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Et Ted Nelson créa l’hypertexte... par Pierre de la Coste

 

Qui a inventé l’hypertexte ? Dieu (La Bible) ou Ted Nelson (Xanadu) ? Nous penchons plutôt pour la première hypothèse. Mais le problème, avec Dieu, est qu’il faut prouver son existence. Tandis qu’il suffisait de s’assurer de l’existence de Ted Nelson, en rencontrant ce personnage aussi mythique qu’inconnu, à la dernière fête de l’Internet dont il était l’invité vedette, les 2, 3 et 4 mars 2001, à Paris. Le personnage n’a pas déçu. Grand, le regard impérieux, le verbe (anglais) haut, charismatique, Theodor Holm Nelson, 64 ans, a conquis tous les auditoires. De Catherine Tasca, Ministre de la Culture, qui lui remit les insignes d’officier des Arts et Lettres et le reçut longuement, aux universitaires spécialistes des nouvelles technologies, en passant par le public jeune et mélangé de la Cité des sciences, les chefs d’entreprise du Club de l’Arche et les fonctionnaires et députés européens, tout le monde l’a écouté, en essayant de le comprendre. Look déconcertant d’intellectuel contestataire américain, toujours coiffé d’un béret basque et chaussé de baskets, même sous les lambris ministériels, Ted Nelson électrise, convainc et séduit, en assénant partout la même thématique et les mêmes concepts, sous de multiples angles : Voilà ce qu’est le projet hypertexte originel. Voilà ce que vous croyez qu’il est et qu’il n’est pas. Voici ce qu’il sera si l’on m’écoute. Théoricien incontesté de l’hypertexte, dont il a inventé le mot et défini la chose dès le début des années soixante, Ted Nelson, aux côtés de Vint Cerf (le père de l’Internet), Tim Berners-Lee (créateur du World Wide Web) et Douglas Engelbart, fait partie du club très fermé des quelques visionnaires qui ont contribué au bouleversement de notre monde par les technologies de l’information. Dans la vie quotidienne, Ted Nelson est une sorte d’encyclopédie multimédia ambulante, un commando parachutiste de l’intelligence. Il ne se sépare jamais de sa caméra, avec laquelle il filme en quasi permanence son environnement. Son ordinateur portable en bandoulière, il est prêt à tout instant pour une démo de ses derniers projets. Un dictaphone, une multitude de carnets et de blocs de papier de toutes tailles, ainsi qu’un ingénieux système de stylos entourés de rubans adhésifs qu’il porte en sautoir, complètent son équipement. Ce dispositif lui permet de noter une pensée, d’enregistrer un fait, de filmer un interlocuteur, et tout cela en continu. Curieux de tout (un monument, un système d’affichage par cristaux liquides à la gare de l’Est, la racine d’un vieux mot français), ouvert à tous (la remarque d’un étudiant peut faire jaillir une idée), il constitue ainsi depuis des dizaines d’années, sur tous les sujets, une gigantesque bibliothèque d’écrits, de sons et d’images, dont le simple archivage commence à poser des problèmes de place et d’argent à Marlène, sa compagne, chargée de gérer les relations avec le monde réel. Car le problème, depuis les origines, est l’entrée des idées de Ted Nelson dans la réalité. Ses idées, il les a exprimées dans un certain nombre de livres (Computer lib, 1974, Literary machines, 1980), de grands projets inachevés (Xanadu, puis ZigZag, et aujourd’hui TrueLit), et dans un travail sur la "Philosophie de l’hypertexte" mené à l’université de Keio, au Japon, où il réside actuellement. Cette pensée, foisonnante, comment la résumer ? Dans chacune de ses interventions, Nelson a d’abord frappé ses interlocuteurs par son discours critique radical du monde de l’informatique. La structure "hiérarchique" des ordinateurs actuels, simple "simulation du papier", voulue par les "teckies" (technologues) à l’imagination bornée, n’est pas fatale. Une alternative est possible, moins technicienne, plus philosophique, plus littéraire (Xanadu est le titre d’un poème de Coleridge). Aucun constructeur informatique ne trouve grâce à ses yeux, surtout pas Steve Jobs, fondateur d’Apple et prétendu "rebelle". Mais sa critique ne s’arrête pas aux ordinateurs, elle s’étend à l’Internet et au web tels qu’ils existent. Là est le paradoxe. Comme chacun sait, la grande réussite du web est due à l’existence de liens hypertextes qui permettent de circuler d’un document à l’autre. Or, une fois de plus, Ted Nelson ne reconnaît pas son bébé. Il n’a pas de mots assez durs pour le web qui " trivialise le projet original de l’hypertexte ". Mais quittons le mode négatif pour parler a contrario des concepts positifs créés par Ted Nelson, bien avant tout le monde. Depuis toujours, Ted Nelson est hanté par le fonctionnement naturel de la pensée, que le texte imprimé enferme dans la linéarité. Or, selon lui, une autre forme d’écriture, hypertextuelle, dont la structure traduirait la complexité du monde, peut et doit exister. "Par hypertexte, écrit-il, j’entends simplement écriture non séquentielle." Voici, sommairement décrits, quelques caractéristiques qui découlent de cette conception :
L’hypertexte est un mode de mise en relation, de comparaison et d’annotation universel entre documents, ce qui suppose que les liens soient toujours bi-directionnels (ce n’est pas le cas sur le web).
Dans cette bibliothèque universelle, les adresses des documents sont stables, les liens hypertextes portent toujours sur les documents originaux et donc ils ne se cassent jamais (il n’y a pas de "Not found" et autres "Error 404").

Les liens hypertextes peuvent pointer sur n’importe quel endroit du document, ils sont "profonds". Nelson parle de "Transclusion" pour désigner en quelque sorte le lien hypertexte "parfait" : un fragment d’un texte inclus comme une citation dans un autre texte.
Enfin, last but not least, l’hypertexte ainsi conçu doit gérer les droits d’auteur. C’est-à-dire qu’un système "franc et honnête" calcule ce que doit payer le lecteur à chacun des auteurs des textes reliés entre eux par des liens hypertextes et qu’il visite successivement. Cette conception idéale de l’hypertexte, effectivement non retenue par les créateurs du web, pose quelques problèmes pratiques qui sont loin d’être résolus. Tout d’abord, il met en cause le code informatique tel qu’il existe, notamment dans le langage HTML, dont le tort, selon Ted Nelson est "d’encapsuler" le texte par des balises informatiques. D’autre part, il suppose l’existence d’un système de micro paiement à l’acte, qui pour l’instant n’a pas vu le jour sur Internet (un texte de quelques pages pourrait valoir moins d’un centime). Enfin, Ted Nelson pense beaucoup plus à l’écrit qu’à l’image et au son. Une extension du concept au multimédia poserait quelques problèmes supplémentaires de puissance et de débit. Mais le grand événement de la venue de Ted Nelson à Paris est un changement de stratégie, dévoilé notamment au contact du ministère de la Culture et des universitaires français. Le radical est devenu réaliste au moins sur un point : il ne cherche plus à créer une alternative au web. Admettant la généralisation d’un système abhorré, l’inventeur de l’hypertexte veut maintenant créer un simple programme, téléchargeable sur tout navigateur, qui permettrait de lire un format spécifique, mais accessible par le web, au même titre que les autres (HTML, flash, PDF, etc...). Ce format, baptisé XVF, n’aurait pas vocation à devenir le standard de l’Internet mais peut-être seulement à assurer la diffusion payante de certains "contenus à valeur ajoutée", notamment culturels.
Ted Nelson a lui-même rappelé à plusieurs reprises, lors de son séjour à Paris, que "les Français ont une vision beaucoup plus culturelle de l’Internet que les Américains" lesquels "ne voient que leur intérêt financier à court terme." De là à penser que son système pourrait être lancé avec des contenus francophones, il n’y a qu’un pas... Cette nouvelle stratégie peut rencontrer un écho certain, et provoquera, pour le moins, un certain débat. Car les idées de Ted Nelson continuent à appuyer cruellement là où cela fait mal sur le web, qui n’arrive pas à guérir de certaines de ses maladies infantiles. La culture du "tout est gratuit" limite l’enrichissement des contenus du web et tend à ruiner auteurs et producteurs (affaire Napster) ; les liens hypertextes n’y ont pas la pertinence et la précision nécessaires ; enfin, les changement d’adresse ou les disparitions pures et simples de pages représentent un casse-tête que même les grands moteurs de recherche super-puissants ne parviennent pas à surmonter.
Celui qui un jour inventa l’hypertexte (Dieu, Ted Nelson ?) pourrait bien, à nouveau, avoir son mot à dire sur l’évolution de notre monde. Ni l’un ni l’autre ne voudraient l’abandonner aux "teckies". Pierre de La Coste
pdelacoste@ile-des-medias.com

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Le site du projet originel de l’hypertexte. Un historique, des résumés des textes fondateurs, et l’actualité des travaux de Nelson "Le nouveau modèle Xanadu pour le web " (en Anglais). La page personnelle de Ted Nelson à l’Université de Keio (en Anglais). Le ministère de la culture a publié quelques morceaux choisis de Ted Nelson traduits en français par Alain Giffard. Mélusine, Site français consacré aux différentes formes d’écriture hypertexte : poésie, philosophie, roman, journalisme.