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Alejandra Pizarnik, Correspondance avec Léon Ostrov. Par Gaëlle Obiégly

 

Alejandra Pizarnik, Correspondance avec Leon Ostrov La littérature et la psychanalyse ont en partage le même objet. L’âme humaine. L’une et l’autre rendent compte de sa complexité. Les procédés diffèrent, certes, mais concourent pareillement à l’exploration de l’obscur. Dans ce livre nous sommes en présence d’une poète et d’un psychanalyste. Il s’agit de l’immense Alejandra Pizarnik et de Leon Ostrov avec qui elle a entamé une cure. Puis à l’occasion d’un séjour parisien long de plusieurs années, la jeune femme poursuit ses échanges avec son psychanalyste par le biais de lettres. Leur édition est l’œuvre de sa fille Andrea Ostrov qui explique dans la postface en quoi cette correspondance diffère du reste de la correspondance publiée de Pizarnik. Celle-ci a commencé une thérapie en 1954, soit un an avant son départ pour Paris. Leon Ostrov est son premier psychanalyste. Alors âgée de dix-huit ans, cette poète argentine considérable, se trouve au milieu de sa vie. Elle se suicidera à trente-six ans. Avant de mourir elle a donné une formule à son ultime désir : « je ne veux aller/ rien de moins/ qu’au fond des choses. » Poète, mais aussi diariste d’exception, Alejandra se voue désespérément aux mots. Aux fantômes. L’extermination des juifs d’Europe de l’Est meurtrit son âme. Sa famille en a vécu l’horreur, dans sa chair. Certains proches sont morts. D’autres ont trouvé refuge en Argentine. Cette tragédie humaine se déploie dans le cœur sensible de la jeune femme qui suffoque de peur, tremble, se fige, s’agite. Elle cherche le salut dans la poésie, la psychanalyse, l’alcool, les amours sans amour et l’amitié de son psychanalyste. De Paris, elle lui adresse des lettres. Vingt-et-une d’entre elles sont conservées. On les lira dans ce volume, ainsi que les réponses de Leon Ostrov, au nombre de cinq. La prévenance de cet homme ne tient pas seulement à son devoir thérapeutique, on la sent aussi motivée par une amitié profonde. Alejandra ne trouve pas de meilleur interlocuteur que Leon Ostrov qui, contrairement aux relations parisiennes, mondaines, qu’elle entretient plus ou moins ne lui sont pas indispensables. C’est elle-même qui le dit quand elle informe Ostrov sur ses sorties, ses liens, ses rencontres. Notamment, elle a fait un entretien avec Simone de Beauvoir. Elle s’essaie alors au journalisme car il lui faut un travail alimentaire. Elle a téléphoné à Beauvoir. Elle s’est étonnée de cette voix qui hurle, qui parle machinalement, qu’elle qualifie d’« hystérique et flexible ». Une voix à laquelle elle pense toute la journée qui suit son appel. Parce qu’Alejandra n’élimine rien. Tout se dépose en elle pour nourrir son tourment substantiel. Avec Duras c’est mieux. Elle doit faire une interview de la romancière pour gagner un peu d’argent, ses finances vont « atrocement mal ». Elles sympathisent immédiatement. Elle trouve Duras « intéressante ». C’est l’été 1962. Mais peu importe les années, le temps de Pizarnik ne se raccorde pas au temps commun. Il n’y a pas d’histoire, pas de parcours ni de trajectoire. Il y a l’origine et le poème que sa vie construit. Du reste elle annonce à Leon Ostrov cet été 1962 que son Journal, qu’elle continue à écrire, est devenu « un long et absurde poème en prose ». Écrire un roman, elle y a pensé. Un roman classique, avec donc une histoire. Des dialogues. Seulement, dit-elle, faire parler des personnages lui est impossible. Elle-même ne réussit pas à parler comme tout le monde. Ses mots sont bizarres. Ils viennent de loin, de l’inconnu. Des mots fantômes. La poésie exprime le mieux la vie passionnée d’Alejandra Pizarnik. Vie qui se confond avec le poème. Tandis qu’écrire un roman, ce n’est pas possible. Étant donné qu’elle « ne partage pas la même vie que les autres ». Elle confie qu’elle ne peut décrire que ce qu’une personne verrait « observant le monde depuis les égouts. » Il y a une multitude de façons d’envisager le monde, celle-ci en est une comme une autre. Les gens qui se croient fous s’imaginent qu’il n’y a qu’une façon de vivre et ils en sont incapables. Alejandra Pizarnik parle beaucoup de la difficulté de mener une existence normale. Mais elle expose ainsi une façon d’être au monde. Elle est vouée à la poésie par inaptitude, vouée au sublime par impuissance. Ses lettres, évidemment, ne font pas de déclarations grandiloquentes. Elles constatent. Il y a un double mouvement chez la jeune femme. D’une part, une incapacité aux exigences de la vie quotidienne mais aussi des relations compliquées avec son environnement qui sont le fruit amer de terribles souffrances psychiques. Et d’autre part, l’exaltation qui l’élève à la grande poésie, aux manifestations de l’art les plus élevées. Dans son Journal, elle a écrit ceci à la date du 22 août 1955 : « je dois couvrir l’échec de ma vie avec la beauté de mon œuvre ». Cette correspondance de Pizarnik avec son psychanalyste dégage une parole nue, naturellement poétique, à l’instar de son Journal qui est des plus intenses. Et c’est précisément l’exaspération à laquelle la pousse le langage qui donne au sien sa grâce. Dans ses poèmes comme dans son Journal comme dans ses lettres. Pour dire la pulsation, les émois, la dualité originelle d’Alejandra, la langue est trop pauvre. Elle se trouve parfois paralysée au milieu d’une lettre, elle le dit à Ostrov. Lui, toujours, les mots lui viennent pour réconforter cette jeune patiente, cette amie. Il l’encourage. Il prendra soin de son énergie créatrice. Dans ses lettres, Leon Ostrov témoigne d’une sensibilité aux qualités esthétiques de sa patiente. Son travail poétique lui importait. Il ne s’agissait pas seulement de l’aider dans ses difficultés à mener « une vie adulte et saine ». Il l’accompagne par le biais de lettres, il lui adresse des phrases réconfortantes. Il essaie d’être pour elle une présence amicale. Il la comprend. Cette relation de la poète et du psychanalyste est remarquablement sondée, textes à l’appui, dans la préface du volume. On la doit à Edmundo Gomez Mango, lui-même psychanalyste et professeur de littérature. Il met en évidence la fonction qu’occupe la parole dans la vie d’Alejandra Pizarnik. Elle met en mots les affects, les fantasmes qui la déchirent. Tant dans les poèmes que dans les lettres adressées à Leon Ostrov elle veut exorciser les démons par la parole. Et lui sait que « les beaux mots surgissent seulement quand quelque chose du dedans, beau ou terrible, mieux, beau et terrible, les pousse dehors ». Il donne ainsi un sens aux souffrances de la jeune femme. Sans cela, elle n’atteindrait pas la poésie de haut vol qui est la sienne. Elle tient compte de ses remarques, peut-être y trouve-t-elle temporairement le calme avant de replonger dans le tourment. De toute façon, sans angoisse il lui manque le besoin d’écrire. Elle reconnaît avoir la fâcheuse tendance « à parler exclusivement de ses angoisses ». Quand elle va bien, elle n’a pas envie de l’écrire qu’elle va bien. Leon Ostrov essaie toujours de l’aider. C’est sa tâche. Quoi qu’il dise, il y a surtout dans ses profondeurs à elle : la relation qui les unit et ce vide qui oblige Alejandra à formuler son mal de vivre. Cet échange entre la poète et son psychanalyste s’avère doublement fructueux.
Si le thérapeute doute d’avoir réussi à l’analyser, il sait qu’elle l’« a toujours poétisé ».

......

Alejandra Pizarnik
Correspondance avec Léon Ostrov 1955-1966.
Traduit de l’espagnol par Mikaël Gomez Guthart,
préface Edmundo Gómez Mango,
postface Andrea Ostrov.
Éditions des Busclats, mars 2016.

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