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Giorgio Morandi : Portrait Par Corinne Amar

 

Morandi catalogue 2013 Giorgio Morandi
Une rétrospective
Catalogue sous la direction de
Maria Cristina Bandera
Coédition BOZAR et Silvana Editoriale, 2013, 216 pages.

C’est un tableau qui date de 1928, intitulé Natura morta, signé et daté à droite : « Morandi 928 » ; disposés sur une table, un grand nombre d’objets (autant - douze -, c’est la première fois) y sont représentés, mêlant bouteilles, cruche, moulin à poivre, flacon d’encre, sucrier..., dans une gamme chromatique de rose et de bleu ciel, de jaune et de brun, et détachant, dans une épure de maître, la lumière et les ombres, les reliefs, les bords, les arêtes... C’est encore une nature morte ; Natura morta, 1956, signée en bas et au milieu : « Morandi » ; au premier plan, de simples boîtes en carton aux arêtes irrégulières - comme pour souligner l’ondulation de la matière -, au second plan, un broc, trois bouteilles au long col, dont la plus foncée au milieu, marque l’axe vertical du tableau ; là encore, des objets banals du quotidien, imprégnés de lumière et d’harmonie et offerts à l’attention, à la contemplation, dans une harmonie égale de gris, d’ocre, de jaune... C’est toujours une nature morte, intitulée encore ainsi : Natura morta, 1960, signée en bas et à gauche « Morandi » ; sur un fond gris poudreux, une composition de quatre éléments ; deux larges boîtes, un vase, une bouteille au long col, blanc de plâtre : bleu, jaune, vert, des trois autres objets ; quatre volumes d’une simplicité, d’une réserve sinon d’une grâce, hypnotique... Qui reconnaît ces tableaux reconnaît l’univers de Giorgio Morandi.
On lui attribuait un art dénué de toute fioriture, une vie dénuée de toute histoire, œuvre et vie liées dans une extraordinaire économie de mouvement, une fascination expressive pour les objets du quotidien et les géométries sereines, un attachement pour les petites natures mortes ou les paysages ; tout un microcosme d’univers domestique dévoué au macrocosme de l’art. Quand on voulait l’étiqueter, on disait de lui : « cet artiste italien qui peint des rangées de bouteilles ». S’en souciait-il, au cœur de sa solitude quasi monastique et de ses intimes convictions ? Il rappelait Galilée selon qui « le véritable livre de la philosophie, le livre de la nature est écrit en caractères étrangers à notre alphabet. Ces caractères sont : triangles, carrés, cercles, sphères, pyramides, cônes et autres figures géométriques. (Entretien avec Peppino Mangravite, 25 avril 1957, Giorgio Morandi, Karen Wilkin, Hazan, 2007, p. 141). »

Il est né à Bologne en 1890, aîné de cinq enfants. Passionné dès l’enfance par la peinture, il sait que sa voie est trouvée. Il finit par obtenir de son père, membre de la bourgeoisie bolonaise, qui aurait préféré pour lui des études de commerce et un avenir plus rassurant, l’autorisation de s’inscrire aux Beaux-Arts de Bologne. Il a 18 ans lorsque son père meurt, le laissant désemparé, responsable, parce que désormais, seul homme de la maison, avec une mère et trois sœurs cadettes. Il sort diplômé de l’Académie des Beaux-Arts en 1913, époque pendant laquelle il voyage en Italie, étudie les monuments, les œuvres d’art. De ces années d’études, il dira combien la tendance picturale de l’Italie d’alors, les nouvelles idées esthétiques, lui parlaient peu, bien moins en tous cas, que le travail des maîtres anciens qui s’inspiraient constamment de la réalité ; « que c’était justement de celle-ci que venait la profonde fascination poétique qui émanait de leurs œuvres (...). Ceci me fit comprendre la nécessité de m’abandonner entièrement à mon instinct, en me fiant à mes forces et en oubliant dans le travail tout concept stylistique préconçu. » (« Autobiographie », Giorgio Morandi, publié dans L’Assalto, Bologne, 18 février 1928, op. cité, p.133). En 1915, avec la Première Guerre mondiale, il est appelé à l’armée, mais très rapidement réformé à cause de sa mauvaise santé. Il est nommé professeur de gravure à l’Académie des beaux-arts de Bologne (où il continuera d’enseigner jusqu’en 1956), avant de se consacrer exclusivement à la peinture, fidèle à ses engagements, étranger aux modes, aux courants nouveaux, attaché aux paysages immuables de sa région natale, et si proche, en exigence, en ascétisme, en quête de la continuité avec le passé, de son poète favori, le grand mélancolique, reclus toute sa vie en sa bibliothèque, Giacomo Leopardi (1798-1837).
Il vécut toute sa vie dans le même appartement qu’il partagea avec ses trois sœurs, à l’intérieur duquel il avait son atelier toujours encombré et poussiéreux, qu’il avait aménagé dans sa chambre à coucher, qui tranchait avec le reste, soigné de la maison, et tout couvert d’objets qui lui servaient de modèles. Il peignait inlassablement des pots, des carafes, des flacons, des bouteilles, des boîtes, des sucriers, des gris, des bleutés, des roses, des bruns sourds, des ocres, des jaunes éteints pour ne pas absorber toute la lumière, et sur lesquels un blanc de céruse, un blanc d’albâtre, venait trancher... Il installait les objets sur une table ou un plan de travail, les serrant les uns contre les autres, superflu éliminé, formes réduites à des contours désincarnés ; réaliste absorbé par ses perceptions, il jouait avec la douceur, la tempérance des tonalités, le mystère des objets, leur donnait une âme, à la lisière de l’abstraction, transformait l’intime en art. Il scrutait le détail, et au-delà du détail, il y avait l’infini. Il n’avait jamais éprouvé le besoin de sortir de chez lui. Lorsqu’on évoquait devant lui Chagall qui l’estimait beaucoup, il répondait : « J’ai eu la chance de mener une vie bien moins mouvementée que Chagall, et il m’est rarement arrivé de quitter Bologne, la ville où je suis né, ou ma province de l’Emilie, où j’ai longtemps eu l’habitude d’aller en villégiature à la campagne afin d’éviter les grandes chaleurs de la ville en été. Je n’ai été que deux fois à l’étranger, dont une fois, il y a peut-être deux ans, quand j’ai traversé la frontière pour visiter une exposition d’art dans une ville suisse située sur les rives d’un de lacs du canton du Tessin. (Entretien avec Peppino Mangravite, op. cité, 25 avril 1957, p. 144) ». Il reconnaissait que Florence était l’une des villes au monde qui l’attirait le plus, pour l’avoir visitée pour étudier son art, parce qu’il y avait retrouvé les plus grands - Giotto, Masaccio, surtout, et puis, parce qu’il y avait des amis à qui le liaient des affinités spirituelles. Parmi les modernes, il citait volontiers Corot, Courbet, Fattori, et Cézanne, comme dignes héritiers de cette tradition italienne qu’il affectionnait et dont il cherchait la famille. À la question du journaliste qui lui demandait s’il n’avait jamais éprouvé le désir d’aller à Paris, il répondait qu’à l’âge de vingt ans, il avait bien eu la grande ambition d’aller étudier l’art à Paris, mais que les difficultés d’ordre matériel l’avaient contraint à rester en Italie. Avait-il eu le sentiment qu’il avait manqué quelque chose ? Il ajoutait : « S’il y avait ici en Italie, dans ma génération, un seul jeune peintre qui était passionnément conscient de tout ce qui se passait alors dans le monde parisien de l’art, c’était bien moi. Pendant les deux premières décennies de notre siècle, bien peu de peintres italiens s’intéressaient autant que moi à l’art de Cézanne, Seurat et Monet, par exemple. (Entretien avec Peppino Mangravite, op. cité, 25 avril 1957, p. 144) ». « Tout ce que nous savons, c’est qu’une tasse est une tasse, qu’un arbre est un arbre » (déclaration de Giorgio Morandi, op.cité, p. 131).
Figure internationalement reconnue, salué dès le tout début de sa carrière dans son Italie natale, estimé de ses contemporains, artiste parmi les artistes de son temps, il n’eut rien à envier à personne. Il meurt le 18 juin 1964, à Bologne.

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