. Je ne me mettrai en avant que si je dois le faire, après avoir songé que je ne suis pas seul dans la vie et que j’ai charge d’âmes. J’avoue qu’un tel drame me passionne, car je ne connais rien de plus beau. - Suis attentivement l’affaire dans les journaux français que tu lis ; et, dès ton retour, si l’affaire n’est pas encore publique, je te mettrai au courant de vive voix.
[...]
Mille bons baisers, chère femme, de tout mon cœur.

Émile Zola.

[Dans la marge, sur la deuxième page] Encore une fois, le silence le plus absolu sur l’affaire Dreyfus. Si l’on en parlait devant (toi), ne laisse pas même échapper que tu le crois innocent.

..........

Lettre 196

(Upper Norwood) Jeudi 11 mai 1899

Chère femme, il est six heures, j’ai attendu le courrier jusqu’à présent, après mon thé, voulant savoir si je n’aurai pas une lettre de toi, avant de t‘écrire. Mais le courrier n’arrive pas, et comme je ne l’aurai sans doute qu’après mon dîner, je me décide à commencer ma lettre, bien que je n’aie guère à te donner que des nouvelles de ma santé. Je vais bien, je continue à travailler, et c’est tout.
Pourtant, j’ai reçu, hier soir, une lettre de Fasquelle, dans laquelle, il me donnes quelques bonnes nouvelles. Sans rien savoir de décisif sur Ballot-Beaupré, il me cite deux petits faits dans la véracité de Bertulus et une nouvelle expertise du bordereau, faite surtout en vue du rapport dont il est chargé. Beaucoup d’autres indices peuvent, selon moi, faire espérer également que le rapporteur conclura en faveur de la révision. Dès que tu sauras quelque chose de définitif sur ce point, par M. D. (Mathieu Dreyfus), hâte-toi de me le communiquer. - Fasquelle m’a également envoyé quelques documents que je lui avais demandés sur Tombouctou et le Soudan. J’ai passé, hier, la soirée jusqu’à minuit, à dépouiller les notes que tu m’as fournies toi-même, ainsi que les deux livres que je venais de recevoir ; et je suis très content, me voilà tout à fait renseigné, j’ai de quoi écrire un superbe morceau. Cela me ravit, parce que cela me donne le dénouement rêvé, une admirable fin pour un roman. Ça va très bien. - En ce moment, si je reste anxieux, c’est que je n’ai jamais pu finir un bouquin sans en être malade. Aussi, j’espère être beaucoup plus calme, lorsque je serai débarrassé de l’angoisse de mon œuvre, dans le ravissement de l’avoir enfin mise debout. Et j’aurai alors toute mon énergie pour accueillir l’arrêt, quel qu’il soit. On dit que la date de l’ouverture des audiences a été fixée officiellement au 29. Cela me convient absolument, c’est à peu près le jour où j’espère écrire ma dernière page ; et l’émotion de ces audiences, les dépêches que j’attendrai avec tant d’anxiété, ne tomberont même plus dans mon travail. Tout cela me paraît s’arranger parfaitement.
[...]
Je continue à prendre quelques photographies, les jours où le soleil perce les brumes. Mais il y a toujours du brouillard dans l’air, la lumière n’est pas belle et franche. On m’a tellement gâté les clichés que j’avais pris ici, à l’automne, lorsque tu étais avec moi, que je voudrais refaire toutes ces vues et m’amuser moi-même à les révéler, dès mon retour à Paris, pour en faire ensuite un bel album, l’album de l’exil. Espérons que j’aurai quelques jours de lumière vive. Le printemps doit être ici bien moins avancé qu’à Paris, car le marronnier que j’ai sous ma fenêtre, en t’écrivant, n’a pas encore une fleur, et je remarquais hier, le long des petits jardins, que les lilas n’étaient pas fleuris. Mais les arbres sont délicieux de verdure, une verdure d’une tendresse, d’une délicatesse de dentelle.
Il est neuf heures et demie, et le courrier arrive enfin, m’apportant ta bonne lettre.
[...]
Je viens de lire ta lettre en courant, et je me propose de la déguster, dès que je remonterai, après avoir mis celle-ci à la poste. Enfin, est-ce vraiment le dénouement qui approche ? allons-nous être un peu tranquilles et heureux ? Mon pauvre cœur bat à se rompre. Tu n’imagines pas la joie que tu viens d’envoyer à ton pauvre chien-loup-chat, à près de dix heures du soir, dans ce grand pays noir où il est seul.
Je t’embrasse de toute la force de mon âme.

[Paraphe]

.....

© Éditions Gallimard, 2014
Pour les notes, se référer à l’ouvrage.

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Émile Zola
Lettres à Alexandrine (1876-1901)
Édition de Brigitte Émile-Zola et Alain Pagès avec la collaboration de Céline Grenaud-Tostain, Sophie Guermès, Jean-Sébastien Macke et Jean-Michel Pottier
Éditions Gallimard, Coll. Blanche, oct. 2014.
Prix Sévigné 2015 remis le 4 février 2016.

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