Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Entretiens > Entretien avec Philippe Bertin et Dominique Mérigard.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

Entretien avec Philippe Bertin et Dominique Mérigard.
Propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 16 mai 2001

Couvplumefauxdef2

Tout au long de la Grande Guerre, les cartes postales dites patriotiques véhiculaient une imagerie populaire et mélodramatique, tournée vers la victoire . Cependant, le verso délivrait des messages où la réalité transparaissait sous un jour bien différent. C’est sur ce constat que Philippe Bertin s’est employé à dissoudre la mise en scène acidulée des images pour retrouver derrière la mièvrerie du décor les solitudes provoquées par la guerre. En contrepoint, quatre poètes contemporains, Hubert Haddad, Michel Host, Yves Jouan et Jean Miniac nous livrent leur vision intime de ce premier conflit mondial. Dans la préface du livre, l’historienne Annette Becker replace ces échanges épistolaires dans le contexte de l’époque.

Entretien avec Philippe Bertin, auteur et photographe, et Dominique Mérigard, responsable des éditions Intensité, à l’occasion de la parution de l’ouvrage La Plume et La Faux 1914-1918

plumetfaux13 - copie


Agrandir l’image

Correspond@nces : La Plume et La Faux est un très bel ouvrage qui vient de paraître aux éditions Intensité, sous la direction de Dominique Mérigard. Ce livre rassemble une série d’images étonnantes, cartes postales datant de la première guerre mondiale qui ont subi quelques transformations par vos soins, Philippe Bertin, et des textes de quatre écrivains contemporains. Quel est le point de départ de ce livre dont vous êtes l’auteur ?

Philippe Bertin : Je suis passionné par l’histoire, la mémoire collective et la transmission de cette mémoire. J’ai toujours été touché par le sort de ces millions de personnes qui sont allées à la guerre. J’ai voulu travaillé sur les cicatrices de l’histoire en allant sur les lieux de combat, à Verdun. J’ai photographié les trous, les cicatrices laissées dans le paysage par les bombes de la première guerre. J’ai découvert le travail exhaustif de J. S. Cartier, (éditions Marval) sur les champs de bataille européens. A partir de là, j’ai essayé de réfléchir à un autre moyen de parler de la souffrance et la douleur vécue par aussi bien ceux du front que ceux de l’arrière. J’avais le souvenir d’avoir acheté auparavant quelques cartes postales patriotiques, bon vecteur pour parler de ce que je souhaitais...

Correspond@nces : Quel procédé avez-vous utilisé pour apporter une telle matière à l’image ?

Philippe Bertin : J’ai enterré ces cartes postales dans la terre, avec une vitre par dessus pour la condensation, avec l’idée qu’on pourrait retrouver dans les vareuses des soldats morts, 80 ans après, une des cartes postales. Mais le processus était trop long et incontrôlable. Pour accélérer l’usure du temps, il était impossible d’utiliser des acides chimiques sous peine de voir toute l’image disparaître. Il se trouvait que dans ma cuisine pourrissait un chou. Connaissant les vertus corrosives du chou, j’ai disposé à des endroits précis de l’image cet acide végétal. Ainsi, j’ai pu faire disparaître les éléments kitsch du décor et ne garder que l’étreinte des corps. La couleur disparaissant, j’ai ensuite baigné ces cartes dans diverses encres.

Correspond@nces : Après ces expériences, vous avez choisi de procéder à une véritable sélection de cartes postales des années 1914-1918 et décidé de mener à bien votre projet...

Philippe Bertin : Oui, j’ai recherché pendant plusieurs mois les images qui me convenaient dans divers salons de collection et chaque carte demandait un traitement qui pouvait aller d’une semaine à un mois. Une part de hasard fait partie du processus d’altération. Les images qu’on retrouve dans le livre ont demandé huit mois de travail.

Dominique Mérigard : Par l’acte photographique, Philippe Bertin stoppe le processus d’altération à un moment choisi. La photographie intervient aux deux bouts de la chaîne. En effet, les photographies de 14-18 étaient le plus souvent une mise en scène de deux personnages qui servaient de sujets à ces cartes postales. 80 ans plus tard, Philippe Bertin fait réapparaître l’acte photographique en fixant ces images dans une deuxième posture où le jeu de l’altération est mis en avant.

Philippe Bertin : Ce qui correspond aussi à l’altération de la mémoire.

Dominique Mérigard : C’est la mise en image d’un fait, le fait du temps... C’est une façon de sauver la mémoire. Et laisser quelques éléments échapper à la transformation chimique donne aussi l’idée d’une mémoire sélective.

Philippe Bertin : Une autre idée m’a conduit à faire ce travail sur la matière : réduire le contraste entre le caractère artificiel des mises en scènes et l’émotion qui se dégage de la plupart des écrits se trouvant au verso des cartes.

Correspond@nces Avant de réunir ces images dans un livre, vous avez réalisé quelques expositions...

Philippe Bertin : Oui, l’idée m’est venue de réaliser une exposition de photos itinérante. Exposition qui a été présentée dans le cadre du 80ème anniversaire de l’armistice, au centre européen de la Paix dans le Pas de Calais, et présentée également en septembre 2000, à Manosque, dans le cadre des Nuits de la Correspondance. Ensuite, j’ai voulu réaliser un livre qui puisse entre autres donner un éclairage sur les petits vers des mirlitons qu’on retrouvait au bas de chaque carte et que j’avais soigneusement dissous.

Correspond@nces : Vous avez donc souhaité accompagner ces images de textes d’écrivains contemporains, établir une mise en correspondance...

Philippe Bertin : En effet, j’ai proposé à quatre écrivains intéressés par cette époque, Hubert Haddad, Michel Host, Yves Jouan, Jean Miniac, de livrer leur vision personnelle de ce premier conflit mondial. (Lire les extraits choisis). Et Dominique Mérigard, responsable des éditions Intensité a totalement adhéré à ce projet. Parallèlement, j’ai proposé à Yves Jouan d’animer un atelier d’écriture au sein du collège Jean Massé de Villeneuve Le Roi, dans deux classes de 3ème, sur la base du volontariat autour du thème de la correspondance. Cet atelier a donné lieu, grâce au concours du ministère de la défense et du Conseil Régional du Val de marne, à une première exposition à l’arc de Triomphe dans le cadre du dernier Printemps des Poètes. Cette exposition sera à la disposition de l’Education Nationale et fera l’objet d’une présentation officielle le 11 novembre prochain. J’ai proposé à Annette Becker, spécialiste reconnue sur l’histoire de la grande guerre de replacer ces échanges épistolaires dans le contexte de l’époque. Elle a donc écrit la préface du livre.

Correspond@nces pouvez-vous nous parler de la démarche scripturaire des auteurs ?

Dominique Mérigard : Les auteurs ont utilisé différentes formes d’écriture : prose-poétique, lettre, journal intime, billet d’humeur, poésie ? Les auteurs ont travaillé sur un double matériau : sur une centaine de cartes postales de l’époque et sur certaines images retravaillées par Philippe Bertin. Ils se sont replongés dans l’histoire de l’époque afin d’être au plus proche du sujet.

Philippe Bertin : Les lettres, les extraits de journaux intimes sont fictifs, imaginés... et forment au travers de ces éléments de correspondances, une sorte de pont entre la sensibilité des auteurs d’aujourd’hui et le contexte historique.

Correspond@nces Dominique Mérigard, vous êtes à la fois éditeur et directeur artistique...

Dominique Mérigard : En effet, je me suis occupé de la conception graphique, de la sélection des images et de leur mise en correspondance avec les textes. Il y a 24 images et 6 textes de chaque auteur. J’ai choisi de conserver les proportions de la carte postale de l’époque tout en agrandissant les reproductions au format 21,5 x 33 cm, ce qui donne au livre un format inhabituel. Enfin, j’ai choisi un papier (Rivoli) qui met en avant le velouté des images et qui offre plus d’intimité avec le livre.

Philippe Bertin
C’est en fixant sur la pellicule la destruction des abattoirs de la Villette que Philippe Bertin a mesuré combien la photographie avait un rôle à jouer dans notre rapport individuel et collectif à l’Histoire. Il a abordé, sans logique apparente, plusieurs sujets plongeant leurs racines dans le dix-neuvième siècle : le bassin minier du Nord Pas-de-Calais, le cimetière du père Lachaise, le musée d’Orsay. Puis, certains lieux qui condensent et ancrent la mémoire nationale de la France se sont imposés naturellement comme thèmes de réflexion. Ce nouveau cycle permet de revisiter plusieurs villes-symboles, comme Vichy, Lourdes ou Oradour-sur-Glane, dont l’identité s’est figée à un moment-clé de notre histoire.

Dominique Mérigard
Les éditions Intensité ont été créées en 1994 par Dominique Mérigard, elles ont retenu pour ligne éditoriale les travaux photographiques et littéraires sur la mémoire, la réflexion sur le passé et l’histoire. Dominique Mérigard est éditeur mais aussi graphiste et photographe. Il a conçu de nombreux livres de photographie pour d’autres éditeurs. Editions Intensité, Dominique Mérigard
50, rue du Faubourg du temple, 75011 Paris
tél/fax : 01 47 00 98 00 + 01 47 00 13 22
e-mail : intens@iname.com

La Plume et La Faux, 1914-1918, images Philippe Bertin, textes Annette Becker, Hubert Haddad, Michel Host, Yves Jouan, Jean Miniac, éditions Intensité, 2001, 155 F.
Le livre sera présenté au Marché de la poésie, place Saint-Sulpice à Paris, du vendredi 22 au dimanche 24 juin 2001, sur le stand des éditions Atelier du gué avec la présence des auteurs le samedi 23 juin à partir de 14h30.