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Paul Valéry : Portrait Par Corinne Amar

 

Paul Valéry, portrait Il n’est qu’à se remémorer la somptuosité charnelle des premiers vers qui introduisent Le Cimetière marin (poème datant de 1920) ; Ce toit tranquille, où marchent des colombes / Entre les pins palpite, entre les tombes / Midi le juste y compose de feux / La mer, la mer, toujours recommencée (...) / ; les derniers vers qui l’achèvent : Le vent se lève !... il faut tenter de vivre ! / L’air immense ouvre et referme mon livre / La vague en poudre ose jaillir des rocs ! / Envolez-vous, pages tout éblouies ! (...) /, relire le poème, tout entier lyrique, incarné, pour ressentir une infinie sympathie pour Paul Valéry (1871-1945). Ses fervents lecteurs diront de lui qu’il fut un immense essayiste, un écrivain non conformiste à la langue « hyperclassique » - il dira de lui-même qu’il travaillait « savamment, longuement (...) avec des choix jamais achevés ». Ses poèmes, dès l’âge de vingt-cinq ans, lui valurent une réputation précoce dans le milieu littéraire de la fin du XIXe siècle, mais il traversa une crise existentielle qui lui fit abandonner la poésie, et à l’issue de laquelle il composera deux chefs-d’œuvre à la suite ; Introduction à la méthode de Léonard de Vinci (1895) - Si légèrement que je l’eusse étudié, ses dessins, ses manuscrits m’avaient comme ébloui - et La soirée avec Monsieur Teste (portrait de l’écrivain en héros de soi-même, en 1896). C’est sous l’influence amicale de Gide notamment qu’il reviendra à la poésie, en 1917, avec La Jeune Parque, ce long poème de 512 vers, publié à la demande de l’éditeur Gaston Gallimard. Élu à l’Académie française dix ans plus tard, perpétuel inquiet quant à la pérennité de la civilisation, il n’aura de cesse de s’interroger sur la légitimité comme sur l’avenir de l’écriture, ivre de volonté, et dans la défaite toujours recommencée du moi.
Valéry naît et grandit à Sète en 1871. Dans un extrait d’une conférence (Paris, 15 février 1934) intitulée Inspirations méditerranéennes, évoquant sa naissance, son enfance baignée par la mer, le port, la lumière, il soulignait cet éblouissement sans pareil : « (...) je suis né dans un de ces lieux où j’aurais aimé de naître ». Adolescent, il lit Hugo, Gautier, Baudelaire, Flaubert, découvre « le style, l’art abstrait de l’écriture » ; à l’âge de vingt ans, il rencontre l’œuvre de Mallarmé (son aîné de vingt-neuf ans) et, sous le choc, vit une profonde transformation intellectuelle. Ses exacts contemporains et amis seront Gustave Fourment, Pierre Louÿs, André Gide ; le premier, futur sénateur du Var, avec qui il entretient une correspondance jusqu’en 1933 est son unique confident, jusqu’à sa rencontre avec Louÿs, en mai 1890. C’est grâce à ce dernier que Valéry rencontrera Gide, autre amitié essentielle, dans une période féconde de poésie. Période aussi des premières aquarelles, des premières peintures. Pauvre, à la différence de ses amis Louÿs et Gide, il a besoin d’argent, et sur les conseils de Huysmans, fonctionnaire au ministère de la Guerre, il passe le concours de « commis-rédacteur » et entre lui aussi au ministère de la Guerre en 1897. Trois ans plus tard, il sortira de ce poste poussiéreux en devenant le secrétaire particulier d’Édouard Lebey, administrateur de Havas - fonction dont il s’acquittera avec conscience, plus de vingt ans, jusqu’à la mort de celui-ci, en 1922. Mariage en 1900, bourgeois et sage, trois enfants. Il est agnostique, elle est bigote. Il attendra 1920 et la presque cinquantaine, pour connaître tous les bouleversements de l’âme amoureuse ; avec la poétesse Catherine Pozzi d’abord - elle a trente-deux ans -, et leur liaison durera jusqu’en 1928 ; lui succèderont ; la sculptrice Renée Vautier, en 1931, l’enseignante Émilie Noulet, en 1934 - laquelle le quittera trois ans plus tard pour épouser un diplomate, puis cette même année, la romancière Jeanne Loviton, dite Jean Voilier à qui il enverra, sept années durant, quelque six cent cinquante lettres témoignant de l’extraordinaire passion qui l’animait, tout entier qu’il était, livré à cette dernière liaison solaire. Il a soixante-six ans alors, elle en a trente-six (Lettres à Jean Voilier, Choix de lettres 1937-1945, Gallimard 2014). Avocate stagiaire, journaliste, romancière, éditrice, elle est brillante. Lettres splendides d’amour et d’abandon, de grâce et de reconnaissance, où il s’en remet à elle, où le soi alors, mêle sans distinction l’œuvre et la vie. « Tu m’as donné les plus entièrement tendres, les plus parfaites heures de ma vie (...) Et en vérité, depuis que nous nous voyons je ressens cet accord exceptionnel sonner de plus en plus fort dans la substance de ma vie même (à Jean Voilier, 1940). » « Trois heures trente [29 juin 1943] : Te voilà parti, Amour... Te voilà partie, chérie... Et déjà je te cours après... Il n’y a pas de travail après toi. (...) Je me tiens de tout mon cœur pour être sage. Pour ne pas pleurer chaque minute non-toi. En vérité, quand tu fuis ou que je m’en vais, force, poésie, raison d’être, tout s’en va, et il me semble que je vis sans cause. (op. cité p. 373) » Elle lui est tout ; sur ses lettres, il écrit, il calligraphie, il dessine, ultime chant d’amour consacré. Elle lui sera proche, malgré sa rencontre avec l’éditeur Robert Denoël avec qui elle envisage le mariage, elle lui sera proche, malgré la déchirante séparation le 1er avril 1945 (quatre mois avant la mort du poète). Moins de vingt ans plus tôt, en 1927 (année de sa nomination à l’Académie française), il publiait cet opus de cent cinquante-quatre pages, sorte d’autoportrait énigmatique, fragmentaire, ascète de la lucidité, observateur du monde et de lui-même...« Ce personnage de fantaisie dont je devins l’auteur au temps d’une jeunesse à demi littéraire, à demi sauvage ou... intérieure (...)... Teste fut engendré (...) pendant une ère d’ivresse de ma volonté et parmi d’étranges excès de conscience de soi. J’étais affecté du mal aigu de la précision. Je tendais à l’extrême du désir insensé de comprendre (...) », écrivait-il, en préface à La soirée avec Monsieur Teste (Paul Valéry, Œuvres, tome II, Gallimard, La Pléiade, 1960, p. 11) - portrait d’où naîtra cette réflexion « À force d’y penser, j’ai fini par croire que M. teste était arrivé à découvrir des lois de l’esprit que nous ignorons - en vue de répondre - ou plus exactement de devenir la réponse même - à cette question : « Que peut un homme ? »
Alors, Paul Valéry, moderne, démodé (comme disait Roland Barthes de sa poésie) ? En tous cas, prosateur et penseur d’une langue qui lui appartenait, passée par le désert et par l’abondance, telle un lent murmure ébloui, un souffle à la fois, alangui et tendu comme un arc, figure ensemble de la douleur et du plaisir, remuée de blessures et de sanglots, comme dans les vers de La Jeune Parque : « Qui pleure là, sinon le vent simple, à cette heure / Seule, avec diamants extrêmes ?... Mais qui pleure / Si proche de moi-même au moment de pleurer ? » ... Francis Ponge qui l’admirait, dans un portrait qu’il lui consacrait (Le magazine littéraire, mars 1982), évoquait chez Valéry « son beau visage, émacié, ascétique, si marqué par le souci intellectuel qui le caractérisait (...) ». Il avait des yeux gris qui jetaient parfois de froides étincelles, et roulait entre ses doigts minces des cigarettes qu’il pinçait par le milieu...

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