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Billet d’humeur, Petit traité de cartographie poulinienne

édition du 13 juin 2001

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Je viens de recevoir une série de cartes postales de Paris. L’ami Jean-Pierre me rappelle que, dans une ville apparemment blasée, traînent toujours nos éternels amoureux. Figés sur la dernière carte postale, comme cela, à sourire béatement sur leur scooter, on pourrait les croire idiots. Imbéciles heureux.
Non, intelligemment, l’ami Jean-Pierre me les montre autres. Le message du passé
C’est un mur qu’on casse ? Un petit morceau du mur, mais mûr tout de même. Il tombe et révèle l’enfance cachée et ses pleurs, sa solitude et ses trésors. C’est l’hier qui n’est pas réellement passé ; qui nous souvient. Tout n’est pas terminé. Et pour commencer de vivre, il faut rendre l’enfance. En prendre le meilleur et laisser le reste ? Passé. Les lettres de la concierge
C’est une femme qui embrasse une vieille photo dans un cadre. Les souffrances confortables dans lesquelles nous installons nos mots quotidiens. A ressasser les mêmes lignes dans les mêmes lettres ? ASSEZ dit Amélie. Coupez, on rejoue la scène, "cut version". On dé-coupe tout et on re-commence. Parfois, pour laisser passer les maux, il faut leur redonner vie. Leur redonner corps. Une nouvelle jeunesse. Les vidéos d’Amélie
C’est un cheval qui court au milieu du peloton du Tour de France. Image d’ailleurs, d’au-delà, venant de l’extérieur. Etrange. Elle n’arrive qu’une fois mais elle est arrivée. C’est le moment de parler. Mais on préfère encore se taire, écrire. Ecrire, c’est un stratagème pour ne pas se montrer (à) nu. On risquerait de se cogner aux coins de plomb de nos c ?urs figés. Les murs des transports urbains
C’est une affichette sur les murs du métro. Une interrogation. Un défi auquel on répond. Nino court après le rêve qu’Amélie lui lance. C’est haut ! Sera-t-il à la hauteur ? Au milieu des gares, on trouve des morceaux d’histoires, des correspondances entre la vie et l’image, entre le tous-les-jours et l’instant présent. Les êtres humains deviennent des tags se promenant, tout habillés, dans les couloirs. Tiens, un photomaton, si on faisait une photo ? La vitre du menu et la vitre du sex-shop
C’est un rideau de perles à la porte d’une cuisine. Les perles bougent. Ce n’est que le chat. Nino, dans son sex-shop, cache son amour du livre et du libre derrière les godemichés. Amélie, dans son bar-tabac, se cache tout court derrière ses mines de petite fille qui ne veut pas grandir. L’un des deux en aura bien ASSEZ ! Quel est le petit mal doux qui leur fera briser la glace, passer la porte, franchir le seuil ? Les clichés du nain
Ce sont les photos souvenir d’un nain de jardin qui voyage dans le monde entier. Parce qu’à un moment, on s’enterre ou l’on part. Sans mot dire. Parfois, une prise de vue vaut toutes les explications. Des lettres qui viennent de plus loin qu’ailleurs, des lettres qu’on "ne comprend pas". Il faut aller voir là-bas si nous y sommes. Ce sont autant de cartes postales que Jean-Pierre m’a envoyées. Elles parlent toutes d’une missive bizarre qu’une partie de moi rejetait. Comme on déchire un courrier qu’on n’a pas aimé. Qu’on n’a pas compris. "Quand le doigt montre le ciel, l’imbécile regarde le doigt".
Derrière le bonheur d’Amélie et Nino sur le scooter, il y a le bonheur tout court. Est-ce si difficile de parler d’amour et de bonheur ? Laurent Carceles