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Extraits choisis - Giorgio Morandi par Bruno Smolarz

 

Bruno Smolarz, Giorgio Morandi 2 Bruno Smolarz
Giorgio Morandi, Les jours et les heures.
Éditions Arléa, coll. La rencontre, 28 avril 2016.

Page 34

L’art n’est-il pas fait pour sublimer la mémoire, pour tenir à distance, sinon effacer, la douleur de vivre, et apprendre à mourir sans crainte parce que sans remords ? Morandi s’est rendu à Florence, à vingt ans, à mi-parcours de ses études à l’École royale des beaux-arts de Bologne, afin d’observer, d’étudier sur place la peinture ancienne, non pour l’imiter, mais pour y apprendre les secrets de son art, enrichir son métier, la qualité intrinsèque, artisanale, de son travail ; à la manière de Giacomo Leopardi qui avait fait le voyage à Florence pour vivifier sa langue et, selon ses propres termes, « retremper ses hardes sans l’Arno ».
« Les peintres bolonais de mon époque ont parcouru la route des impressionnistes, post-impressionnistes, macchiaioli. Moi, j’ai cherché à assimiler ce qui, chez les peintres anciens, me paraissait le plus adapté à ma façon de m’exprimer. Parmi les modernes j’ai regardé et étudié Cézanne, en cherchant cependant à faire mienne la structure de l’œuvre et à m’exprimer en dehors des thèmes habituels. »
« Le seul art qui m’intéresse depuis déjà 1910 est celui de certains maîtres de la Renaissance italienne - Giotto, Paolo Uccello, Masaccio et Piero della Francesca - mais aussi Cézanne et les débuts du cubisme. »
La visite aux églises et aux musées, pour y observer les œuvres de ceux qu’il appelle justement les « maîtres de la Renaissance italienne », est une révélation pour Morandi. Il découvre, grandeur nature, et non plus aux dimensions étriquées d’une reproduction en noir et blanc, la leçon de ceux qui se sont détachés du hiératisme conventionnel, des raideurs de l’art religieux gréco-byzantin, pour magnifier l’atmosphère vivante de leur temps.
(...)
Après avoir admiré Giotto, Masaccio et les œuvres tardives d’Uccello, ce « fou de perspective », comme Hokusaï était « fou de dessin », Morandi revient enthousiasmé, enfiévré ; jeune homme hypersensible, il est même obligé de s’aliter pour retrouver un calme intérieur.

....

Page 43

Le peintre ne se lève pas encore, il reste immobile, aussi immobile que ce qui l’entoure, il appartient au même monde silencieux, celui des arbres, des pierres, il vit au même rythme ; il laisse les premières lueurs l’envelopper, les envelopper, il ferme de temps à autre les yeux pour mieux voir l’équilibre géométrique entre volumes et ombres. Et pour cela commencer par tout réduire à une boîte carrée, un cube sans élément décoratif.
Il attend avec patience, discrètement, que les bruits de la maisonnée et les odeurs familières, café, pain grillé, eau savonneuse, bois de chauffage, des préparatifs journaliers de ses sœurs toutes dévouées se fassent plus précis, plus insistants, pour se lever, mais sa journée à venir est déjà tout entière dans sa tête...

Les objets de l’atelier s’éveillent-ils eux aussi ? non, pas encore, semble-t-il ; seuls les objets du quotidien, cafetière, couteaux, cuillères, fourchettes, sucrier, tasses, ceux que représentent, souvent entourés, agrémentés de fruits, de pain, de serviettes, les natures mortes conventionnelles ; sont en mouvement, d’une main l’autre.

.....

Page 46

Le peintre partage la vie des objets, il a partagé leur nuit, en silence, ombre endormie parmi les ombres, habité par le souvenir des jours lumineux et des jours sombres, par les formes vues et observées, par la silhouette quelque peu fantasmagorique des êtres rencontrés, connus, aimés, ceux qui sont vivants, ceux qui sont morts : le frère cadet, mort à onze ans, le père, mort dans la force de l’âge...
Ce père, sans doute émerveillé et effrayé à la fois par le goût pour le modelage et les dons de dessinateur de son fils, avait essayé, en vain, de l’intéresser à son métier de représentant en soieries lyonnaises afin qu’il en prenne la succession et développe des affaires déjà florissantes ; mais le jeune Giorgio n’avait vu qu’harmonies de couleurs et de formes dans les échantillons de draperies. Le père avait fini par accepter, sur l‘insistance de la mère, qu’il s’inscrive aux Beaux-Arts.
L’image de ces vivants, si proches, qui meurent de maladie, brutalement, l’ont-ils éloigné du désir de peindre des portraits, cet art de fixer l’éphémère pour en accentuer la caducité... ?
Dans les années 1920, il grave, comme en souvenir, des portraits de familiers, ses sœurs cadettes, sa mère, qui l’a soutenu, encouragé dans ses études, à la mort du père, malgré les difficultés matérielles auxquelles la famille est confrontée.

......

© Éditions Arléa, 2016

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