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> Edition du 7 février 2007
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Billet d’humeur L’actualité sentimentale

par Laurent Carceles, 30 mai 2001

Toutes les nuits, nous avons cette lumière allumée en nous. Une petite fille, un enfant s’endort et attend à l’intérieur de nous, espère l’amour, et y croit. Mais le monde et l’Histoire du monde, sous ses dehors de libérations, le contredit. Le film d’Eugène Green est intellectuel. Il parle beaucoup. Beaucoup du cinéma mais aussi du théâtre dont il reprend le classicisme par l’immobilité des bras de ses acteurs et les déclamations de toutes les liaisons énoncées. Il parle aussi à notre intelligence. Le sens n’est pas donné à voir mais tout juste proposé, supposé. Les images ne donnent pas leur sens de lecture, elles ne font qu’insinuer. Il joue de l’image comme dans une bande dessinée : les monologues récitant les lettres sont indissociables des images, même futiles. Le film d’Eugène Green est auto critique. Il se lance la pierre à lui-même. Il rappelle ses personnages à la dure réalité du présent et de l’Histoire en cours qui court. Même les professeurs "cassent" Jules, l’étudiant trop emphatique dans sa manière de déclamer. Le réalisateur n’épargne pas ses personnages : Jules est impossible à prendre au sérieux, le plus sérieux, Henry, porte une moustache ridicule, la plus sensée, Emilie, perd son identité et son intégrité dans de fausses revendications pseudo féministes et réellement fascistes ? Ainsi de suite. Le film d’Eugène Green nous parle de l’amour et du sacré. Et il n’en trouve pas. Ou tout à la fin. En fait, il nous laisse là, ce film. Il nous fait l’inventaire d’une société qui a voulu se rebeller et se libérer des petites cases confortables de nos vies et qui les a remplacées par la dictature du plaisir, de l’abandon et de la trahison. Mai 68 ? Ce n’était pas une révolution et ce sont ceux qui avaient gagné 1945 qui ont gagné 1968. Les mêmes. Les autres sont morts broyés, tabassés ou drogués. Ou ils sont devenus de grands responsables d’entreprises, après un mariage ? "de raison" ? Le film d’Eugène Green nous laisse là. Tous les personnages nous regardent de fa[r]ce, nous spectateurs. Comme pour nous demander "Et vous, que faites-vous ici ? Qu’en pensez-vous ?" . Henry rate la marche de la passion, même s’il la regarde fixement. Il (se) "casse la gueule" en amour pour se réveiller trop tard. Jules se retrouve à payer l’amour parce qu’il a faim de le rencontrer et se lasse de chercher ce que personne ne veut partager. Son art et les anges partent avec les directeurs barbus de théâtre. Il ne reste plus qu’Emilie, dans son couvent pastoral, pour prier des Dieux absents de ce film qui viendront la visiter tout de même. Reste aussi l’enfant, l’incarnation de toutes ces questions. Acceptera-t-elle l’être humain, elle qui vit sans père et sans mère ? En tout cas, Toutes les nuits, cette enfant veille à sa fenêtre. Elle attend que le poète dé(sen)chanté vienne dans sa chambre lui parler d’un amour qu’il n’a pas connu et qu’il espère qu’elle connaîtra ? et qu’elle saura faire vivre.