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Paul Guillaume : Portrait Par Corinne Amar

 

Paul Guillaume par Amedeo Modigliani, 1915 Paul Guillaume par Amedeo Modigliani,
Novo Pilota, 1915.

C’est un tableau signé et daté en bas à gauche et en noir : Modigliani 1915, puis « Novo Pilota », en lettres majuscules ; en haut à gauche, il est écrit : Paul Guillaume. Hommage au jeune homme, en « nouveau pilote », futur mécène visionnaire de l’art moderne des années 1910, c’est un portrait de ce dernier, en costume et cravate sombre, sur lesquels le blanc de la chemise tranche ; les épaules basses, le torse fin, un chapeau sur la tête. Le visage est carré, les traits sont francs, anguleux, la silhouette se détache sur un fond rouge, dépouillé. La main gauche en avant, gantée, tient une cigarette. La bouche, légèrement entrouverte est rehaussée d’une moustache. La pose saisit par ce qu’elle dégage de lumière, surprend par son étonnante maturité : le jeune homme a vingt-trois ans. Il a rencontré Modigliani (1884-1920), un an plus tôt, grâce au poète Max Jacob. Il démarrait alors son activité de marchand d’art et, doté d’un solide don pour le commerce, dans tous les sens du terme, il s’attira très vite les fréquentations des artistes les plus modernes de son époque. Selon le sculpteur Zadkine (son exact contemporain), le poète et marchand parisien d’art moderne « Zborowski conduisit Modi chez Paul Guillaume, jeune marchand de tableau assez gras et flasque, qui exposait non seulement des tableaux cubistes mais aussi des sculptures nègres encore inconnues du grand public, de ces sculptures que j’avais remarquées quelques années auparavant au British Museum sous des étiquettes ethnographiques. Paul Guillaume consentit à se faire portraiturer par Modigliani. Les séances de pose et de peinture avaient lieu dans une cave éclairée par une forte lampe électrique et où siégeait un litre de vin sur la table. » (Ossip Zadkine, Le maillet et le ciseau. Souvenirs de ma vie, Albin Michel, 1968, p.92). Paul Guillaume louera à Montmartre pour Modigliani (1884-1920), et pour l’aider, un atelier. Ce dernier réalisera, entre 1915 et 1916, quatre portraits de son mécène (dont une version se trouve au musée de l’Orangerie, à Paris).

Guillaume naît en 1891, à Paris, dans le quartier Pigalle, au cœur même de l’avant-garde parisienne, origines modestes ; sa mère tient un commerce de mode, son père meurt alors qu’il est jeune, il doit travailler. Sa culture, il l’acquerra en autodidacte. Il est employé dans un garage, passionné par les arts exotiques, et particulièrement l’« art nègre », et dans la vitrine de son garage expose ses statues venues d’Afrique, parmi les pneus. Si des peintres comme Picasso, Derain ou Vlaminck, s’intéressent au phénomène des masques et des « fétiches » d’Afrique, c’est encore d’un point de vue ethnographique sinon par curiosité. Paul Guillaume est un novateur en ce domaine, pas seulement audacieux, ambitieux, mais aussi pourvu d’un flair hors pair, et promène sa faim de bon aloi, pour mieux saisir avec des mâchoires barbares. Il chine, il achète, il revend, fait venir des œuvres de loin dans les cargaisons de caoutchouc destiné à la fabrication des pneus, les étudie dans le détail, en connaisseur plus qu’en amateur. Il a vingt ans en 1911, lorsqu’il rencontre le poète, conteur, critique d’art, Guillaume Apollinaire (1880-1918), alors qu’il cherche à vendre une statue d’« art nègre ». Pour l’un comme pour l’autre, la rencontre sera déterminante. Apollinaire est lui aussi sensible à la découverte des arts africains ; il a perçu les qualités artistiques de Guillaume (il le soutiendra, deviendra son mentor) et l’entraîne aussitôt dans le sillage des réunions du café Cyrano, place Blanche. « Paul Guillaume assistait aux conversations qui, aux environs de 1910, avaient lieu entre Apollinaire, Picasso, Braque au café Cyrano. Nul ne savait qui il était. Il se tenait silencieusement et écoutait ce qui se disait à la table des peintres », raconte l’épouse du peintre polonais Louis Marcoussis qui fréquentait lui aussi le café et les peintres, et fera également partie de ce courant avant-gardiste de l’École de Paris. Paul Guillaume devient très rapidement influent dans le milieu artistique. Au début de la guerre, en 1914, il ouvre une galerie où il met en avant l’« art sauvage », ainsi que les tableaux de peintres conseillés par Apollinaire : Chirico, Picabia, Larionov et Gontcharova, Derain, Van Dongen ou Matisse, Soutine, Modigliani, Picasso... Pendant qu’Apollinaire est au front, il est à Paris et œuvre. « Pour ma part, je vous avoue modestement que mon engagement spontané a été refusé par le Conseil de révision. Après des mois de véritable chaos, j’ai héroïquement rouvert ma Galerie où je prépare avec une foi d’apôtre les luttes futures. (...) Chirico continue à travailler et à se rendre digne des espoirs qu’il a déchaînés. » (lettre à Apollinaire, le 26 février 1915), dans Guillaume Apollinaire / Paul Guillaume, Correspondance, Gallimard 2016, p.38). De Paris au front, ils sont heureux de se lire, échanger des propos qui tournent autour des peintres, de leur instant présent, du moment où ils se reverront... Parfois, pudiquement, Guillaume confie vivre des tourmentes amoureuses, demande réconfort, compassion, mais l’essentiel revient aussitôt à la vie artistique. Le 27 novembre 1915, le monde se vide et la vie est triste, à Paris. Il écrit à Apollinaire : « La galerie est fermée. Je suis dans la purée noire ces jours-ci mais j’attends incessamment des fonds qui me sont dus. Alors je songerai un peu à vous, mon cher ami. » Avec conviction, confiance dans le talent des artistes qu’il défend, il se constitue dans le même temps son propre fonds de collectionneur, passe des annonces dans les publications destinées aux « coloniaux », produit expositions et événements mondains internationaux, devient très vite une figure éclairée du tout Paris, pygmalion flamboyant des années folles, et soucieux de postérité. Les éditions Gallimard rassemblent ainsi, dans la collection Art et artistes, la correspondance de Guillaume Apollinaire et Paul Guillaume, de mars 1913 au 11 octobre 1918 (date de la dernière lettre émouvante d’Apollinaire qui traite son ami de « fort grand voyou », pour lui avoir fait faux bond dans un déjeuner où il l’avait convié, où il l’a laissé attendre en vain et où on ne l’y reprendra plus ; il mourra moins d’un mois plus tard, le 9 novembre 1918, des suites de la grippe espagnole. À Paul Guillaume, du fond de sa forêt où les obus viennent le saluer il écrira (18 avril 1915) : « Tâchez de maintenir la galerie en bon état, cher ami, j’en aurai besoin après la guerre. (...) Écrivez-moi longtemps. Les lettres sont notre récréation.(...) Achetez des tableaux bon marché, Rousseau, Picasso, Laurencin, Bonnard, Cézanne, etc. etc., vous savez quoi, écrivez-moi, ne montrez pas nos lettres, et espérons-le, à bientôt. G. Apollinaire » (p.43-44).
De 1914 à sa mort en 1934, Paul Guillaume rassemblera une collection extraordinaire de plusieurs centaines de peintures, de l’impressionnisme à l’art moderne, ainsi que nombre de pièces d’art africain. Il ambitionnait le projet d’offrir sa collection à l’État pour en faire « le premier musée français d’art moderne », lorsqu’il meurt brutalement à l’âge de quarante-deux ans. Le musée de l’Orangerie à Paris en héritera d’une partie, de Renoir à Cézanne, Douanier Rousseau, Matisse, Picasso, Modigliani, Soutine, Derain...

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