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Judith Schlanger, Trop dire ou trop peu. Par Gaëlle Obiégly

 

Judith Schlanger, Trop dire ou trop peu Il y a une difficulté à s’exprimer après Judith Schlanger tant est riche sa pensée. Mais, justement, se pencher sur cette difficulté permet d’exposer le propos de son ouvrage. Il porte sur la densité littéraire. Comme souvent, le discours de cette philosophe n’est pas sans effet. D’un côté, sa plénitude captive la lectrice de bout en bout. Ce qui témoigne de la réussite de l’ouvrage. Et d’un autre côté, cette même plénitude produit une fascination. Donc une participation passive. Cela tient à l’ampleur des raisonnements, qu’on ne saurait compléter. Mais aussi à la consistance de son expression. Une expression hot, c’est-à-dire de haute définition. S’appuyant sur les travaux de Mac Luhan, théoricien de la communication, Judith Schlanger analyse la distinction entre medium hot et médium cool. Celle-ci est simple dans son principe. Le medium hot procure beaucoup de données en ayant recours à des moyens techniques riches et précis. Au contraire le medium cool fournit moins d’informations, et de manière pauvre. Il est maigre, il a besoin d’être complété par celui qui le reçoit. Il frustre. Le medium cool demande une participation plus active. Quand le medium hot nécessite une participation moindre, voire nulle. Parce qu’elle satisfait totalement. Disons, en simplifiant beaucoup, que plus une communication est intense, moins elle suscite l’intervention du spectateur. De l’auditeur. Ou du lecteur, dans le cas de textes, théoriques ou littéraires. Il s’agit dans cet ouvrage pour l’essentiel d’écrits littéraires. Leurs effets sont multiples. Cela dépend du phrasé. Les réactions varient selon la densité de ce qui vous est offert. Mais, en général, vous réagissez différemment selon qu’il vous est donné beaucoup ou peu. Sous cet angle, l’essai de Judith Schlanger s’intéresse au rapport de l’écrivain à son lecteur, au rapport de celui qui exprime à celui que cela affecte. Et il faut être affecté par ce que nous lisons, regardons, écoutons. Plutôt qu’indifférent.
La rhétorique est le laboratoire de l’effet. Sa stratégie consiste à communiquer de manière efficace. Elle doit tenir l’attention. En premier lieu s’en emparer puis la garder. Cela en vue d’orienter son auditoire vers telle émotion, vers telle conviction. Judith Schlanger consacre d’ailleurs une partie de son livre à la prose politique qui est toujours abondante et explicite. L’éloquence est le grand espace créateur des révolutionnaires. La dimension verbale est indissociable des actes politiques. Ce sont des lois, des rapports, des discours argumentés. Ils accompagnent l’activité politique. À cela s’ajoute, du moins à certaines périodes, l’expression faste des journaux, des tribunes, des pamphlets. En plus de cela, la Révolution française a occasionné nombre d’œuvres théâtrales. Elles sont médiocres. Mais, se demande Judith Schlanger, peut-on les soumettre au jugement de goût ? L’enjeu politique et l’enjeu esthétique ne vont pas forcément de pair. Pourtant, il y existe bien une esthétique politique. Elle est caractérisée par une explicitation redondante. La production politique relève d’une optique rhétorique. Qui vise, rappelons-le, l’adhésion.
Dans cette partie consacrée à l’éloquence, qui est le grand organe du politique, Judith Schlanger nous donne à voir par une sobre description le projet d’une sculpture de David. Elle ne sera pas réalisée. L’œuvre envisagée représentait le peuple français, comme l’exigeait la commande. Tout y était symbolique. Son matériau, pour commencer. On l’aurait faite avec les statues détruites de Notre-Dame. L’attitude aussi, symbolique. Le Peuple aurait porté les statues de l’égalité et de la Liberté. Son corps était marqué d’inscriptions. Tout dans cette statue devait être signifiant. Voilà un exemple de l’esthétique politique, explicite, pleine. Mais elle peut aussi être concise, du moment qu’elle dit quelque chose, qu’elle est transitive, qu’elle délivre un message. Et mieux, il faudrait qu’elle pousse à l’action. La prose concise n’est pas forcément exempte de grandiloquence. Il existe une éloquence laconique comme il existe une éloquence torrentielle. On les rencontre en particulier dans le parler politique. Dans les deux cas, elle consiste en un rapport falsifié au réel. D’une façon ou d’une autre il s’agit de façonner le langage et la réalité qu’il transporte. Cela de manière à produire un effet. Et la philosophe au fil de cet essai s’interroge sur l’effet du plus et du moins.

Dès son titre, le livre de Judith Schlanger nous informe de l’excès où la littérature se reconnaît. Par rapport à ce qui est essentiel pour communiquer, on peut considérer l’entreprise littéraire comme une anomalie. Le surplus est dans sa nature, qu’il tende vers le rien ou le tout. Tout cet essai explore les variations de la densité et ce que cela dit du « surplus essentiel » qui fonde la littérature. C’est d’elle qu’il s’agit principalement dans le livre mais il est aussi parfois question de musique et de beaux-arts. De John Cage et de Giotto, en particulier. Ce dernier fait dériver la réflexion sur la densité littéraire vers celle de l’art. Vasari raconte une anecdote. Judith Schlanger l’exploitera tout au long de son questionnement fécond. L’anecdote est la suivante. On cherchait un peintre pour décorer Saint Pierre. On voulait le meilleur. Le pape voulait le meilleur. À l’occasion de ce recrutement, Giotto prit une feuille de papier, un crayon rouge, et il traça un cercle parfait. C’est lui qui obtint la commande. Sa compétence mais surtout sa supériorité rayonnent dans ce rond. L’artiste a transcendé la technique du métier. Une supériorité que les vulgaires ne comprendront pas. Seuls les raffinés sauront apprécier cela. L’aristocratie se plaît dans la réduction plutôt que dans le copieux. Le pur montre la maîtrise de l’art, sans chercher à exprimer le réel. Pour les œuvres de langage, prendre le monde à bras le corps, énoncer la richesse de l’être semble être l’ambition première. Mais cela passe-t-il forcément par la saturation ? La prose lacunaire a aussi son éloquence.
Le langage énonce la réalité, c’est sa nature. C’est ce qu’il fait constamment, sans pour autant produire une œuvre. L’œuvre tient aux intentions, pas au simple fait d’exprimer. Mais elle ne se réduit pas à des intentions. La perfection d’épure du trait de Giotto est une direction, de même la saturation linguistique est une tendance mais ce ne sont pas encore des œuvres. La plupart du temps la relation n’est pas simple entre les œuvres et leurs intentions délibérées. Même si elles ont été énoncées en amont de la réalisation, ce qui advient s’émancipe de ce qui a été programmé. Et donc de l’auteur. Cette vérité s’impose au moment de la lecture. Le livre est détaché de son auteur, il devient « une présence anonyme » selon la formule de Blanchot. Il est dégagé du volontarisme. Autrement dit, l’effet de l’œuvre ne dépend pas uniquement des intentions dont on la charge. Et c’est heureux. L’objectif rhétorique est clair : il faut gagner l’attention et entraîner l’adhésion. Mais le grand art ne calcule pas ses effets. Il n’est pas didactique. Ses ressorts sont obscurs.

......

Judith Schlanger
Trop dire ou trop peu
La densité littéraire

Éditions Hermann, 2016
160 pages, 22 €

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