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Histoire de lettre, La lettre du Voyant

édition du 2 mai 2001

lettreduvoyant


15 mai 1871. Un lycéen de 17 ans qui a déjà commis quelques vers écrit à un poète aujourd’hui bien oublié pour lui donner "une heure de littérature nouvelle... de la prose sur l’avenir de la poésie". Cette lettre ne commencera à éclairer la littérature française que dans les années vingt - mais quel éclairage ! Rimbaud, puisqu’il s’agit de lui, semble indiquer, par quelques formules flamboyantes, ce qui sera le programme du Surréalisme, du Grand Jeu de René Daumal et Roger Gilbert-Lecomte, ou encore d’un Henri Michaux... D’où donc Rimbaud tient-il son étrange prescience ? En tout cas pas de l’improvisation, puisque deux jours auparavant une première lettre, envoyée au professeur Georges Izambard - un professeur qui n’a que cinq ans de plus que lui - en paraît le brouillon. Rimbaud balaye l’histoire de la poésie ("Racine est le pur, le fort, le grand"), et puis voilà la formule-phare : "Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée." D’autres phrases suivent, souvent reprises car inoubliables : "Je dis qu’il faut être voyant, se faire voyant... Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Le poète est vraiment voleur de feu..." rimbauddessin

Quelques mois plus tard Rimbaud écrit le Bateau Ivre. Il rencontre Verlaine, se brouille avec lui, traîne en Europe, en Asie, en Afrique. Oublie tout de la littérature et s’en désintéresse absolument. Lorsqu’il revient à Marseille pour se faire amputer de la jambe (il a un cancer au genou), il ne lui reste que quelques jours à vivre. Il ne reverra pas ses amis. Il ne saura pas que, si aucun critique ne parle de lui - sauf Anatole France qui le prend pour un fumiste - un Félix Fénéon, dès 1883, le tient pour le plus grand poète de son temps (cf. Jean Paulhan, F.F. ou le critique, éd. Claire Paulhan, 1998). Du reste Rimbaud n’en a cure. Il avait dit dans la lettre du Voyant ce qu’il voulait faire en littérature, un programme que les Illuminations et Une saison en enfer remplissent magnifiquement. Maintenant il est ailleurs. Mais où ? C’est là au fond la plus grande énigme. Du reste cela vaut peut-être mieux. Dominique Noguez (Les Trois Rimbaud, éd. de Minuit) a naguère imaginé un Rimbaud vieillissant et académicien. Peut-être Rimbaud a-t-il compris qu’à vouloir faire carrière en poésie on ne pouvait guère demeurer "voleur de feu". S.J. La lettre du Voyant a rejoint le 20 mars 1998 les collections de la Bibliothèque nationale pour la somme rondelette de 3 000 000 F. • Jean-Jacques Lefrère, Rimbaud, biographie littéraire.
Une biographie monumentale qui renouvelle par bien des côtés ce qu’on croyait savoir sur Rimbaud, grâce à l’incomparable énergie de l’auteur, un des meilleurs connaisseurs de la littérature de la fin du XIXe siècle. Chercheur infatigable, on lui doit d’avoir retrouvé la seule photo connue de Lautrémont, et sa biographie de l’auteur des Chants de Maldoror fait autorité. Et pourtant, de son métier, Jean-Jacques est chercheur, oui... mais en immunologie ! Fayard, 900 p., 290 F. • Jean-Jacques Lefrère, Pierre Leroy, Rimbaud à Aden. Album illustré, photographies de Jean-Hugues Bérou. L’Aden d’aujourd’hui confronté à celui de Rimbaud. Fayard, * F.
pauldemeny

EXTRAITS de la "Lettre du Voyant"

A Paul Demeny Charleville, 15 mai 1871
Le 13 mai 1871, Rimbaud écrit à son professeur Georges Izambard : Je veux être poète et je travaille à me rendre voyant (...) il s’agit d’arriver à l’inconnu par le dérèglement de tous les sens. Deux jours plus tard, dans la lettre au jeune poète Paul Demeny, dite "Lettre du Voyant", il développe ce programme : (...)
Car Je est un autre. Si le cuivre s’éveille clairon, il n’y a rien de sa faute. Cela m’est évident : j’assiste à l’éclosion de ma pensée : je la regarde, je l’écoute : je lance un coup, d’archet : la symphonie fait son remuement dans les profondeurs, ou vient d’un bond sur la scène. (...)
La Poésie ne rhythmera plus l’action ; elle sera en avant.
Ces poètes seront ! Quand sera brisé l’infini servage de la femme, quand elle vivra pour elle et par elle, l’homme, jusqu’ici abominable, -lui ayant donné son envoi, elle sera poète, elle aussi ! La femme trouvera de l’inconnu ! Ses mondes d’idées différeront-ils des nôtres ? - Elle trouvera des choses étranges, repoussantes, délicieuses ; nous les prendrons, nous les comprendrons.
En attendant, demandons aux poètes du nouveau -idées et formes.
(...) Aussi je travaille à me rendre voyant.(...)
Au revoir, A. RIMBAUD