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> Edition du 7 février 2007
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Les cartes postales. Olivier Adam

avril 2001

Un truc à nous. Un bout de carton avec des mots tout faits et qui ne disent rien. Un truc très pauvre. Pour des mots pareils. Des mots de rien. Sans chair. Juste l’os. L’os du sentiment. C’est juste ça. Ce n’est pas de l’écriture. Pas de littérature là-dedans. Aucune. Juste les phrases posées là par nous qui n’écrivons jamais. Il y a différents niveaux dans l’écriture. Écrire une lettre à quelqu’un c’est déjà écrire. C’est déjà autre chose. Un truc pour les autres. La carte postale, c’est un truc à nous. Un bout de carton. Des mots pauvres. Qu’on recopie. Des mots obligés, mais qui sont les nôtres au fond. Pudiques, discrets, attentionnés. La carte postale on ne l’écrit pas. On se contente de la remplir (comme un formulaire). Nous sommes sur la Côte. Il fait beau. Les enfants s’amusent. On a des coups de soleil. C’est bientôt la fin. Grosses bises. Ce n’est pas une lettre : c’est un envoi postal ?

On ne la lit pas non plus. On s’en fout bien de la lire. On sait d’avance ce qu’il y a dedans. Il n’y a même pas de surprise. On sait déjà que l’autre est en Bretagne, au camping de Ploumenec. On sait bien qu’il y a la mer là-bas, des plages, que le temps est instable et que les enfants se sont faits des copains. On sait tout ça. La carte ne nous apprend rien. On la lit à peine. Ce qui compte c’est l’objet. Le bout de carton. L’envoi. L’envoi gratuit. D’un bout de carton qui ne dit rien. Comme un geste pur. Débarrassé du trop signifiant, réduit au geste même.

Quand on la reçoit, on la regarde à peine, on la lit encore moins et on est content de savoir qu’on existe, que quelqu’un nous fait signe. Le tout c’est ce temps là que l’autre a pris. Sur sa table de camping, dans sa chambre d’hôtel, à la terrasse d’un petit café sur le port, sur la plage. Cette attention. On n’en demande pas plus. C’est assez égoïste mais on n’aurait pas préféré recevoir une lettre. Savoir vraiment, recevoir des nouvelles. Non la carte postale c’est pudique et c’est bien comme ça. Ca ne dit pas trop, ça n’en demande pas non plus. C’est comme le matin au bureau : comment ça va ? Bien et toi ? Ca va. Personne n’aurait l’idée de répondre vraiment à de telles questions. Heureusement.

Sur le frigo on collectionne. Ou sur le buffet du salon. Chaque été on fait sa petite exposition. On expose des signes et des attentions. On sort les preuves. Les preuves de l’existence de l’autre, les signes de sa propre existence. Les vieux trop seuls font ça. Ils font les comptes. Qui pense encore à moi ? Ils exposent ça à la visite. Voyez comme mes petits enfants m’aiment, ils m’envoient encore des cartes postales. Je ne suis pas tout à fait mort. Et les mots là dedans, bien sûr les mots n’ont pas d’importance. Et même le recto, d’ailleurs. Finalement, d’une carte postale, il ne reste que le carton. Un bout de carton entre deux personnes. C’est simple et dérisoire. C’est le lien social dénudé, le fil. Et les vieux ne tiennent plus qu’à ça. Ils exposent ça entre les fleurs artificielles, les trucs en cristal et la pendule.

On ne s’envoie de cartes que pour les vacances. On n’écrit jamais à personne, sinon. On se téléphone plutôt. Dans la vie "quotidienne". La vie de tous les jours. Mais les vacances c’est autre chose. C’est tout plein de rites un peu sacrés. On s’entasse sur les plages, on boit du rosé sous le auvent des caravanes, on pique nique et on envoie des cartes postales. Il y en a que ça fait marrer. Qu’ils se marrent. C’est les autres. On leur laisse les longues lettres sur le papier blanc, cachées sous l’enveloppe. On leur laisse leur vie. La nôtre c’est onze mois qu’on passe dans l’attente du douzième, celui qui les fait rire, nos cartes postales, nos destinations atlantiques, nos mers trop froides et les nuages trop souvent là. Le matin on se lève quand on veut. On sort la tête du auvent et on dit bonjour à ceux d’à côté. Ils nous sourient. Ca change. La journée, personne ne nous emmerde. Il y a la mer. Elle est là pour tout le monde. Pas bégueule. On en prend notre part. Le soir, on se promène sur le port. On passe devant eux. Ils sont attablés, décortiquent des fruits de mer en sirotant du vin blanc. Ils manient les mots, font les malins. Ils sont là comme ils seraient à Paris. Ils mettent des plombes à choisir des cartes à six francs qu’ils n’enverront même pas. Nous on s’en fout. On rentre au camping. Demain on enverra une carte à la tante Jeanne. On lui fera un signe. Elle sourira. Elle comprendra qu’on est en plein dans le seul mois qui compte, entassés sur les plages, entassés sur les pelouses trouées du camping des "flots bleus". C’est pas pour lui faire envie, c’est juste pour dire que c’est notre tour et qu’on est bien content. Qu’on est libre un peu. Et tranquilles pour une fois.


alouestdef

Du même auteur : Déjà paru : Je vais bien, ne t’en fais pas (roman - Le Dilettante 2000 et Pocket 2001) - Vient de paraître, avril 2001 : A l’Ouest (roman - L’Olivier ).
Olivier Adam est également un des organisateurs des Nuits de la Correspondance à Manosque