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Émile Zola : Portrait Par Corinne Amar

 

Zola, Autoportrait, 1902 Autoportrait au béret,
Émile Zola, 1902.

C’est une page de roman que l’on ouvre.
« Mais depuis quelques minutes, sans cesser de parler, il suivait du regard le travail de Hutin, qui s’attardait à mettre des soies bleues à côté de soies grises et de soies jaunes, puis qui se reculait, pour juger de l’harmonie de tons. Brusquement, il intervint. - mais pourquoi cherchez-vous à ménager l’œil ? dit-il. N’ayez donc pas peur, aveuglez-le... Tenez ! du rouge ! du vert ! du jaune ! Il avait pris les pièces, les froissait, en tirait des gammes éclatantes. Tous en convenaient, le patron était le premier étalagiste de Paris. (Au Bonheur des Dames, éd. Idégraf, Genève, 1979, p. 84) » Parce que c’est ainsi qu’Octave Mouret a voulu le premier « grand magasin » de Paris, en 1883 ; un paradis pour les sens, une clientèle féminine affolée de désirs, un succès garanti et, par-dessus tout, la mort des petits commerces du quartier ! Au Bonheur des Dames, onzième volume de la suite romanesque des Rougon-Macquart (en vingt volumes), n’est pas seulement l’histoire de la naissance révolutionnaire des grands magasins, c’est aussi le récit sentimental d’une jeune provinciale venue à Paris chercher du travail, Denise Baudu ; une vingtaine d’années, orpheline et pauvre, en charge de ses deux jeunes frères, et embauchée au magasin. Souffre-douleur de ses collègues, Cosette courageuse, elle découvre les réalités d’un nouveau monde... Il arrive que vous ouvriez un roman simplement pour y retrouver un nom propre, relire un passage, vous remémorer l’histoire, et puis, vous vous surprenez à reprendre la lecture de la première page, la première ligne ; « Denise était venue à pied de la gare Saint-Lazare, où un train de Cherbourg l’avait débarquée avec ses deux frères, après une nuit passée sur la dure banquette d’un wagon de troisième classe. » ; et vous n’en lâchez plus l’histoire jusqu’à sa ligne de fin, tant vous êtes plongé dans l’intimité même d’une vie, d’une autre, dans les infinies réactions du cœur, du corps, son endurance, ses instincts vitaux, ses désirs ; dans l’intemporalité de l’écriture quand l’écrivain a du génie, et l’homme une connaissance infuse de l’humanité. Première page toujours, le cadet a seize ans, le dernier, cinq ans... On les dit « brisés du voyage, effarés et perdus au milieu du vaste Paris »... Descriptions minutieuses des lieux, des êtres, dialogues puisés dans les profondeurs du subconscient avant la lettre (Freud naît seize ans après Zola), conflits de classe, fractures sociales, fatalités du peuple ; « Pour Zola théoricien, le romancier c’est l’observateur, l’expérimentateur, le biologiste, en quelque manière » de la société de son époque, explique Henri Mitterand, son biographe, et l’éditeur des Rougon-Macquart dans « La Pléiade » (1960-1967). Et si Émile Zola fut l’inventeur du concept offensif de naturalisme - « un naturalisme porté par le mythe et le sens du tragique » -, et l’intellectuel que l’on connaît pour son courage politique et son engagement dans l’affaire Dreyfus, sa longue marche pour le triomphe de la vérité et de la justice, il s’agit de ne pas le réduire à cela.
Il naît à Paris, en 1840. Son père, Francesco Zola, d’origine vénitienne, ingénieur de travaux publics meurt de pneumonie sept ans plus tard, alors qu’il est en charge de la construction d’un système d’amenée d’eau potable à Aix-en-Provence où il a installé sa famille, et que des prêts financiers énormes sont en jeu. C’est la débâcle financière ; après l’aisance familiale, la mère de Zola se retrouve dans la misère, et l’enfant grandit avec sa mère et sa grand-mère, sensible au chagrin, au poids des nécessités matérielles, aux amitiés scolaires (Paul Cézanne, son aîné d’un an, restera son ami intime jusqu’en 1886), avide de lectures, d’écriture, persuadé qu’il sera un grand écrivain. La volonté, l’ambition du travail, la passion de réussir seront des objectifs visés très tôt ; la littérature d’ailleurs - il l’apprendra alors qu’il est chef du service de la publicité chez Hachette - est un métier ; et le journalisme, le roman, le feuilleton, autant d’armes pratiquées lui seront utiles pour imposer son nom. Sous pseudonyme, il se lance dans la critique d’art, se fait remarquer au Salon d’avril 1866, audacieux, et raillant « les arbres en sucre candi, et les maisons en croûte de pâté, les bonshommes en pain d’épice et les bonnes femmes en crème à la vanille », soutenant Manet et son Joueur de fifre, et « l’école de la nature  » (cité dans l’ouvrage collectif, Zola, coll. Génies et réalités, Hachette, 1969, J et H Adhémar, « Zola critique d’art », p.42). Au contact de ses amis, Cézanne, Manet, Renoir, Bazille, Fantin-Latour, il apprend à regarder le monde moderne, comme les peintres, s’attache à capter les formes, le mouvement, les couleurs, à travailler sur le motif, s’habitue à prendre des notes dans des carnets. Il publie Thérèse Raquin (1867), à la fois, son troisième roman et le premier véritablement où il s’affirme comme écrivain « réaliste ».
« J’ai voulu étudier des tempéraments et non des caractères [...] J’ai choisi des personnages souverainement dominés par leurs nerfs et leur sang, dépourvus de libre arbitre, entraînés à chaque acte par les fatalité de leur chair. Thérèse et Laurent sont des brutes humaines, rien de plus. [...] Les amours de mes deux héros sont le contentement d’un besoin ; le meurtre qu’ils commettent est une conséquence de leur adultère [...] (op. cité, p.48) ».
Thérèse a vingt ans lorsqu’elle épouse Camille, le cousin avec qui, orpheline, elle a grandi. Le couple s’est installé à Paris avec Madame Raquin, la mère de Camille ; les deux femmes tiennent une mercerie, Camille trouve un travail dans l’administration des chemins de fer. Thérèse s’ennuie dans son mariage, tombe amoureuse de Laurent, vague camarade d’enfance de Camille qui l’a invité un soir à leur rendre visite. Les deux amants vont tuer le mari gênant, lors d’une promenade en barque.
En 1870, Zola épouse Alexandrine Meley, rencontrée quelques années plus tôt, fille d’une marchande de dix-sept ans et d’un ouvrier typographe. La même découvrira par une lettre anonyme, vingt et un an plus tard, en novembre 1891, que son époux entretient une liaison avec Jeanne Rozerot, de vingt-sept ans sa cadette (Zola a quarante-huit ans, en 1888, lorsqu’il rencontre Jeanne), et qu’il a deux enfants (Denise et Jacques) avec cette dernière.
Il n’a pas eu d’enfant avec Alexandrine. Elle envisage la séparation. Il veut préserver son couple. La dure crise traversée, un modus vivendi est accepté : l’épouse légitime gardera ses prérogatives d’épouse officielle, libre de voyager à sa guise (elle fait plusieurs séjours en Italie, entre 1895 et 1901, tandis que Zola est exilé en Angleterre, à la suite de la publication de son « J’accuse », ils s’écrivent ; Jeanne, dans l’ombre, elle, s’occupera des enfants. Une correspondance avait regroupé les lettres d’Émile Zola à Jeanne Rozerot (Gallimard, 2004) ; Lettres à Alexandrine 1876-1901, (Gallimard 2014) réunit les trois cent dix-huit lettres, adressées par Émile Zola à son épouse, publiées plus d’un siècle après sa disparition, en 1902. Il lui écrit tous les jours, par plaisir, besoin ou devoir, se livre sur tout, écrit même lorsqu’il est tard, s’abandonne, et même parfois, s’oublie : « Je t’écris tout de même ce soir, car je ne veux pas perdre ma matinée de demain »...

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