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Jacques Lemarchand. Journal 1944-1952. Par Gaëlle Obiégly

 

Jacques Lemarchand, Journal 1944-1952 Jacques Lemarchand est né à Bordeaux le 12 juin 1908. Il s’installe à Paris au début des années 1930. En 1934 et 1937 il publie ses deux premiers romans, avec l’aide de Jean Paulhan. Celui-ci l’aurait voulu directeur de la NRF à la place de Drieu la Rochelle. Il fait finalement entrer Jacques Lemarchand chez Gallimard en 1943 pour lire des manuscrits. Il s’occupera aussi d’une collection théâtrale. Sa collaboration au sein des éditions Gallimard ne prendra fin qu’à sa mort en 1974. À la Libération il a publié deux romans. Il en est parfois question dans son journal. Brièvement, toujours. Mais si Lemarchand est bref à propos de tout, il n’est jamais allusif. Au contraire c’est la précision qui caractérise ses notations. Bien que succinct, Jacques Lemarchand a pour projet de dire tout. Le lundi 29 juillet 1946, il avoue qu’il serait « heureux de dire vrai - et tout ». Il le fera. Lemarchand raconte ses journées en détail. Le journal est d’une exhaustivité qui s’affranchit des convenances. Il est cru. Il est cynique. Il est franc. Il ne trahit pas sa promesse. S’il a « chié », « dégueulé », « bien baisé », il le dit. Ce qui surprend, par rapport à la dénomination de ce beau volume rouge, tient à un style laconique propre à l’agenda. Très peu des épanchements qui font la qualité d’un journal intime. Mais des actions effectuées, au jour le jour. Tout cela s’écrit au passé composé, le temps de l’action accomplie, des faits. Ce journal, c’est donc plutôt un agenda. Mais un agenda non pas de choses à faire mais de choses faites. Le temps qu’il emploie est presque toujours ce passé composé réaliste, rétrospectif. Ce qui décrit bien le tempérament de Jacques Lemarchand. En effet, à lire ses écrits, ces notes, on voit un homme sans complaisance, brutal même, actif, sans cesse en mouvement. Il va et vient, de chez lui à la NRF puis de nouveau chez lui pour faire la sieste ou l’amour. Ou encore il va déjeuner puis, le soir, au théâtre et à la Rhumerie. Par exemple. Une journée type consiste en cela : « NRF. Déjeuner chez Arlette. Allé avec elle et Claude voir Antigone au Vieux Colombier. Beau. NRF. Vu mlle Luneau. À 7h00 Rhumerie avec Dominique. Allé avec elle à la Porte St Martin : La puce à l’oreille. Un peu saoul, je n’y comprends rien. Rentré avec elle et dansé une heure au Tango du Chat. Elle passe la nuit chez moi. Baisé comme un lion jusqu’à 2h du matin. »
Les sorties au théâtre sont quasiment quotidiennes et même bi-quotidiennes. Les relations physiques aussi. Plusieurs femmes, plusieurs coïts. Décrits dans le détail. Il arrive qu’ils se suivent. Ainsi, le « vendredi 12 janvier 1945 : Journée d’une grande obscénité, et qui m’épuise ». À l’instar des rapports sexuels, les spectacles rythment les journées de Jacques Lemarchand. Dans les deux cas, ils procurent du plaisir ou ils déçoivent. Mais dans son journal il est plus disert concernant ses partenaires de sexe que sur les spectacles. Il faut dire qu’il écrit des articles où il développe le sentiment que lui inspirent les mises en scène. Dans le journal, les appréciations sont lapidaires. « Bon » ou « con », note-t-il. « Beau, mais rien », à propos du Soldat et la sorcière de Salacrou qu’il a vu le 6 décembre 1945. Un jeudi. Le jour fait systématiquement partie de la date. Cela permet de distinguer l’activité des jours ouvrables de celle du samedi et dimanche. Lemarchand ne se rendant alors pas au bureau qu’il occupe dans la maison Gallimard dont nous suivons les travaux d’agrandissement au fil des commentaires sur les bruits et désagréments qu’occasionne la situation. La lecture de ce journal nous fait entrer dans la vie de la maison d’édition mais aussi dans celle de la famille Gallimard. Lemarchand en est un proche. Il déjeune, il dîne avec Gaston Gallimard, les fils, les épouses. Il consigne des affaires sentimentales après avoir reçu des confidences. Lui, entretient des relations durables avec certaines femmes, Arlette, Paule. Tandis que d’autres sont consommées en deux trois soirées, quelques heures dans un hôtel. L’ivresse, dont il est souvent question dans ce journal, lui vient plus facilement de l’alcool que des femmes. Il boit en quantité. L’ivrognerie l’amène à la déconfiture qu’il raconte sans repentir, sans fierté, sans affect. Le samedi 23 décembre 1944 : « Rejoint Faure au St Moritz. Il est assez saoul. Linou reste ½ heure avec nous et nous quitte. Je bois beaucoup. De là, allés dans un autre bar où, par suite du froid peut-être, ma cuite se déclare. Dégueulé et chié. Rentré, ivre-mort, après que Faure ait téléphoné à Suzanne Cornu avec qui je devais aller au théâtre. »
Si le théâtre occupe une place si importante dans son emploi du temps c’est que Jacques Lemarchand est critique théâtral. On assiste aux débuts de cette carrière qu’il doit à Albert Camus. Chez Gallimard, ils ont partagé le même bureau. Ils sont devenus amis. À la Libération, le journal Combat sort de la clandestinité, Camus demande à Lemarchand d’en assurer la critique théâtrale. Sur les circonstances historiques et biographiques dans lesquelles s’écrit ce journal ainsi que sur sa publication on se reportera à l’introduction de Véronique Hoffmann-Martinot en début de volume. Cette préface et les nombreuses notes étayent l’intérêt de ce journal dont le laconisme et la hardiesse peuvent parfois rebuter. En même temps la liberté de l’expression y est totale et elle captive. Lemarchand, en tant que critique de théâtre fut admiré et honni, pour justement sa liberté, son intransigeance. C’est un homme indépendant, d’un goût sûr. Il remarque tout de suite la qualité de Citizen Kane, le film d’Orson Welles, vu le 28 juillet 1946 (un dimanche) en compagnie d’Arlette. Tandis qu’il trouve des plus médiocres un roman de Simone de Beauvoir, Tous les hommes sont mortels dont il lit les épreuves un matin « en attendant que l’eau bouille » et prenant sa première cigarette. Lecteur, critique de théâtre, Lemarchand défend tranquillement une ligne. Sans aucun lyrisme il manifeste son appui aux jeunes auteurs. Il emploie le mot de chef-d’œuvre avec rareté. Dans sa carrière, il ne l’utilisera pas plus de trois fois. À propos de Huis-clos de Sartre, d’En attendant Godot de Beckett et de Fastes d’Enfer de Ghelderode. Ce n’est pas un homme qui a des extases. On pourra se faire une idée de son talent grâce à quelques extraits de ses articles. Les jugements portés à chaud dans le journal au sortir d’une représentation sont, eux, lapidaires. De toute façon ce journal n’est le lieu d’aucune analyse, pas plus que d’épanchements. Il n’y a pas de place laissée à l’introspection.
Il a commencé de tenir son journal dans la nuit du 30 au 31 décembre 1941. Ce deuxième tome couvre une longue période, des années 1944 à 1952. Quand il s’est lancé dans cette entreprise il n’était même pas certain de pouvoir tenir pendant ne serait-ce qu’une année un journal aussi détaillé. Il fait l’inventaire de ses rencontres, de ses mouvements. Mais aussi des affaires sentimentales, des ébats sexuels dont il n’omet rien. Il consigne la plupart des faits, des invitations, des sorties et reconnaît « l’extrême connerie de ce journal ». Sa vie sentimentale est sans consistance, du moins elle n’alimente pas l’écriture. Au contraire il ne rechigne pas à dire avec obscénité ses agissements sexuels. Cette prose dénudée, ce nihilisme masculin, ainsi que l’ivrognerie de Lemarchand ne sont pas sans évoquer les romans de Michel Houellebecq. En plus squelettiques.

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Jacques Lemarchand
Journal 1944-1952
« De temps en temps, je serais heureux de dire vrai - et tout »
Édition établie, introduite et annotée par Véronique Hoffmann-Martinot, qui a également assuré l’édition scientifique du Journal 1942-1944 (éd. Claire Paulhan, 2012).
Éditions Claire Paulhan. Collection « Pour Mémoire », 21 mars 2016.

Éditions Claire Paulhan

Lire aussi l’article de Corinne Amar, paru en décembre 2012, sur le premier tome du journal de Jacques Lemarchand : Journal 1942-1944, « Et quoi qu’on fasse, quoi qu’on dise, on ne peut que passer pour un lâche et un salaud. »

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