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Walter Benjamin. Lettres sur la littérature. Par Gaëlle Obiégly

 

Walter Benjamin, Lettres sur la littérature Entre 1937 et 1940, Walter Benjamin rédige une série de lettres sur la littérature. Elles sont adressées à Max Horkheimer. Ce dernier dirige l’Institut for social research qu’il a fondé au sein de Columbia university à New York après que Hitler a fermé en 1933 le même Institut créé à Francfort dix ans plus tôt. C’est justement l’année (1933) où Walter Benjamin arrive à Paris. Il habite alors différents hôtels et subsiste grâce aux revenus que lui assurent ses travaux pour l’Institut de recherche sociale. C’est Horkheimer lui-même qui a passé commande auprès de Benjamin de rapports sur les parutions littéraires contemporaines. Il y sera question de Céline, Calet, Cocteau, notamment. Et d’auteurs dont la renommée s’est aujourd’hui estompée, Denis de Rougemont, Julien Benda. Les Lettres sur la littérature vont trouver leur place dans la section des comptes rendus de la revue de l’Institut de recherche sociale. La Zeitschrift, c’est ainsi qu’elle est mentionnée. Benjamin dépend financièrement de « monsieur Horkheimer ». Ces lettres sont rémunérées donc, destinées aux lecteurs de la revue et non pas au seul Horkheimer. Elles se distinguent du reste de la correspondance de Benjamin et Horkheimer, de leur correspondance personnelle. Pourquoi avoir choisi d’exposer la littérature sous cette forme ? Et s’agit-il seulement de littérature ? Toute correspondance permet de saisir un rapport, celui des épistoliers. Dans ce cas précis, les lettres montrent aussi les relations de ces deux philosophes avec le milieu intellectuel de l’époque. Il ne s’agit pas seulement de littérature mais aussi de politique. Selon Adorno, Benjamin est un grand épistolier. La lettre propose « une forme capable de conserver l’expérience immédiate ». Benjamin à Paris aura voulu jusqu’au bout conserver l’expérience. La lettre est la forme la plus adéquate pour cela, parce qu’elle témoigne sur le vif d’un étonnement, d’un effroi face à la barbarie. Dans les Lettres sur la littérature, c’est l’effroi du non-conformiste Benjamin face au fascisme et l’absence de réactions contre ce dernier. Le concept de conformisme est très important pour aborder le rapport de Walter Benjamin à la littérature française. Dans ces lettres-essais, il prolonge un article publié en 1934 dans la revue de l’Institut de recherche sociale. Cet article portait sur la position sociale de l’écrivain français. Le philosophe remarquait la disparition d’un esprit contestataire et critique chez les écrivains français. Muriel Pic ouvre sa préface éminente par un extrait de cet article. « Si Zola a pu peindre la France des années 1860 c’est parce qu’il rejetait cette France-là. Et si les romanciers français d’aujourd’hui ne parviennent pas à peindre la France contemporaine c’est parce qu’ils sont finalement disposés à tout accepter d’elle. » L’absence d’esprit critique des intellectuels sur la société où ils prennent place est dramatique. De même, la perte de l’énergie révolutionnaire. C’est précisément l’inertie bourgeoise des intellectuels qui, selon Benjamin, conduit l’Europe à sa perte. Quand il parle de littérature, il analyse l’expression mais aussi la responsabilité politique de celui qui écrit. Et s’agissant d’un numéro de la revue en cours d’élaboration, il suggère que l’on mette en valeur la critique de « la servilité néoacadémique ». Ce qui semble, de toute façon, animer tous les travaux de la Zeitschrift. Le constat d’une crise de l’intelligentsia, à laquelle il faut répondre par la critique, motive aussi le projet des Lettres sur la littérature. Elles étudient les ressorts politiques et poétiques du conformisme littéraire. Benjamin est sans concession, y compris à l’égard de personnalités importantes du milieu intellectuel français. Dans les Lettres sur la littérature il est polémique, tranchant et offensif. Il souligne la décadence de Cocteau dont il chronique Les Chevaliers de la table ronde. Le conflit raconté dans cette pièce, dit-il, se déroule dans une langue dont le but véritable est de chercher à s’ennoblir, quitte à sonner faux, grâce aux accents inépuisables de l’artifice. Ces comptes rendus montrent la réflexion de Benjamin quant au rôle social de l’intelligence, à son état de crise, à la nécessité de sa politisation. L’écrivain emblématique de cette période abominable est Céline dont Benjamin lit et analyse Bagatelles pour un massacre qui, tout juste paru, occupe les médias. Benjamin prévoit que Céline devienne une « source pour d’autres scribes ». Tant à cause de ses propos que de leur éructation. Auparavant, il a déjà été question de Céline et de sa prose enflée face à celle, émaciée, de Calet plus authentique pour conter le désespoir. Selon Benjamin, l’expression primerait chez Céline et il adapterait ses propos à son élan verbal. Il dit que Céline aurait cherché le sujet convenant le mieux à sa manière d’écrire marquée par le flot d’injures. « Céline a montré dans ses romans et dans son pamphlet qu’il n’a pas d’autre moyen d’expression à sa disposition que l’invective, quel que soit le sujet ». S’agissant des thèmes du livre, Céline n’est en rien original. Au contraire, il fait allégeance à l’esprit dominant de l’époque. Benjamin repère tous les thèmes habituels de la littérature antisémite et ses falsifications d’usage. L’exposé antisémite met au jour le conformisme de son auteur, Céline en l’occurrence. Les Lettres sur la littérature appartiennent totalement au projet politique de l’Institut de recherche social. Malgré l’exil à New York, l’Institut entend militer contre le national-socialisme et la montée du fascisme en Europe. Benjamin, qui est à Paris, partage cette préoccupation et observe le danger avec lucidité. De son point de vue, les intellectuels français n’adoptent pas de positions suffisamment claires. Pour lui, comme pour Horkheimer, l’idéal de l’homme de lettres est celui de l’esprit qui ne se soumet pas. Or, Céline se range à l’opinion dominante. Mais bien d’autres œuvres retiennent l’attention de Benjamin et il expose sa lecture avec une liberté qui se démarque des analyses académiques de la poétique. Ces lettres sont certes de courts essais. Néanmoins, on y rencontre les phrases personnelles qui leur donnent un ton épistolier. Il ironise sur les aventures homosexuelles de Klossowski, commente certaines manœuvres éditoriales, mentionnent des relations que lui et Horkheimer ont en commun. Ce sont des lettres privées qu’on lit alors. La mixité de ces écrits est intéressante. La lettre devient l’expression d’une pensée à vocation collective mais aussi d’un échange individuel qui de toute façon n’est pas anodin. Pas anodin car il informe toujours des conditions matérielles dans lesquelles Benjamin évolue. Ses difficultés d’argent parlent aussi de la place de l’intellectuel dans la société. Les Lettres sur la littérature ouvrent à cette réflexion au moins autant qu’elles observent la littérature et l’histoire des idées. Les difficultés financières, physiques, administratives de ce penseur sont à situer dans un contexte intellectuel et politique. Il est sans papier. Il est Juif. Il est intègre. Que peut-il espérer dans l’Europe en proie aux idéologies meurtrières ? Ne pouvant la fuir, il se donnera la mort en 1940.

Walter Benjamin
Lettres sur la littérature.
Édition établie et préfacée par Muriel Pic, traduite de l’allemand avec Lukas Bärfuss.
Éditions Zoé, avril 2016.

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