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Jacques Vaché : Portrait Par Corinne Amar

 

Jacques Vaché « En littérature, je me suis successivement épris de Rimbaud, de Jarry, d’Apollinaire, de Nouveau, de Lautréamont, mais c’est à Jacques Vaché que je dois le plus », écrivait André Breton (1896-1966) en 1924.
Vingt-cinq ans plus tard, dans une lettre à Marie-Louise Vaché (la sœur), il fera à nouveau cette confidence : « Jacques Vaché est l’homme que j’ai le plus aimé ». Qui était donc ce jeune homme, exact contemporain de Breton (à un an près), retrouvé mort dans une chambre d’hôtel nantais, en 1919, à l’âge de 23 ans après une surdose d’opium, à qui tout au long de sa vie, le poète rendra cet hommage indéfectible ? « Dandy de la guerre », pour l’un, « météore désinvolte », pour l’autre, écrivain, dessinateur, lecteur précoce, pour tous, esprit dadaïste avant la lettre, et une personnalité hors du commun, Jacques Vaché, n’aura pourtant laissé de son vivant qu’une série de lettres (à André Breton, à Théodore Fraenkel, à Louis Aragon), quelques textes, quelques dessins, mais il eut une influence magnétique sur Breton et ceux qui allaient former le mouvement surréaliste, « à une époque doublement cruciale » soulignera Bertrand Lacarelle (biographe de Jacques Vaché, éd. Grasset & Fasquelle, 2005, p.11) « celle de la jeunesse et celle de la guerre ». Ses Lettres de guerre, 1915-1918 révèleront beaucoup du personnage, mobilisé durant la Première Guerre mondiale, habité d’humour et de dandysme jusque dans la tragédie, qui objectait qu’il mourrait quand il le voudrait... « Je ne pourrai jamais être soldat - Pas à cause des fatigues - Pas à cause d’ordres ou de remarques imbéciles d’un caporal quelconque. Pas à cause du froid qui vous recroqueville les doigts et vous brûle les oreilles - au matin. À cause de cette absence complète de vie personnelle, à cause de cette vie d’automate sans pensée », écrit Jacques à son cousin Robert Guibal (1915, Lettres de guerre 1915-1918, Points, p.35) » Et pourtant, Il sera soldat, il est roux, myope, détestant l’ennui, fou de poésie et du vêtement soigné, jusque dans les tranchées. Et toujours à son cousin : « Dear old chappy, Un petit mot d’un petit trou aux environs de Brest Soleil éblouissant sur une mer de feu qui brûle la vue. - Je pars au front dans 8 jours comme caporal. (...) (1915, p.37) »
Il naît à Lorient en 1895. Enfant, il séjourne en Indochine (Hanoï, Saïgon) où son père est officier d’artillerie navale. Une éducation sévère, un retour en France et une installation à Nantes, la naissance d’un frère, puis de deux sœurs. Il fréquente le lycée de Nantes. Avec des camarades, il rêve de poésie, s’enthousiasme pour Alfred Jarry, André Gide, les poètes maudits, crée un journal, qu’ils intitulent « En route mauvaise troupe ». Ils ont 17 ans, ils écrivent, ils dessinent, bannissent de leur monde les vieux principes et les mots usés, ne croient en rien sinon en la beauté et en la souffrance. La guerre ne manquera pas de les appeler. « Nevers, le 30 sept.15 - Chère tante, Je reçois à l’instant ta carte et y réponds. Mes blessures sont douloureuses mais peu graves = des petits éclats dans les jambes (...) Mais ce que je ne pourrai jamais dire c’est la Chance que j’ai eue : Quand je pense que plus de trente grenades explosives ont éclaté à mes pieds - alors qu’une seule avait blessé 19 Boches sous mes yeux (...) je regrette fort d’avoir été blessé le matin d’une journée si intéressante - je ne dis pas belle - car il faut avoir vu les cadavres en tas pour savoir comment cela se passe. Mais quel coup d’œil ! des vrais tableaux de genre... le ciel classique sanglant, la nuée de corbeaux, les débris de casques... les armes broyées.(...) » (Lettres de guerre, p.66. )
C’est à l’hôpital de Nantes, en 1916, que Breton fait la connaissance de Jacques Vaché (1895-1919). Le premier est médecin auxiliaire, le second est convalescent, soigné pour une blessure au mollet. Breton est impressionné par l’élégance, la grâce provocatrice de Vaché, ils se lient d’amitié. De retour au front, il écrit à Breton une dizaine de lettres, le revoit, lors de permissions, en de rares occasions. Dans une série d’entretiens réalisés pour la radio par André Parinaud, André Breton avait évoqué sa rencontre avec Vaché, à l’hôpital, au début de l’année 1916, et ce dandysme splendide qu’il affichait en toutes circonstances. « (...) il m’apparut comme le seul être absolument indemne (...) Obligé de garder le lit, il s’occupait à dessiner et à peindre des séries de cartes postales pour lesquelles il inventait des légendes singulières. La mode masculine faisait presque tous les frais de son imagination. (...) Chaque matin, il passait bien une heure à disposer une ou deux photographies, de godets, quelques violettes, sur une petite table (...). Nous nous entretenions de Rimbaud qu’il détesta toujours, d’Apollinaire qu’il connaissait à peine (...) Il était avare de confidences sur sa vie passée. » (cité dans Lettres de guerre, p. 85-86.) S’il est une autre personne pour qui Jacques Vaché aura beaucoup compté, c’est Jeanne Derrien, sa marraine de guerre, infirmière à l’hôpital, de 1915 à 1919, qui avait remarqué ce jeune homme taciturne, solitaire, à qui elle était allée parler, avec qui elle jouait aux cartes le soir, lorsqu’il était couché, et avec qui elle échangea un certain nombre de lettres, une fois qu’il avait quitté l’hôpital et qu’il était de retour au front. Elle était, semble t-il, tombée amoureuse du jeune homme, mais rien chez lui ne laissa deviner un quelconque sentiment amoureux - « jamais je ne l’ai embrassé, même serré la main » -, alors elle s’en accommoda... « C’était un camarade, un double. Nous étions bien ensemble, il parlait de choses et d’autres et moi aussi. C’était un pur. Il était lui », avait-elle confié, dans un entretien pour France culture, le 23 février 1992, alors âgée de 95 ans (cité dans Lettres de guerre, p.80). Plus loin, elle ajoutait : « Il n’était pas gai, il n’avait pas de jeunesse. Dans les lettres personnelles qu’il m’écrivait, il se plaignait des fois de sa condition. (...) Mais vous savez, il était à la recherche de la vie. Il était mécontent de lui-même, mécontent de la vie qui tournoyait autour de lui. À ce moment-là, André breton était déjà intervenu dans sa vie. (...) C’est Vaché qui lui a donné l’idée à Breton de faire du surréalisme.(...) C’était une façon nouvelle d’être. Et c’est ça qu’a pris Breton et il l’a poussé. (p.81) »
En 1918, après la guerre, Vaché rentrera à Nantes, retrouvera sa famille, il oubliera de lui écrire, elle regrettera cet échange spirituel, intellectuel, cette relation exceptionnelle. Dans un chapitre de sa biographie, Bertrand Lacarelle reviendra sur cette relation, cette affection, qui les liait ; Vaché appréciait la compagnie de Jeanne, sa féminité ; elle lui envoyait des bonbons, des fleurs du papier à lettres, lui confectionna un petit ourson en peluche ; elle aimait l’intellectuel qu’il était, qui lui lisait des romans, qui viendra, à son tour, en ami, lui rendre visite lorsqu’elle sera opérée de l’appendicite, qui n’oubliait pas de lui donner régulièrement des nouvelles de la peluche en tissu (op. cité, p. 58-59)... S’attachant à reconstituer la personnalité mystérieuse, magnétique, de Jacques Vaché, Bertrand Lacarelle soulignera combien ce météore, quoique pris dans la légende, fascina par ce qu’il incarna de quintessence de l’esprit poétique, de résistance au désastre, d’espoir, de vie, bouleversant de précocité, de verve, de couleur à l’âme. À Jeanne : « - Ma grande ambition actuelle serait quelques jours au bord de la mer, simplement - du sable très blanc, une mer outremer, et un ciel éblouissant, avec, un peu loin, les bribes d’un orchestre assoiffé des bocks ruisselants : car j’aime les endroits civilisés. - J’envisage, vague espoir - une permission vers juillet, vers la fin de juillet - mais d’ici là... Il signait Jack (Lettres de guerre, 11 mai 1917 p. 143).

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Jacques Vaché
Dans le sillage du météore désinvolte
Lettres de guerre 1915-1918

Édition dirigée et préfacée par Philippe Pigeard
Éditions Point, mars 2015.

France Culture - Jacques Vaché par Philippe Pigeard pour « Dans le sillage du météore désinvolte : Lettres de guerre 1915-1918 »

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