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Lettres et extraits choisis - Écrivains en guerre

 

Jacques Vaché (1895-1919, France)

Jacques Vaché, Lettres de guerre

Dans le sillage du météore désinvolte
Lettres de guerre 1915-1918

Édition dirigée et préfacée par Philippe Pigeard
Éditions Point, mars 2015.

À André Breton

Le 5 juillet 1916

Cher ami,

J’ai disparu de la circulation nantaise brusquement et m’en excuse - mais M. le Ministère de la Guerre (comme ils disent) - a trouvé indispensable ma présence au front dans un délai très bref...et j’ai dû m’exécuter.
Je suis attaché en qualité d’interprète aux troupes britanniques - Situation assez acceptable en ce temps de guerre, étant traité comme officier - cheval, bagages variés et ordonnances - Je commence à sentir le Britannique (la laque, le thé et le tabac blond). Je n’ai (naturellement) personne à qui parler, pas de livres à lire et pas le temps de peindre - En somme redoutablement isolé - I say, Mr. The Interpreter - Will you... Pardon la route pour ? Have a cigar, sir ? - Train de ravitaillement, habitants, maire et billet de logement - Un obus qui affirme et de la pluie, la pluie, la pluie, pluie - de la pluie - de la pluie - deux cents camions automobiles à la file, à la file - à la file... En total, je suis repris du redoutable ennui (voir plus haut) des choses sans aucun intérêt - Pour m’amuser - J’imagine - Les Anglais sont en réalité des Allemands, et suis au front avec eux, et pour eux - Je fume à coup sûr un peu de « touffiane », cet officier « au service de sa Majesté » va se transformer en androgyne ailé et danser la danse du vampire - en bavant du thé au lait - Et puis je vais me réveiller dans un lit connu et je vais aller décharger des bateaux - avec vous à côté de moi brandissant le bâton à électricité...
Oh ! - assez ! Et même trop - un complet noir, un pantalon à pli, des vernis corrects - Paris - étoffes rayées - pyjamas et livres non coupés - où va-t-on ce soir ?... Nostalgiques choses mortes avec l’Avant-guerre - Et puis - quoi après ? ? Nous allons rire, n’est-ce pas ?

« ...Nous irons vers la ville... »
« Votre âme est un paysage choisi... »
« Sa redingote puce avait coutume de s’alourdir aux poches... »
« Le cœur content, je suis monté... »

(...)

Je salue le peuple polonais selon les rites et je vous donne le souvenir de

Jacques Tristan Hylar

PS : Je relis ma lettre, et la trouve - en somme - incohérente - et bien mal écrite - Je m’en excuse poliment. Dont acte.

J.T.H.

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À Jeanne Derrien

Le 8 septembre 1916

- Je n’ai personne à qui parler - il me semble que je suis exilé dans une contrée prodigieusement lointaine - D’ailleurs - je crois vous l’avoir déjà dit - Je suis à peu près certain de rêver ; Je vais me réveiller et puis au déjeuner je dirai :
- « Figurez-vous que j’ai rêvé la nuit dernière que la guerre était déclarée... »... etc. etc.

- Je suis même absolument certain - maintenant- oui - c’est évident n’est-ce pas ? - de rêver - Il est impossible qu’en deux ans j’ai vu tant de choses - ?-

- Des casernes - des grandes cours carrée où sonne quelque clairon - Des trains - wagons à bestiaux - poussière - des tranchées des trous, des bosses - des mouches - du bruits - des odeurs horribles des trous encore - des fils de fer - de la terre dans le cou - Une énorme chaleur qui tombe d’aplomb sur le crâne - Des nuits prodigieuses - pleines de fusées et d’étoiles, ponctuées d’éclatements divers - grouillante d’ombres suspectes et de rats familiers mangeurs de cadavres - Du bruit encore, des explosions stupéfiantes, des hurlements ignobles - un lit (un lit !) - et puis la vie de bohème - le front encore - des commandements à la prussienne...

- Quel rêve curieux - ? - n’est-ce pas ?

- Il paraît que je vais avoir une permission vers octobre _ - j’y pense tantôt avec plaisir - tantôt avec ennui, au point de me demander si je l’accepterai - ou (si je l’accepte -) si je ne me promènerai pas durant 8 jours en Angleterre - sans prévenir ni voir personne - pour ne rien regretter -

- Écrivez-moi toujours de longues lettres comme la dernière - Le bon souvenir de

JACK

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© Éditions Point


Ernst Jünger (1895-1998, Allemagne)

Carnets de guerre 1914-1918

28 août 1916

Ernst Jünger Carnets de guerre 1914-1918 L’image de ce paysage est inoubliable pour celui qui l’a vu. Il y a peu, cette contrée possédait encore des prairies, des forêts et des champs de blé. Désormais, plus rien à voir, mais strictement plus rien. Littéralement pas un brin d’herbe, pas l’ombre du plus petit brin. Chaque millimètre du sol a été retourné encore et encore, les arbres sont arrachés, déchiquetés et pulvérisés comme sciure. Les maisons rasées par les obus, les pierres broyées en poussière. Les rails du chemin de fer tordus en spirales, les collines déplacées, bref, tout a été transformé en désert.

L’un des plus grands dangers de la bataille de la Somme, c’est de s’égarer. Si le détachement dévie, il est généralement perdu, tant il y a de risques de tomber dans les bras des Anglais par les multiples failles du dispositif, sans même parler des obus qui s’abattent continuellement. Et si l’on tombe entre les mains de l’ennemi, il n’y a aucune pitié à attendre. Chacun sait ici qu’il joue sa peau, et l’acharnement est terrible. A quoi bon, aussi, faire des prisonniers qu’il faudrait ensuite traîner péniblement jusqu’à l’arrière sous le tir de barrage. Et les ennemis blessés sont encore beaucoup plus encombrants.

Ernst Jünger
Carnets de guerre 1914-1918
traduit de l’allemand par Julien Hervier,
Christian Bourgois Éditeur

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Orages d’acier (1920)

Il devait nous suivre toute la guerre, ce tressaillement convulsif, à chaque bruit soudain et inattendu. Qu’un train passât dans un vacarme de ferraille, qu’un livre tombât à terre, qu’un cri retentît dans le noir - toujours, le cœur s’arrêtait une seconde, comme sentant la présence d’un grand péril inconnu. Ce fut la marque de ces quatre années passées dans l’ombre de la mort. Les dangers vécus avaient bouleversé cette région obscure, située plus loin que la conscience, et si profondément que chaque accroc dans l’ordre habituel faisait jaillir la mort à son guichet, gardienne et avant-courrière, comme dans ces horloges où elle se montre à chaque heure, au-dessus du cadran, avec son sablier et sa faux.

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Le Combat comme expérience intérieure (1922)

À nous, fils d’une époque enivrée de matière, le progrès semblait un accomplissement, la machine la clef de la similitude au divin, la lunette et le microscope les organes de la connaissance. Mais sous la coque toujours plus brillamment polie, sous les atours dont nous nous attifions comme des magiciens de foire, nous restions aussi nus et bruts que les hommes des forêts et des steppes.

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Le Boqueteau 125. Chronique des combats de tranchée (1918) (1925)

Les illusions d’optique sont ici particulièrement intenses. Le sentiment est oppressé par la vue du monde des ruines ; il essaye de compléter et de reconstruire et il emplit l’espace d’apparitions étranges. Surgissent ainsi des palais étincelants, des constructions claires et régulières, ou encore des bâtiments sombres et bas qui épient dans la solitude comme des auberges mal famées ou des moulins en ruine ; les formes fluctuent, s’enflent, s’effondrent ou se métamorphosent. Il semble que ce soit la lumière blafarde de la lune qui engendre cette musique transparente, architectonique, qui se joue douloureusement des pensées. Dans leur abandon, les lieux autrefois habités exhalent un souffle triste et fantomatique ; une plainte immense semble s’attarder au milieu des ruines.

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Ernst Jünger
Journaux de guerre, Tome I, 1914-1918
Édition établie par Julien Hervier avec la collaboration de François Poncet et Pascal Mercier.
Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade.


Ivor Gurney (1890-1937, Grande-Bretagne)
Traduction Sara Montin

Sur la Somme (1922)

Un battement soudain a fendu l’air immobile
Puis un autre, et la peur m’a glacé tout entier
Sur ces pentes grises où l’hiver maussade

Flottait de part et d’autre de l’ignoble chute
Du Ciel à la terre - et dans ce battement fébrile j’ai reconnu mon cœur.
Mais je gardais espoir qu’en passant le parapet
Moi soldat, je ne faiblirais pas, mais tirerais ma force
Du courage des autres, sans mériter le nom de lâche.
On n’a pas vu le feu, mais le bruit, la peur même -
Voilà notre combat. Les hommes enduraient là de telles
Choses, pris dans les barbelés, volés en éclats.

Le courage - gardé mais à un doigt de se perdre.
La peur - tout juste réprimée. Les poètes avaient plus de chance jadis,
Engloutis dans le combat brûlant et avec quelle splendeur.

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Ivor Gurney, Collected Poems
« Sur la Somme » » (« On Somme »), écrit en 1922.
Publié in P.J. Kavanagh (éd.), Collected Poems of Ivor Gurney,
Oxford University Press, 1982
(Catalogue de l’exposition Écrivains en guerre,
Gallimard/Historial de la Grande Guerre, page 95).

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Catalogue de l’exposition
Écrivains en guerre 14-18 : « Nous sommes des machines à oublier »
Sous la direction de Nicolas Beaupré
Éditions Gallimard / Historial de la Grande Guerre,
2016. 159 pages, 24 €.

Exposition Écrivains en guerre 14-18 : « Nous sommes des machines à oublier »
Du 28 juin au 16 novembre 2016
Historial Musée de la Grande Guerre à Peronne.
Avec le soutien de la Fondation La Poste.

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