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A la Une. Petite histoire du roman e-pistolaire

édition du 30 mai 2001

Paru en 1993, Love, de Paul Kafka - un lointain cousin de Franz -, paraît bien être le premier roman e-pistolaire. Un étudiant en médecine travaille la nuit dans une maternité et, entre deux accouchement, squatte l’ordinateur de l’hôpital (mot de passe : Love) et envoie deux e-mails et un document word à trois correspondants. Pour la première fois semble-t-il, l’e-mail accède à la dignité littéraire, même si le livre ne se compose pas que de courriers électroniques proprement dits. L’année suivante, le sexologue Avodah Offit publie Virtual Love. Le livre raconte les échanges épistolaires par e-mails de deux... sexologues. On imagine assez aisément les principaux sujets de conversation.
En 1995, Carl Steadman offre directement sur le web Two Solitudes. Deux amoureux de sexe indéterminé, Lane et Dana, y échangent des courriers électroniques, mais la véritable originalité de cette fiction est qu’il était nécessaire de s’y abonner, comme à une liste de discussion. Chat, de Nan McCarthy, paru la même année, est également un échange entre deux personnages, Bev et Max. Le livre inclut un glossaire des smileys et, nous dit-on, peut se lire en une heure - si c’est un argument de vente, il est à double tranchant. Deux ouvrages encore en 1996 : E-mail, a love story, de Stephanie D. Fletcher, et Recuerdo, de l’auteur Philippin Cristina Pantoja Hidalgo. En 1997, Reply All est publié dans Slate. Le projet est original, puisqu’il n’y a pas un, mais trois auteurs se répondant par e-mails. On n’en saurait dire autant de Safe Sex, an e-mail romance, publié en Nouvelle-Zélande par Linda Burgess et Stephen Stratford. Quant à Exegesis, d’Astro Teller (petit-fils de Stephen Teller, inventeur de la bombe H), il marie l’épistolaire et la science-fiction : une jeune chercheuse impliquée dans un projet d’intelligence artificielle - un moteur de recherche "intelligent" - engage, à sa grande surprise, le dialogue avec celui-ci ? Il s’ensuit des rapports complexes entre l’être humain et la machine.
En 1998, Message Pending, a story about interoffice love, de Leslie R. Guttman, est publié sur le web mais on peut également le télécharger sur Palm Pilot. Spin the Bottle, du Néo-zélandais James Pope, nous raconte les émois qu’une adolescente confie à son ancienne prof. Sarah’s Page, d’Anna Murray, est aussi une histoire d’adolescente écrivant cette fois à sa meilleure amie (en langage "jeune") et fondée, paraît-il, sur l’expérience de l’auteur. L’ouvrage a fait des petits : un site web et un cédérom, Sarah’s Page web builder.
1999. La frontière fiction-réalité se dissout dans Virtual Love, édité par Judy Calheiros, une journaliste vivant au Brésil. Il s’agit de la correspondance électronique de Barry et de Patricia, qui durera cinquante-six jours jusqu’à leur rencontre "pour de vrai". Mais pourquoi donc ont-ils besoin d’une éditrice ? Là encore, un site web fait le service après-vente : on peut écrire aux auteurs (ou aux personnages ?). Letters from the fire, d’Alma A. Hromic et R.A. Deckert, exploite une veine plus tragique puisqu’il s’agit, durant la guerre de Yougoslavie, de la correspondance fictive entre une femme serbe, Sasha, et un Américain de Floride, Dave. Inutile de dire qu’ils tombent amoureux malgré les distances et les bombes. Curieusement Target, de Miro Markovic, publié à Belgrade, exploite une situation similaire. The Nanny and the Iceberg d’Ariel Dorfman est plus complexe et plus original puisqu’on y trouve l’histoire d’un Chilien ayant fait le pari de dormir chaque nuit avec une femme différente vingt-cinq ans durant, d’un iceberg remorqué de l’Antarctique en Espagne, et du jeune Gabriel McKenzie, le narrateur, venu retrouver son père à Santiago. L’ouvrage, écrit dans une mixture d’anglais et d’espagnol, prend la forme d’un long courrier électronique adressé par Gabriel à une ex-petite amie. C’est en tout cas un des ouvrages les moins conformistes qu’ait suscité l’e-mail. Papa Papachinois, du Québécois Claude Jasmin, auteur de nombreux romans, est la correspondance entre une fille et son père.
Enfin nous voici en l’an 2000, et cette fois ce sont cinq romans qui s’offrent à nous, parmi lesquels ceux de Matt Beaumont. Dear Stranger, Dearest Friend, relate le combat d’une femme contre le cancer ; Novembre la nuit, le septième roman du canadien Raymond Plante, exploite curieusement la même situation... Quant à Un automne sans alcool, du Français Etienne Villain, Correspond@nces en a déjà parlé (n°3).
Il reste à dire un mot de Get Mail, une ?uvre anonyme qui semble dater de 1999. Calquée sur les Souffrances du Jeune Werther de Goethe, l’oeuvre, en allemand malgré son titre, se lit sur le web via une interface semblable à celle d’un programme de courrier électronique.
Une impression globale... Bien peu d’originalité dans l’ensemble, sans doute censée être remplacée par la nouveauté technologique (le livre de Matt Beaumont n’est pas le seul à prétendre au titre de "premier roman par e-mail"...). L’amour est certes un sujet éternel, mais on ne voit pas que l’e-mail le renouvelle de manière fondamentale. Seuls les livres d’Astro Teller et d’Ariel Dorfman paraissent sortir du lot, le premier exploitant un thème banal de la science-fiction mais que le courrier électronique rend assez convainquant (un bon nombre d’e-mail automatiques sont déjà générés par des machines). Ce qui frappe aussi, c’est la tendance affirmée à décliner la fiction sur le web, sinon à la rentabiliser. Pourquoi dans ce cas partir d’une ?uvre originale ? Email Show Inc. franchit le pas en nous proposant de recevoir des courriers électroniques échangés par les personnages de diverses fictions cinématographiques à succès comme American Psycho ou Erin Brokovitch. Ces opérations de marketing sont maintenant prolongées par des fictions épistolaires, comme The boy next door de Meg Cabot. Email Show, qui revendique 75000 abonnés, nous promet Wish you were here, l’histoire de deux travel writers qui communiquent et, tenez-vous bien, tombent amoureux l’un de l’autre. On s’en serait douté.

Sylvain Jouty

emailstory

E-mail story , de Matt Beaumont
Le sous-titre nous prévient : "sexe, mensonge et vie de bureau". L’histoire se déroule en deux semaines dans le cadre d’une grande agence du pub internationale, Miller Shanks, alors qu’elle tente d’obtenir le budget Coca-cola. Comme notre Beidbeger national, l’auteur est publicitaire, il a été viré, il dresse un portrait corrosif et drôle du monde des publicitaires. Comme lui aussi, et tout naturellement il a le sens de la pub et du marketing. Son roman, vendu en trois langues comme le premier roman par e-mail, a du succès et connaît aujourd’hui une suite (non encore traduite, the e before Christmas). Et le site web parodique se présente comme celui de l’agence de pub où se déroule l’action ? En fait E. (titre original) surfe avec vigueur, mais non sans talent ni habileté, sur des thèmes à la mode. Le courrier électronique bien sûr, mais aussi la nouvelle économie, l’entreprise, le marketing ? Et bien entendu le monde publicitaire : les publicitaires appliquent à eux-mêmes l’autodérision, exactement comme la publicité sait se moquer de la publicité. Celle-ci connaît son métier et sait faire, comme on dit. Ce livre a les qualités mais aussi les travers du monde qu’il décrit, et notamment celui de penser que, pourvu qu’un slogan soit bon, il n’a pas besoin d’être vrai.
S.J.