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Entretien avec Peter Read
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Peter Read, photo Peter Read est Professeur d’art et de littérature à l’Université du Kent, à Canterbury, en Angleterre. Parmi ses publications figurent Picasso and Apollinaire : The Persistence of Memory (University of California Press, 2008) ; Les Dessins de Guillaume Apollinaire, coédition avec Claude Debon (Buchet-Chastel, 2008) ; Guillaume Apollinaire, Correspondance avec les artistes 1903-1918, coédition avec Laurence Campa (Gallimard, 2009) ; « Picasso et Robert Desnos, 1923-1945 : ‘une exigence de liberté’ », in Cahier de l’Herne Pablo Picasso (2014) ; Guillaume Apollinaire / Paul Guillaume, Correspondance (Gallimard, 2016). Il a participé au Comité scientifique de l’exposition Apollinaire. Le regard du poète (Paris, 2016) et collaboré à des catalogues d’expositions dans des musées d’Amsterdam, Barcelone, Londres, Metz, Paris, Toulouse et Washington DC.

Vous venez de publier la Correspondance que Guillaume Apollinaire et Paul Guillaume (Gallimard, collection « Arts et Artistes » / Musée de l’Orangerie) ont entretenue de 1913 à 1918, ouvrage dans lequel vous avez cosigné l’Introduction avec Laurence Campa. À cette récente parution s’ajoutent la magnifique exposition « Apollinaire, le regard du poète » qui a lieu du 6 avril au 18 juillet au Musée de l’Orangerie et dont vous êtes l’un des commissaires scientifiques, ainsi que le catalogue édité à cette occasion auquel vous avez participé.
Comment Apollinaire et Paul Guillaume se sont-ils rencontrés ?

Peter Read Paul Guillaume surgit sur la scène artistique parisienne en janvier 1911, à l’âge de 19 ans. Il signe alors dans la presse un compte rendu combatif et bien informé sur une exposition d’estampes japonaises qui vient de s’ouvrir au musée des Arts décoratifs. Dans son article, il admire la simplicité épurée des gravures, imprimées à l’encre noire, en l’opposant à l’académisme fastidieux des toiles démesurées qui dominent à l’époque les grands salons annuels de Paris. La banalité prétentieuse des peintures rétrogrades ne lui inspire qu’un « vague sentiment de nausée » et il déclare combien il leur préfère tout ce que des maîtres japonais ont pu exprimer « en quelques traits sur un bout de papier ! »
Apollinaire ne pouvait qu’être impressionné par l’audace d’une telle parole. Selon Max Jacob, dans sa Chronique des temps héroïques, le poète aurait alors rencontré Paul Guillaume et lui aurait exprimé sa vive sympathie, surtout à cause de son avenir, qu’il prévoyait « excellent ». Tel un sourcier, Apollinaire savait reconnaître immédiatement la charge novatrice que déployaient certains artistes et écrivains. Il a également reconnu, dès le départ, le potentiel et la lucidité précoce qu’incarnait Paul Guillaume.
En 1912, Apollinaire fréquente un bistrot de la place Blanche où il retrouve Picasso, Braque et d’autres amis. Il s’agit du café Cyrano, établissement qui devait, plus tard, sous l’égide d’André Breton, devenir un quartier général du mouvement surréaliste. Le Cyrano a survécu jusqu’aux dernières années du 20e siècle mais, scandaleusement, il a par la suite été transformé en un débit formaté de hamburgers. C’est là qu’en 1912 Paul Guillaume retrouve Apollinaire en la compagnie des peintres et continue ainsi d’assimiler les idées les plus avancées sur l’art contemporain et d’enregistrer aussi, sans doute, des avis précieux sur le fonctionnement du marché de l’art.

Lorsqu’il rencontre Paul Guillaume, Apollinaire a déjà signé maintes préfaces à des catalogues d’expositions, de nombreux articles critiques sur l’art, publié notamment une belle édition de L’Enchanteur pourrissant illustrée des bois gravés d’André Derain... Il fréquente les galeries, connaît tous les artistes de son temps et son influence est à son apogée...

P.R. En effet, Apollinaire était depuis 1910 le critique d’art attitré d’un grand journal quotidien, d’abord L’Intransigeant et ensuite le Paris-Journal. Dans sa rubrique quotidienne, il couvre les grands salons annuels, ainsi que les expositions dans les galeries, parcourant régulièrement des kilomètres de peinture. Il avait signé dès 1902 ses premières chroniques d’art, dans La Revue blanche et L’Européen. Il n’avait alors que 21 ou 22 ans et le souvenir de ses propres débuts ne pouvait que le rapprocher plus tard du jeune Paul Guillaume. Apollinaire publiera aussi des articles importants sur Picasso en 1905 et sur Matisse en 1907. En 1912, il dirige Les Soirées de Paris, sa propre revue d’art et de littérature. En 1913, il va publier non seulement Alcools, mais aussi Méditations esthétiques. Les peintres cubistes, son seul livre de critique d’art. Un tel ensemble d’activités et de publications lui permet d’entretenir un réseau incomparable de relations professionnelles, qui s’étend jusqu’à Londres, Barcelone, Düsseldorf, Berlin, Moscou et New York. À Paris, son réseau comprend non seulement d’innombrables artistes, mais aussi des collectionneurs, tels André Level et Gertrude et Leo Stein, et des marchands d’art, tels Ambroise Vollard, Berthe Weill et Daniel-Henry Kahnweiler. Il aurait été difficile d’imaginer un allié plus utile qu’Apollinaire pour Paul Guillaume, qui souhaitait transformer son appétit artistique en activité rémunératrice.

L’intérêt de la correspondance entre le poète et le jeune marchand d’art n’est pas d’ordre littéraire - quoique les lettres d’Apollinaire sont parfois pleine d’humour et de poésie -, mais réside avant tout dans l’évocation de la « genèse de l’art moderne »...

P.R. Élevé à Pigalle, dans un milieu très modeste, le jeune Paul Guillaume, collectionneur et marchand en herbe, dispose de bien peu de moyens matériels. Comme ce fut le cas pour Apollinaire, sa réputation et son avenir ne dépendent que de ses ressources personnelles et de sa propre volonté. Les augures lui sont toutefois favorables, car il commence à se frayer un chemin dans un lieu et une époque particulièrement avantageux - Paris, pendant la période de grâce qui précède la Grande Guerre. Non seulement le cubisme de Picasso et de Braque est entré dans une maturité remarquable, mais Paris jouit aussi d’un prestige culturel si élevé qu’elle attire d’innombrables jeunes artistes novateurs, venus de tous les horizons, en quête d’avenir. Guillaume saura capter et canaliser la vitalité créatrice qui anime les ateliers et les communautés cosmopolites de Montparnasse. Il cultivera surtout la complicité d’Apollinaire, qui dirigera vers lui des artistes exceptionnels, heureux de connaître un marchand et de rencontrer des collectionneurs. Apollinaire lui amène, par exemple, Giorgio De Chirico, dont Paul Guillaume deviendra sans hésitation le marchand exclusif. En mai 1914, Apollinaire lui présente Natalia Gontcharova et Michel Larionov, auxquels Guillaume va consacrer l’exposition d’ouverture de sa première galerie. Apollinaire signera les deux préfaces du catalogue : il rend ainsi service à la fois aux artistes et au galeriste, tout en consolidant sa réputation d’homme de rencontres et d’animateur de l’avant-garde.

Cet échange épistolaire témoigne de leur passion commune pour les arts africains et océaniens et pour la modernité artistique...

P.R. Vous avez raison de mentionner les arts premiers, car à l’époque actuelle la réputation de Paul Guillaume dépend très largement du rôle qu’il a joué en tant que promoteur des arts d’Afrique et d’Océanie. En 1911, quand il écrivait sur les estampes japonaises, la vogue de l’art oriental, essentielle pour la génération impressionniste, touchait à sa fin. En 1912, encouragé sans doute par ses nouvelles fréquentations, Guillaume s’intéresse à un autre genre d’exotisme. Employé au comptoir d’un garage situé avenue de la Grande-Armée, il y reçoit des cargaisons de caoutchouc, venues d’Afrique et destinées à la fabrication des pneus. Or, certains fournisseurs joignent à leurs envois des sculptures en bois, dont Guillaume sait apprécier la valeur culturelle et esthétique. Il établit rapidement ainsi une collection d’art africain, augmentée par des objets acquis auprès de marchands de curiosités ou chez des particuliers, avec l’idée d’en revendre à d’autres amateurs.
Apollinaire intervient alors en sa faveur, de façon décisive. Ayant remarqué une belle sculpture africaine exposée dans la vitrine du garage, Apollinaire la signale à Joseph Brummer, artiste et antiquaire d’origine hongroise, ami autrefois du Douanier Rousseau. Brummer acquiert la sculpture pour dix francs, et propose à Guillaume de devenir son courtier. Yaëlle Biro, grande spécialiste de la diffusion en Europe et aux États-Unis de l’art africain, a consulté les livres de comptes de la maison Brummer. Ils montrent qu’à partir de mars 1912 et sur les deux années suivantes, Guillaume a vendu à l’antiquaire vingt-six objets africains, pour des prix en augmentation constante et qui se sont élevés jusqu’à quatre cents francs pour une seule œuvre. La carrière commerciale de Paul Guillaume s’est ainsi fondée sur l’intérêt qu’il portait aux arts d’Afrique et d’Océanie et sur une intervention bien ciblée d’Apollinaire.
Paul Guillaume devait par la suite contribuer de façon déterminante à la transformation en œuvres de haute valeur de ces objets qui jusqu’alors avaient été cantonnés chez des marchands de curiosités, dans des musées d’ethnographie, ou dans les ateliers d’un petit nombre d’artistes éclairés. Si Paul Guillaume s’est imposé comme un pionnier en ce domaine, il ne faut pas pour autant oublier le rôle de précurseur qu’avait déjà joué Apollinaire, bien avant leur rencontre. En 1906 ou début 1907, le poète avait établi un projet de livre documentaire qui devait s’intituler L’Art chez les sauvages. Fin 1907, dans un article consacré à Matisse, il avait aussi souligné la beauté anti-mimétique de l’art « nègre » et le prestige dont il jouissait en France, aux yeux de certains artistes. Dans Le Journal du soir du 3 octobre 1909, il a encore dénoncé le manque de personnel et de sécurité dans les salles des musées nationaux, avant de lancer un appel audacieux, voire prophétique, en faveur d’une promotion institutionnelle des arts premiers. Affirmant qu’il serait urgent pour la France d’enrichir rapidement ses collections en ce domaine, avant une augmentation inévitable des prix, Apollinaire y déclare aussi que le Louvre devrait accueillir des chefs-d’œuvre provenant d’Afrique, d’Australasie et des îles du Pacifique, « dont l’aspect n’est pas moins émouvant que celui des beaux spécimens de la statuaire occidentale. » Il ne propose finalement rien de moins qu’une révision totale du statut des sculptures, des masques et des objets provenant des pays colonisés : « Il faudrait créer à Paris un grand musée exotique pour remplacer le musée ethnographique du Trocadéro. » Près d’un siècle plus tard, au Louvre et au Quai Branly, se sont accomplis les projets visionnaires conçus par Apollinaire en 1909.

Quant à Paul Guillaume, son initiative, son ardeur et la stratégie commerciale innovante dont il fait preuve lui permettent de développer son activité à Paris et à l’étranger.

P.R. En janvier 1914, encouragé par Apollinaire, Guillaume annonce l’ouverture de sa première galerie d’art, rue de Miromesnil. Aux côtés d’œuvres de Picabia, de De Chirico et de Pierre Roy, il y présente des sculptures africaines : accrochage novateur qui instaure un dialogue permanent entre l’art « nègre » et l’art contemporain, tout en suggérant leur valeur égale. Prenant ses distances par rapport à l’éthique de la discrétion feutrée que pratiquent d’autres galeristes, Guillaume cherche à douer son espace d’une ambiance raffinée mais accueillante, mettant à la disposition des visiteurs des périodiques tels que Les Soirées de Paris. Il cherche à entourer son entreprise d’une auréole de fiabilité scientifique, en créant une « Société d’Art et d’Archéologie Nègre » et en cherchant dans les bibliothèques et au Trocadéro des informations concernant les origines des fétiches qu’il propose aux collectionneurs. Conscient du pouvoir grandissant des médias, il adresse aux journalistes et aux critiques d’art des lettres personnalisées et des bulletins d’information, et il demande régulièrement à Apollinaire d’annoncer les activités de la galerie dans ses chroniques d’art et ses autres écrits.
Chacune de ses expositions s’accompagne aussi d’un catalogue illustré, dans lequel un texte d’Apollinaire souligne l’importance et la valeur esthétique des œuvres proposées. Guillaume sait aussi affiner et préciser la marque et l’identité de son entreprise, en affirmant sa jeunesse moderniste et en proposant, par exemple, en octobre 1916, en collaboration avec Apollinaire, la première exposition personnelle d’André Derain. Quand, en octobre 1917, il inaugure une nouvelle galerie, rue du Faubourg-Saint-Honoré, Guillaume confère à ses trois salles l’apparence d’une Maison des collectionneurs, en y organisant des réceptions et des soirées culturelles, animées par des musiciens, des comédiens, des poètes. Il y présente aussi la première exposition à confronter les œuvres de Matisse et de Picasso, événement annoncé par une campagne d’affichage dans les rues de Paris et un petit film destiné aux informations cinématographiques. Apollinaire assume à nouveau la responsabilité du catalogue et d’une campagne d’information et de publicité dans la presse. Afin d’amplifier le rayonnement de son entreprise, Guillaume y ajoute une maison d’édition, qui publie notamment Les Arts à Paris, revue promotionnelle, dont les deux premiers numéros seront entièrement rédigés par Apollinaire. Comme il le dit lui-même dans une lettre adressée à Apollinaire, Paul Guillaume est dorénavant reconnu comme « Plénipotentiaire » du marché de l’art. La fulgurance de sa réussite bouleverse les codes de la profession et laisse pantoise la corporation des galeristes parisiens.

La correspondance montre également la générosité désintéressée d’Apollinaire : même lorsqu’il est au front, il ne cesse de conseiller Paul Guillaume et de l’encourager dans son entreprise. Une distance se creuse, toutefois, entre le marchand d’art et le poète...

P.R. Paul Guillaume n’a cessé de bénéficier des encouragements et des conseils avertis que lui prodigue Apollinaire. Le poète, qui avait affirmé que « La grande force est le désir », admire le dynamisme et la force de concentration qui caractérisent Paul Guillaume. Le poète et le marchand ont de commun leur esprit du risque et de l’aventure, et l’intérêt qu’ils portent aux arts premiers sert de socle à leur entente. À partir de l’été 1914, toutefois, la générosité d’Apollinaire n’est plus tout à fait désintéressée. La guerre a brutalement interrompu sa carrière de critique d’art, de poète, de directeur de revue, mettant fin aux échanges et aux projets qu’il avait établis avec ses correspondants à Berlin, à New York et dans d’autres capitales. Lorsque le conflit s’installe dans la durée, Apollinaire commence à s’inquiéter de l’après-guerre. Habitué à l’incertitude matérielle, il espère néanmoins s’assurer auprès de Paul Guillaume une situation d’associé et de conseiller artistique, voire de partenaire commercial. Son attente professionnelle s’exprime d’ailleurs bien clairement dans certaines lettres qu’il adresse au marchand à partir du printemps 1915. Après la blessure reçue le 17 mars 1917 et son hospitalisation à Paris, Apollinaire s’aperçoit, cependant, que Guillaume ne partage pas une telle conception de leur entente. L’avenir de la galerie semble dorénavant assuré : Guillaume a fidélisé une clientèle constituée de grands bourgeois, d’aristocrates et d’industriels, et il expédie régulièrement des caisses remplies d’œuvres et d’objets à des galeries new-yorkaises, ainsi qu’à Zurich. Il maintient des liens de cordialité avec d’autres poètes, tels Max Jacob, Cendrars et Cocteau, et se permet de prendre ses distances par rapport à Apollinaire, qu’il traite en employé « freelance », modérément rémunéré. Leur correspondance prend une tournure grinçante... Je laisse aux lecteurs la possibilité de découvrir la suite et la fin de leur aventure...

Comment définiriez-vous la personnalité de Paul Guillaume ? En lisant ses Écrits (Les Écrits de Paul Guillaume, Ides et Calendes, 1993), on perçoit quand même une certaine vanité bien qu’il cite Apollinaire et sa clairvoyance...

P.R. Afin d’établir l’apparat critique de cette édition, j’ai passé de longues journées à parcourir la presse et d’autres publications et documents de l’époque : enquête passionnante, à la recherche de précisions et de renseignements en rapport avec le contenu et le contexte de la correspondance. Les réceptions luxueuses organisées par Guillaume en 1918 ont certes inspiré à quelques chroniqueurs des remarques acerbes ou ironiques.
L’évocation de Paul Guillaume dans la presse s’accompagne, néanmoins, la plupart du temps, d’appréciations plutôt positives concernant son charme et son intelligence. Le jeune homme fait bonne impression. Max Jacob affirmera qu’Apollinaire « a FAIT la fortune de Paul Guillaume », mais il soulignera aussi la générosité du galeriste. Dès son premier article de presse en janvier 1911, l’élégance de la parole de Paul Guillaume témoigne de sa sensibilité littéraire et linguistique. Nullement frileux, réceptif aux conseils d’Apollinaire, il a su aussi adopter des artistes peu conventionnels, voire radicalement novateurs, tels De Chirico, Picabia, Modigliani, Derain, avant de proposer en 1918 le premier face-à-face Matisse-Picasso, définissant ainsi une confrontation qui allait marquer et orienter l’histoire de l’art du 20e siècle.
L’unique priorité de Paul Guillaume était cependant la réussite de son entreprise. Il était avant tout un entrepreneur et un homme d’affaires. Protégeant ses intérêts, cachant son jeu, il a su cumuler des richesses, étendre son commerce, étonner les concurrents, imposer ses opinions. Il a toutefois payé sa réussite au prix d’une solitude intime, qui se laisse apercevoir dans certaines des lettres adressées à Apollinaire. Cet expert en relations publiques sous-estime apparemment la valeur des rapports humains.

En 2009, vous aviez édité avec Laurence Campa, la Correspondance avec les artistes de Guillaume Apollinaire (Gallimard, coll. Blanche). Ce volume nous apprend beaucoup sur les multiples collaborations du poète, sur « son rôle de guide » et témoigne de l’extraordinaire effervescence créatrice qui règne dans le Paris cosmopolite du début du XXème siècle...

P.R. La correspondance d’Apollinaire avec Paul Guillaume confirme, certes, que le poète a joué un rôle de « guide » auprès du galeriste, mais notre édition de sa correspondance avec les artistes nous rappelle aussi qu’à ses débuts, Apollinaire était un amateur d’art autodidacte. À partir de 1903, la fréquentation de certains peintres, graveurs et sculpteurs lui a beaucoup appris sur les visées, les principes, les matières et les techniques de l’art contemporain. Ses idées étaient toujours en mouvement, il était autant récepteur que transmetteur et il a conservé jusqu’au bout sa capacité d’émerveillement. Côtoyant les grands artistes de l’époque, circulant entre les ateliers et les expositions, il a suivi de près l’actualité culturelle et a su communiquer des vérités essentielles concernant la valeur et l’évolution de l’art contemporain.
Notre livre de plus de 900 pages révèle la correspondance croisée entre Apollinaire et plus d’une centaine d’artistes. Leurs échanges contiennent une masse d’informations culturelles et historiques, soulignées, expliquées et complétées dans les notes et les commentaires. Avec Laurence Campa, nous avons voulu en faire un ouvrage de référence, presque une encyclopédie de l’art vivant en France entre 1903 et 1918. Il s’agit aussi d’une présentation panoramique du paysage artistique de l’époque, avant que n’intervienne une séparation entre les artistes qui s’imposeront à l’avenir et ceux qui seront condamnés à l’oubli. La correspondance nous invite à nous approcher de chacun de ces individus : leur compagnie a toujours quelque chose d’émouvant, d’intéressant ou de révélateur. Autour d’Apollinaire, se réunissent dans ce livre les illuminés et les ennuyeux, des romantiques et des symbolistes, ceux qui demandent au poète son avis ou son appui, et tous ceux qui inventent l’avenir de l’art. À les découvrir réunis ainsi, ensemble et en concurrence, l’on apprécie davantage la justesse des choix esthétiques d’Apollinaire, qui au cœur de la mêlée a su faire un tri. Dans sa poésie, il s’est inspiré du fauvisme flamboyant et du cubisme fragmentaire, des artistes anonymes d’Afrique et d’Océanie, des œuvres de Picasso, de Robert Delaunay, de Chagall, de De Chirico, de Marie Laurencin et d’Henri Rousseau. Dans Méditations esthétiques, son ouvrage composite de 1913, il met Picasso et Braque en tête du cortège contemporain, et consacre les chapitres suivants à Metzinger, Gleizes, Laurencin et Rousseau, Gris, Léger, Picabia, Duchamp et Duchamp-Villon. Admirable prescience. La guerre a malheureusement mis fin à son intention de réaliser, dans un format semblable, d’autres volumes complémentaires.

Le mot et l’image sont intimement liés pour Apollinaire, dont les peintures et calligrammes sont notamment présentés au Musée de l’Orangerie...

P.R. Oui, en effet, Apollinaire a toujours orné ses manuscrits de croquis rapides et de très jolis dessins. Sa plume passe facilement entre le mot et l’image. Il avait conservé certains de ses dessins et ses peintures de jeunesse et en 1916, de retour du front, hospitalisé et convalescent, il a repris ses pinceaux et réalisé une longue série de dessins à l’aquarelle ou à la gouache. Il y représente des militaires à cheval, des arlequins et des polichinelles, des natures mortes, des sujets érotiques ou oniriques, proto-surréalistes, parfois ornés d’un titre énigmatique. Apollinaire les offre très volontiers à ses amis. J’ai eu le plaisir de réaliser avec Claude Debon un album qui réunit des centaines de dessins et de peintures d’Apollinaire, accompagnés de commentaires, couvrant la quasi-totalité de son existence, publié chez Buchet-Chastel, grâce au dessinateur Frédéric Pajak, directeur de la collection.
Les calligrammes d’Apollinaire sont également des dessins, mais la forme de l’image y est presque toujours aussi polysémique qu’un vers poétique. Alfred Steiglitz, photographe, éditeur et marchand d’art américain, voulait avant la Grande Guerre présenter dans sa galerie de la 5e Avenue une exposition des calligrammes d’Apollinaire, encadrés comme des dessins ou des tableaux. Apollinaire lui-même, vers la même époque, avait souhaité réunir un choix de ses poésies picturales dans un recueil qui devait s’intituler Et moi aussi je suis peintre. Dans ses calligrammes, Apollinaire invente une nouvelle synthèse sémiotique. Un texte littéraire se déroule dans le temps, un tableau occupe l’espace, mais les calligrammes occupent à la fois le temps et l’espace : à l’impact simultané et immédiat de l’image s’ajoute le déchiffrement consécutif des mots. Un calligramme se situe au carrefour de la lisibilité et de la visibilité. Très sensible à l’harmonie des formes, Apollinaire est le poète qui prend à la peinture son bien. Il est donc bien réjouissant de voir ses calligrammes et ses peintures se côtoyer dans l’exposition de l’Orangerie qui s’intitule « Apollinaire. Le regard du poète ».

Quelles ont été les modalités de cette exposition « Apollinaire, le regard du poète » ?

P.R. Dans une très belle mise en scène, tout en clarté et en transparence, que je qualifierais d’apollinienne, l’exposition réunit un ensemble exceptionnel de peintures et de sculptures. Nombre d’entre elles sont des chefs-d’œuvre absolus, réalisés par les artistes préférés d’Apollinaire, datant pour la plupart des deux premières décennies du 20ème siècle, quand le modernisme s’inventait, à travers l’Europe et jusqu’en Russie. S’y ajoutent bon nombre de sculptures d’Afrique, d’une noblesse et d’une beauté saisissantes, provenant de la collection du poète. Dans des vitrines sont aussi présentés des objets, des livres dédicacés, des documents, des photos, des dessins, des manuscrits. L’art populaire est bien représenté, notamment par les affiches polychromes de Leonetto Cappiello, tandis que des projections et des enregistrements nous rappellent l’amour du cinéma et le goût des nouveaux médias qui animent les écrits d’Apollinaire et dont il prévoyait l’épanouissement futur. Une dernière salle rappelle les aspects positifs de la collaboration entre Apollinaire et Paul Guillaume, le marchand qui se trouve chez lui à l’Orangerie, où sont conservés les restes de sa collection. Chaque partie de l’exposition contient quelque chose d’inédit, afin d’étonner les spécialistes, et l’ensemble représente bien la vitalité et la diversité du paysage esthétique et intellectuel apollinarien, sans oublier les liens d’amitié qui le traversent. La diversité réjouissante qui caractérise l’exposition illustre bien d’ailleurs un propos essentiel d’Apollinaire, qui en 1917, dans « L’Esprit nouveau et les poètes », déclarait : « On peut être poète dans tous les domaines : il suffit que l’on soit aventureux et que l’on aille à la découverte. »

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Télécharger FloriLettres, édition n°173.

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Guillaume Apollinaire
Paul Guillaume
Correspondance 1903-1918
Édition de Peter Read.
Introduction de Laurence Campa et Peter Read.
Éditions Gallimard, coll. « Art et Artistes » / Musée de l’Orangerie, avril 2016.
Ouvrage publié avec le soutien de la Fondation La Poste

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Apollinaire, le regard du poète
Exposition du du 6 avril au 18 juillet 2016
Musée de l’Orangerie

Commissaire générale
Laurence des Cars, conservateur général du patrimoine et directrice du musée de l’Orangerie

Commissaires
Claire Bernardi, conservateur du patrimoine au musée d’Orsay
Cécile Girardeau, conservateur du patrimoine au musée de l’Orangerie
Assistées de Sylphide de Daranyi, chargée d’étude documentaire au musée de l’Orangerie

Comité scientifique
Émilie Bouvard, conservateur du patrimoine au musée national Picasso, Paris
Laurence Campa, professeur de littérature française à l’université Paris-Ouest Nanterre
Cécile Debray, conservateur du patrimoine au musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou
Maureen Murphy, maître de conférences à l’université Paris I-Panthéon Sorbonne
Peter Read, professeur de littérature et arts visuels à l’université du Kent

Exposition organisée par les musées d’Orsay et de l’Orangerie avec le soutien exceptionnel du Centre Pompidou, Musée national d’art moderne, du Musée national Picasso-Paris et de la Bibliothèque historique de la Ville de Paris.
Musée de l’Orangerie - Apollinaire le regard du poete

Musée de l’Orangerie
Jardin des Tuileries
Place de la Concorde
Paris 75001.


Sites internet

Éditions Gallimard

Musée de l’Orangerie - Exposition « Apollinaire, le regard du poète »

University of Kent

Guillaume Apollinaire : Et moi aussi je suis peintre

La Revue des Ressources - Guillaume Apollinaire (1880-1918)

Restauration sonore de « Sous le pont Mirabeau », lu par Guillaume Apollinaire

Site sur Guillaume Apollinaire

FloriLettres, édition n° 88, octobre 2007 - « Guillaume Apollinaire, Lettres à Lou » Entretien avec Laurence Campa. Propos recueillis par Nathalie Jungerman.

Article « Apollinaire, Correspondance avec les artistes » (édition de Laurence Campa et Peter Read, Gallimard, 2009) par Olivier Plat. Site Fondation La Poste - novembre 2009

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