Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

 

Laurence Campa et Philippe Pigeard
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

 

Laurence Campa et Philippe Pigeard Laurence Campa et Philippe Pigeard
Juin 2016 © N. Jungerman

Laurence Campa est professeur de littérature française à l’université de Paris Ouest Nanterre, membre du Centre international de recherche de l’Historial de la Grande Guerre (Péronne, Somme), éditrice et spécialiste d’Apollinaire. Auteur de nombreux ouvrages et articles, elle s’intéresse à l’histoire littéraire du premier quart du XXème siècle. Elle a reçu le Prix de la biographie du Point 2014 pour Guillaume Apollinaire publié chez Gallimard dans la collection « NRF biographies » en juin 2013. Laurence Campa a travaillé avec Philippe Pigeard au commissariat de l’exposition temporaire Écrivains en guerre : « nous sommes des machines à oublier », inaugurée le 29 juin dernier à l’Historial de la Grande Guerre de Péronne.

......

Philippe Pigeard vit à Paris. Captivé par les figures incandescentes de la littérature comme Antonin Artaud, Roger Gilbert-Leconte ou Joë Bousquet, il songe d’abord à créer une revue qui reprendrait le cours du Grand Jeu. Finalement, ce sera un groupe de rock qu’il va mener comme une revue. En 1995, il fonde le groupe TANGER dont il fait un territoire d’expériences où se mêlent littérature, rock’n’roll, free jazz, érotisme et cinéma. Cinq albums sont publiés entre 1997 et 2008.
Il est l’auteur d’un corpus poétique inédit à ce jour, hormis quelques textes confiés aux éditions Derrière la Salle de Bains. En 2010, à l’invitation du Centre international de poésie de Marseille, il réside à Tanger où il questionne ses liens avec la ville du détroit dont le nom a pour un temps éclipsé le sien. En 2013, il publie Je m’appelle une ville.
Producteur de musique, il se consacre notamment à la mise en son de la parole littéraire et à l’intégration des outils numériques à l’espace du poème.
Depuis 2013, il mène une recherche intitulée la poésie la guerre et s’intéresse plus particulièrement aux poètes de la Grande Guerre. En 2014, à la Maison de la poésie de Paris, il crée Dans le sillage du météore désinvolte, une mise en scène des Lettres de guerre de Jacques Vaché, une correspondance dont il dirige la réédition au Seuil, en 2015. En 2016, outre la création d’Apollinaire Solstice au musée de l’Orangerie, il est co-commissaire de l’exposition Écrivains en guerre : « nous sommes des machines à oublier » qui se tient à l’Historial de Péronne, du 28 juin au 16 novembre 2016.
Jacques Vaché
Dans le sillage du météore désinvolte
Lettres de guerre 1915-1918

Édition dirigée et préfacée par Philippe Pigeard
Éditions Point, mars 2015.

......

Laurence Campa et Philippe Pigeard, vous êtes les commissaires de l’exposition « Écrivains en guerre 14-18 : Nous sommes des machines à oublier », qui aura lieu à l’Historial de la Grande Guerre, à Péronne, du 28 juin au 16 novembre 2016. Vous aviez déjà travaillé ensemble dans le cadre d’un spectacle à la Maison de la Poésie en juin 2014 intitulé No Poet’s land - Figures du poète en première ligne où vous lisiez un choix de textes... Comment est née cette collaboration ?

Philippe Pigeard D’octobre 2013 à juillet 2014, j’étais en résidence de création à la Maison de la Poésie (à Paris). Mon projet, intitulé « La poésie la guerre » questionnait les figures du poète en temps de guerre et au cours de mes recherches, un livre de Laurence Campa m’a beaucoup apporté, Poètes de la Grande Guerre. Expérience combattante et activité poétique (Éditions Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe et XXIe siècles », 2010). Il m’a très vite paru intéressant qu’on se rencontre et en fin de résidence, j’ai invité Laurence à participer à la performance « No poet’s land », où sur des structures sonores que j’avais créées, nous avons présenté au public une sélection de textes parmi nos préférés liés à la guerre de 14-18. Quelques semaines plus tard, Laurence m’a proposé de prendre en charge avec elle, le commissariat de l’exposition qui vient d’être inaugurée à l’Historial de la Grande Guerre et pour laquelle nous nous sommes mis au travail dès août 2014. Nos parcours respectifs étant très différents, il était intéressant de voir ce qui allait naître de cette collaboration

Comment s’organise le parcours cette exposition « Écrivains en guerre 14-18 » ? Est-il chronologique, thématique ?... Quelles en sont les spécificités ?

Laurence Campa Le parcours de l’exposition est à la fois chronologique et thématique. Nous avons choisi un certain nombre de personnages que nous suivons depuis l’avant-guerre jusqu’à leur existence contemporaine. Ils sont récurrents tout au long de l’exposition. Nous tentons de voir qui ils sont avant la guerre, comment ils entrent en guerre, comment ils vivent au front, comment ils se confrontent à la question du combat, comment ils sont atteints, blessés, quels sont leurs rapports avec l’arrière, comment leur mémoire perdure et comment la mémoire des survivants prend en charge celle des morts. Ils sont tous, de près ou de loin, liés au combat. Georges Duhamel, par exemple, qui est chirurgien et ne prend pas les armes, soigne les blessés du champ de bataille. Il évolue, non sans traumatisme, dans « l’envers de la guerre ». Ils sont nombreux à tomber en cours de route, d’autres sont mutilés ou choqués...
Il ne s’agit pas seulement de faire un parcours biographique mais de savoir comment l’écriture - la poésie en l’occurrence, car beaucoup sont des poètes - existe, s’exprime, résiste dans les différentes situations. L’exposition n’est pas essentiellement archivistique et surtout n’essaie pas de généraliser. Elle présente des parcours singuliers et croisés. Des dialogues ou des contrepoints s’instaurent entre les différents personnages. On peut s’attacher à l’un d’entre eux et le suivre jusqu’au bout afin de voir comment il fonctionne avec les autres. En contrechamp, des personnages secondaires viennent éclairer d’une autre manière les circonstances. Je pense à Romain Rolland dans la seconde partie intitulée « Choisir ». Il n’est pas un personnage récurrent, on ne le suit pas d’un bout à l’autre, mais justement, sa position pacifiste permet d’évoquer les hommes qui ont choisi cette option-là et de mettre ainsi en lumière ceux qui se sont engagés ou ceux qui ont été mobilisés sans en avoir eu le choix... Dialogues, comparaisons et oppositions composent le principe de fonctionnement de l’exposition.

Ph.P. Nous ne voulions surtout pas faire une exposition de bibliophilie, mais concevoir le parcours comme une invitation à pénétrer l’univers mental des écrivains. À l’origine, l’Historial souhaitait que l’exposition se concentre essentiellement sur les écrivains de la bataille de la Somme puisque cette année est une date commémorative. Cependant, nous avons préféré élargir le propos considérant le projet initial trop restrictif.

L.C. À l’image de l’Historial qui offre une approche internationale de la Première Guerre mondiale, nous avons souhaité traiter des trois principaux belligérants, les Français, les Allemands et les Britanniques. Nous avons choisi treize personnages en tout : six Français ou étrangers de langue française sous l’uniforme français, trois Britanniques, et quatre Allemands. Comme il n’y a que 200 m2 pour présenter cette exposition, l’espace est vite rempli et il était impossible d’être exhaustif. De toute façon, ce n’était ni souhaitable, ni notre intention. Nous ne voulions pas être dans une perspective historique qui propose un panorama. Nous avons donc trouvé une solution en sélectionnant les écrivains qui nous intéressent et qui sont passés par la Somme...

Y a t-il des peintres ? Des dessins d’écrivains ?

L.C. Oui. Otto dix et André Masson sont présents dans l’exposition. Non seulement parce qu’ils appartiennent au fonds de l’Historial dont nous avons pu profiter mais aussi parce qu’il était important de ne pas présenter que des écrits. Les œuvres graphiques prennent le relais de la parole. Par rapport au combat, Otto Dix était particulièrement pertinent. Il y a également de nombreux manuscrits de poèmes, des lettres, des clichés pris par Ernst Jünger, des dessins de Jacques Vaché et de Mac Orlan...

Quant à Apollinaire ?

L.C. Ses dessins ne figurent pas dans l’exposition, ils sont en ce moment au musée de l’Orangerie (« Apollinaire, le regard du poète »). En revanche, un grand nombre de ses lettres sont exposées. Bien que le poète ne soit pas passé par la Somme, il fait partie de notre sélection car il est devenu emblématique de cette période. Il est « notre » poète de guerre français. On se l’est approprié au fil des commémorations et il tire un peu le cortège, comme il le faisait quand il était en vie !
Nous avons été attentifs à la qualité littéraire. Il fallait que l’œuvre soit forte dans la mesure du possible, et dans des genres très différents. L’exposition offre au visiteur la possibilité de s’imprégner des écrits des protagonistes. Le témoignage n’est pas ici l’essentiel de notre propos.

Ph.P. On tente aussi de montrer les diverses opérations littéraires qui ont permis qu’une œuvre existe. Nous avons pu profiter des nombreux documents de Ernst Jünger dont nous disposons. L’écrivain allemand est passé par la Somme, et il tenait chaque jour ses carnets de guerre alors qu’il était en première ligne. Comment écrire la première ligne ? C’est l’une des questions auxquelles on essaie de répondre avec cette exposition. Il est intéressant de découvrir comment l’écriture en situation de combat peut devenir une œuvre littéraire. Il y a ainsi une installation qui permet une lecture comparative entre les carnets de Jünger et Orages d’acier (publié en 1920).

C’est justement une phrase de Ernst Jünger (1895-1898) qui a donné son titre à l’exposition « Wir sind reine Vergessmaschinen »... « Nous sommes des machines à oublier » ou plus exactement « de pures machines à oublier »...

Ph.P. En lisant Le Combat comme expérience intérieure de Jünger (1922), je suis tombé sur cette phrase qui m’est apparue tout à fait appropriée pour intituler notre exposition. Elle m’a sauté aux yeux car elle m’a semblé contenir une intention juste, un cap à tenir pour exposer les relations entre les écrivains, la littérature et la Grande Guerre. Je l’ai donc proposée à Laurence. Aussi, on la retrouve chez Henri Barbusse qui fait dire à un de ses personnages dans Le Feu : « On est des machines à oublier. Les hommes, c’est des choses qui pensent un peu, et qui, surtout, oublient. Voilà ce qu’on est. »

« Et si on n’écrivait pas pour mieux se souvenir mais pour mieux oublier ? » peut-on lire, Philippe Pigeard, dans votre texte publié avec Laurence Campa au début du catalogue de l’exposition...

Ph.P. Au cours de cette immersion parmi des écrivains en guerre, pour tenter de comprendre comment peut se loger une activité littéraire au sein d’une expérience combattante, j’ai aussi été amené à mettre tous ces parcours en regard de mes propres pratiques d’écriture. Or, si en effet, j’écris dans des carnets pour que ce qui a été demeure, j’écris aussi pour que ce soit fixé et pouvoir passer à autre chose, pour ne plus en être encombré. Ainsi, d’autres expériences peuvent être vécues. Ce n’est pas de l’ordre du soulagement, mais du désencombrement.
Dans les circonstances terribles de cette guerre, il y avait tant de choses vues, éprouvées, ressenties dans une journée de Jünger que sans ces inscriptions quotidiennes dans des carnets, on peut penser qu’il n’aurait probablement pas traversé le siècle comme il l’a fait.

Quant à vous, Laurence Campa, vous écrivez dans ce même texte : « L’oubli comme étape vers le souvenir. Et l’écriture comme manière de regarder la Gorgone en face et d’apprivoiser le passé ou pour reprendre une belle formule de Hannah Arendt, de nous y accommoder. »

L.C. Je partage les propos de Philippe mais la nuance que j’apporte formule l’énoncé dans le sens inverse. Il s’agit d’apprivoiser le passé dont la présence silencieuse nous travaille malgré nous. Par conséquent, au niveau collectif, la publication d’un récit favorise une sorte de dynamique qui donne forme au passé. Et ce processus nous offre la possibilité de laisser le passé trouver sa place afin qu’il continue à vivre sans nous. Ce qui permet aussi de réfléchir sur le rôle et la fonction de l’écrivain...

Ph.P. Tout écrivain est travaillé par la condition humaine. La littérature, dans ces circonstances si particulières, si tragiques entre parfois en résonance avec l’humanité même. On peut aussi voir les littératures de la Grande Guerre comme des tentatives d’incorporer cette tragédie au sort de l’humanité, non pas tant pour en garantir le souvenir que pour en résorber les douleurs. Et nous aider à tourner la page.

Rester poète même dans les tranchées...

Ph.P. Il y a plusieurs options possibles mais en ce qui concerne Apollinaire, il demeure poète dans ce « théâtre d’opérations », selon ses propres mots. C’est son identité profonde. Écrire, c’est aussi un moyen de survie. Il n’y a pas de stratégie. Jünger, par exemple, n’avait aucun projet de publication. Il avait une intuition, un besoin, une nécessité de consigner ce qu’il vivait, sans visée particulière.

L.C. A propos de ce que disait Philippe sur la condition humaine, pour Cendrars, il n’y a qu’un sujet : c’est l’homme. Il affirme même qu’« il n’y a qu’un sujet littéraire et c’est l’homme en train d’écrire ». C’est un point de jonction entre un univers intérieur, un mode d’exister et les conditions extérieures qui ne sont pas que de simples circonstances.

Vous présentez dans l’exposition des parcours individuels, des écrivains combattants et des combattants devenus écrivains en raison de ce qu’ils vivaient au front...

L.C. Les écrivains combattants n’ont pas tous été en première ligne et les combattants écrivains ne sont pas tous restés écrivains. On pourrait presque mentionner la distinction de Barthes entre « écrivain » et « écrivant », c’est-à-dire qu’ils ne sont pas forcément des artistes. Ce qui nous intéresse au premier chef, c’est toute la dimension créatrice qui fait aussi la différence, qui fonde la diversité des textes, transcende les dénominateurs communs, comme l’évocation des bombardements...

Quelle est la forme qui marque le plus de son empreinte cette création du front ? Quel est le style ou le ton ?

Ph.P. Entre un Jünger et un Stramm, les formes sont très différentes. August Stramm (1874-1915), poète et dramaturge allemand engagé dans la Somme, à Chaulnes et à Chilly où il découvre la guerre de tranchées, invente une poésie étroitement liée aux circonstances dans lesquelles il écrit, avec une économie de mots, une langue minimale, paratactique, d’une grande modernité. Par moment, c’est presque une liste de mots, méticuleusement choisis, avec un formidable pouvoir d’évocation. Une forme qui fait parfois penser aux Haïku. Ernst Jünger, a contrario, développe ses phrases, écrit dans une langue riche en images lorsqu’il reprend son journal tenu avec assiduité et précision, pour en tirer ce récit autobiographique, Orages d’acier. Il est certain qu’il y a une grande diversité de tons.

L.C. Isaac Rosenberg (1890-1918) quant à lui, est ironique, sardonique. En juin 1916, il rédige le brouillon de ce qui va devenir Break of Day in The Trenches (Point du jour dans les tranchées), l’un des plus célèbres poèmes écrits par un combattant pendant la guerre qui évoque l’image d’un rat facétieux et d’un coquelicot saupoudré de la poussière blanche qui recouvrira les tombes des hommes. Le ton des écrivains dépend aussi du milieu dans lequel ils évoluent. Siegfried Sassoon (1886-1967), par exemple, vient d’une grande famille riche et étudie à Cambridge. Il a donc été élevé dans une poésie géorgienne, assez classique, et il n’est pas un rénovateur de forme - alors que Stramm vient de l’expressionnisme de Berlin, il est même l’un des précurseurs du théâtre expressionniste allemand et par conséquent, il a déjà une démarche qui consiste à triturer les mots, la syntaxe, à fonctionner sur la vitesse... Stramm se retrouve dans un cadre qui le pousse à faire des recherches poétiques. On pourrait s’offusquer en se demandant si, dans un tel contexte, ces préoccupations poétiques ont vraiment lieu d’être ! Mais au contraire, comment exprimer les événements ? Et puisqu’ils sont écrivains, la question de l’expression ne se pose pas de la même manière pour eux que pour un témoin ordinaire qui tente d’écrire ce qu’il voit.
L’exposition présente de nombreux brouillons de poèmes, certains ont été publiés tout de suite, d’autres pas. C’est aussi la question de la publication que l’exposition interroge. Elle essaie de montrer comment on peut continuer à exister de manière publique. Et on s’aperçoit justement qu’il y a une énorme production, et une importante circulation. Quant à la correspondance, elle domine d’un point de vue de la pratique pendant la guerre, mais elle n’est pas le genre le plus publié à cette période. Par contre, beaucoup de récits, de témoignages, de poèmes sont édités. La poésie est très représentée parce que c’est une forme courte, facile à caser partout, mémorisable. Sa brièveté la sert. Il se trouve que pour l’exposition, nos affinités nous ont fait choisir des poètes.

Les hommes et même la plupart des intellectuels, des poètes et artistes sont entrés en guerre avec des illusions... Certains mêmes se sont engagés volontairement dans des unités combattantes alors qu’ils auraient pu en être dispensés. Ils ont été très nombreux à mourir sur le champ de bataille ou des suites de leurs blessures...

L.C. Effectivement. Ni Apollinaire, ni Cendrars n’étaient français. D’autres qui n’avaient rien demandé ont été mobilisés. Je pense que Mac Orlan n’était pas enchanté d’aller au front, contrairement à Roland Dorgelès qui est parti avec des illusions ; mais après les avoir perdues, il a été l’un de ceux qui a le plus véhiculé a posteriori cette idée de « fleur au fusil » comme pour justifier son adhésion à la cause. Les gens étaient plutôt accablés, mais aussi résolus, parce que c’était une guerre de défense du sol. Ils se sentaient personnellement concernés. L’enthousiasme n’était le fait que d’une minorité. Par ailleurs, les gens ne pensaient pas que la guerre durerait tant de temps.
Apollinaire et Cendrars, pour revenir à nos personnages, vivaient en France depuis plusieurs années, écrivaient en langue française. Mais ils étaient menacés d’expulsion, et s’engager, c’était aussi se garantir une place en bénéficiant de la loi qui permettait la naturalisation accélérée. Sassoon, par exemple, s’est engagé volontairement alors qu’en Angleterre, il n’y avait pas eu comme en France la conscription de 1905 (tous les hommes sont appelables pour deux ans, pour un service personnel, égal et obligatoire). Elle ne sera effective qu’en 1916. Rosenberg, lui, s’est enrôlé pour des raisons économiques. Il venait d’une famille pauvre et n’avait plus de moyens de survie. Les hommes ont pris des décisions en fonction de leur situation. C’est pour cette raison que nous avons intitulé la deuxième partie de l’exposition « Choisir » même si ça peut paraître un peu paradoxal parce qu’effectivement, la doxa serait de dire : « ils n’ont pas eu le choix » ; ce qui n’est pas tout à fait vrai. Georges Duhamel aurait pu, lui aussi, se faire dispenser, pour d’autres raisons, mais il a voulu partir. Henri Barbusse s’est engagé volontairement pour faire la guerre à la guerre. Pierre Jean-Jouve, foncièrement pacifiste également, ami de Romain Rolland, s’est débrouillé pour être dans les services sanitaires avant de rejoindre la Suisse. On pouvait très bien être au front sans porter les armes.
Une grande partie de nos écrivains présentés dans l’exposition ont donc eu la possibilité de décider. Ce n’est pas généralisable. Nous aurions pu présenter d’autres personnages pacifistes qui n’ont jamais adhéré, qui ont beaucoup souffert et qui se sont rebellé parce que non seulement ils ne supportaient pas les conditions au front mais aussi parce que leurs convictions intimes allaient à l’encontre du conflit. Charles Vildrac, un ami de Duhamel, en est un exemple.

Quant aux femmes qui ont écrit sur la guerre ?

L.C. Les Françaises n’ont pas beaucoup écrit ou leurs écrits n’ont pas été publiés. En Angleterre, elles ont davantage produit. Il faut dire que les femmes britanniques ont toujours été en avance. Wheels, une revue que nous exposons et qui rassemblait divers écrits de femmes sur le conflit, était éditée par Edith Sitwell (1887-1964) et Nancy Cunard (1896-1965). Les femmes qui ont participé à la guerre occupaient le plus souvent la fonction d’infirmière mais il y a eu aussi des reporters qui pour la plupart étaient américaines ou anglaises. Nous avons été conseillés à ce sujet par Jennifer Kilgor-Caradec. Elle a publié dans le catalogue un article intitulé « Les femmes écrivent la guerre ».

Philippe Pigeard, vous avez donné une pièce pour deux voix en mai 2014 à la Maison de la Poésie, un spectacle réalisé d’après les Lettres de guerre de Jacques Vaché... Qu’est-ce qui vous a conduit à vous intéresser plus particulièrement à ce poète mort à 23 ans dont l’œuvre se résume à des lettres, un certain nombre de poèmes et quelques dessins ?

Ph.P. Ses lettres ont été publiées dès 1919, l’année de sa mort. Il a aussi laissé une quinzaine de textes épars dont certains sont connus depuis peu. L’intérêt que je porte à Jacques Vaché a commencé dans les années 1990 avec la lecture de sa correspondance qui a été pour moi un choc tant son écriture est contemporaine du point de vue du rythme, de la ponctuation, des images et du ton. Dans une chanson de Tanger, le groupe de rock que j’ai formé en 1997, je parlais de lui comme de l’un de mes héros préférés. Mais Jacques Vaché restait pour moi un mystère, une énigme et j’ai voulu comprendre quel jeune homme il était, au-delà de son destin tragique et de la légende qu’il incarnait. Ma résidence à la Maison de la Poésie a été l’occasion de faire une mise à jour des connaissances à son sujet et de questionner la légende « Jacques Vaché », figée par André Breton dès la fin de la guerre et colportée depuis, avec plus ou moins d’exagérations, de déformations. J’ai donc d’abord proposé un spectacle, une pièce pour deux voix et deux musiciens, à partir de mes recherches, avant de diriger la réédition des Lettres de guerre pour les éditions Point, publiée en mars 2015 sous le même titre que le spectacle, Dans le sillage du météore désinvolte.

L.C. J’ajouterais, pour corroborer ce que dit Philippe sur l’écriture de Vaché, que les voix que nous avons choisies sont actuelles, les textes n’ont pas vieilli. L’exposition montre que ces écrivains sont nos contemporains et qu’ils étaient en pleine jeunesse.

Ph.P. Nous avons choisi de présenter les écrits qui nous émeuvent le plus et dont nous pensons qu’ils peuvent encore avoir une grande résonance aujourd’hui.

L.C. Par des moyens qui ne sont ni réalistes, ni naturalistes, les textes nous transmettent de cette guerre quelque chose de fondamental : le génie de l’événement. Pour autant, nous n’invalidons pas le témoignage mais nous affirmons que la plupart de nos personnages réussissent à nous dire quelque chose qu’on ne pourrait dire autrement. D’où l’importance de la question de la forme dont nous parlions précédemment.

Est-ce qu’il y a des éléments sonores diffusés dans l’exposition ?

Ph.P. Oui. J’ai réalisé tout un travail d’environnement sonore qui accompagne la visite du début à la fin. Ce n’est pas une partition musicale à proprement parler, mais davantage un travail de textures ; toute une grammaire sonore qui facilite la contextualisation et une immersion sensorielle. Les visiteurs peuvent aussi entendre des textes, être à l’écoute des œuvres. Nous aimerions qu’ils sortent du musée chamboulés plus qu’informés.

L.C. Il y a une part d’imaginaire dans cette exposition.

Laurence Campa, en 2008, lorsque je vous ai interviewée sur Louis Kremer et demandé quel projet vous aviez, vous m’avez répondu que vous aimeriez « continuer à faire connaître les poètes français de cette guerre dont les œuvres sont plus riches et variées qu’on ne croit et que ce serait une manière de leur rendre justice et d’honorer leur mémoire. » Est-ce que cette exposition correspond à ce projet ?

L.C. Je ne dirais pas aujourd’hui que cette exposition est une manière de leur rendre justice et d’honorer leur mémoire. Je ne renie pas ce que j’ai dit il y a 8 ans, mais les choses évoluent en fonction de ce qu’on lit, fait, de ce dont on a envie, de ce qu’on découvre ou invente. Il s’agissait à l’époque d’un poète combattant qui était une découverte, une invention au sens étymologique, et c’était intéressant de l’ajouter comme une pierre blanche, de le faire exister grâce à une démarche éditoriale. Là, c’est différent parce que la plupart des écrivains qu’on a choisis existent déjà. Et l’approche n’est pas vraiment celle d’un hommage rendu, elle est plutôt de l’ordre de l’attachement. L’attention du spectateur ou du lecteur n’est pas maintenue dans un esprit de réhabilitation, ni dans celui de la recherche d’une vérité. Il s’agit simplement d’un éclairage. C’est une question de construction et de ressenti qui apporte de la variété, de la richesse, des subtilités, des nuances qui sont moins présentes dans un discours généralisant.

Ph.P. La construction de l’exposition a été pensée un peu comme une série, avec des personnages récurrents, Jünger, Vaché, Bousquet... qui sont extrêmement romanesques. Ils ne sont pas des objets d’étude.

Ce genre d’exposition n’avait jamais été réalisé auparavant ?

L.C. Je ne crois pas. C’est un parti pris tout à fait singulier. La singularité est aussi la clé de tout commissariat un peu rigoureux, voire entêté !

Ph.P. Le fait que notre exposition soit plus littéraire qu’historique n’a pas été évident à faire admettre dans le cadre de l’Historial de la Grande Guerre. Il a fallu insister pour maintenir des éléments. Le simple titre, dans un lieu qui commémore, n’allait pas de soi.

Avez-vous d’autres projets l’un et l’autre ?

Ph.P. Pour moi, cette exposition va clôturer trois années de recherches et de création liées à 1914-1918. Il est probable que je continue à nourrir le corpus « La poésie la guerre » en me plongeant prochainement dans la Seconde Guerre mondiale. Il faut dire que je suis né à Cherbourg et que j’ai grandi au sein de la géographie mémorielle qui associe le Cotentin à ce fait militaire inouï qu’est le Débarquement. Enfant, je détestais la Première Guerre mondiale dont on avait si peu d’images et qui s’incarnait surtout lors d’austères défilés d’anciens combattants. C’est la littérature qui aura peu à peu changé mon regard.
Avec ce nouveau projet, je vais avoir accès à quantité d’archives sonores et visuelles contemporaines des années 39-45. Ce qui n’a pu être le cas pour la Grande Guerre, étant donné le peu de moyens techniques de l’époque. Ce n’est que plus tard, dans les années 1920 que des reconstitutions ont été créées. On y rejouait les batailles sur les territoires mêmes où elles avaient eu lieu, tel le film, Verdun, vision d’histoire, tourné en 1928 avec Antonin Artaud.

L.C. Je ne compte pas me focaliser non plus sur la Première Guerre mondiale, je vais élargir le champ. J’ai un projet en cours dont je ne peux rien dire pour l’instant, mais qui va bientôt voir le jour.

............

Catalogue Ecrivains en guerre Catalogue de l’exposition (28 juin - 16 novembre 2016, Péronne)
Écrivains en guerre 14-18 : « Nous sommes des machines à oublier »
Sous la direction de Nicolas Beaupré
Éditions Gallimard / Historial de la Grande Guerre, 2016. 159 pages, 24 €.

Exposition et catalogue produits par l’équipe de l’Historial de la Grande Guerre :

Hervé François, directeur - Marie-Pascal Prévost-Bault, conservateur en chef - Marion Duplaix, coordinatrice de l’exposition et du catalogue - Caroline Fontaine, Centre International de Recherche de l’Historial de la Grande Guerre...

Laurence Campa

Bibliographie sélective

Monographies

Guillaume Apollinaire, Gallimard, coll. « NRF biographies », 2013. Prix de la biographie du Point 2014.
Album Cendrars, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 2013.
Poètes de la Grande Guerre. Expérience combattante et activité poétique, Classiques Garnier, coll. « Études de Littérature des XXe et XXIe siècle », 2010.
Louis Kremer, D’encre, de fer et de feu : Lettres à Henry Charpentier (1914-1918), La Table Ronde, 2008.

Éditions scientifiques

Guillaume Apollinaire - Paul Guillaume, Correspondance, présentation de L. Campa et P. Read, édition de P. Read, Gallimard, coll. "Arts et artistes", 2016
Maurice Genevoix, La Ferveur du souvenir, édition établie et présentée par L. Campa, La Table Ronde, 2013.
Apollinaire, Correspondance avec les artistes 1903-1918, texte établi, présenté et annoté par L. Campa et P. Read, Gallimard, coll. « Blanche », 2009.

Collaborations muséologiques

Co-commissaire de l’exposition temporaire Écrivains en guerre. « Nous sommes des machines à oublier », Historial de la Grande Guerre de Péronne, 28 juin-16 novembre 2016.

Membre du conseil scientifique de l’exposition temporaire Guillaume Apollinaire, le regard du poète, Musée de l’Orangerie, 5 avril - 18 juillet 2016.

Conseillère scientifique pour la Littérature de l’exposition temporaire 1917, au Centre Pompidou - Metz, 25 mai - 25 septembre 2012.

Commissaire de l’exposition temporaire Apollinaire au feu, 25 février - 15 septembre 2005, Historial de la Grande Guerre, Péronne (Somme). Catalogue Apollinaire au feu, Réunion des Musées Nationaux / Historial de la Grande Guerre, Paris, 2005.


Sites Internet

Le site de l’Historial

Les Éditions Gallimard

France Culture - Laurence Campa

France Culture - Jacques Vaché par Philippe Pigeard pour « Dans le sillage du météore désinvolte : Lettres de guerre 1915-1918 »

Abonnez vous à notre Lettre d’information,
FloriLettres

Chaque mois, recevez gratuitement la revue culturelle de la Fondation La Poste consacrée à l’actualité littéraire et au patrimoine de la correspondance.
Pour s’inscrire, cliquez ici
Le lien "s’abonner" est obsolète. > s'abonner

A la une

Le Prix « Envoyé par La Poste » 2016 remis à Thierry Froger

30 août 2016 - Thierry Froger remporte le Prix « Envoyé par La Poste » pour son livre Sauve qui peut (la révolution),lire la suite

Les actions

Les actions de la Fondation La Poste 2015

La Fondation La Poste qui se veut à la fois culturelle et sociale a pour objet de soutenir l’expression écrite - dans la mesure où s’y incarnent les valeurs communes au Groupe La Poste - et en particulier la confiance, la solidarité, la proximité et l’innovation. Ainsi, elle encourage plus précisément avec un souci de la qualité et avec éclectisme : l’écriture épistolaire, l’écriture vivante et novatrice, l’accès à l’écriture sous ses diverses formes… lire la suite