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> Edition du 7 février 2007
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Entretien avec Dominique Autié. Le vitrail, ancêtre du web ?

Juillet 2001

... On n’y trouvera guère les rengaines habituelles sur les potentialités de l’hypertexte (quand s’apercevra-t-on que celui-ci peut aussi être une contrainte ?), mais des interrogations plus subtiles et plus troublantes, des analogies inattendues,des digressions qui font sens sur les anciens arts de la mémoire, le vitrail, la bibliothèque d ?Alexandrie et même le Saint Suaire (auquel Autié consacra un livre). De la comparaison entre la page et l’écran, il ressort avant tout, pour l’auteur, que les deux supports ne participent pas de la même logique et n’obéissent pas aux mêmes règles. Dès lors, l’ouvrage débouche aussi sur des principes, par exemple de typographie ou de "mise en ligne", utiles à méditer pour quiconque a à faire à l’écrit... à l’écran. Son livre vient d’être récompensé par le grand prix de l’oeuvre multimédia de la Société des gens de lettres.

Dominique Autié, De la page à l’écran. Réflexions et stratégies devant l’évolution de l’écrit sur les nouveaux supports de communication.. Éditions Elaies (Montréal), 112 p., 85 F. On peut commander ce livre pour 100 F (port inclus) chez Intexte (www.intexte.com), la société de conseil éditorial créée par Dominique Autié.

Interview

De l’écrit à l’écran s’intéresse plus à l’internet qu’au courrier électronique. Correspond@nces a tenu à recueillir l’avis de Dominique Autié au sujet de "l’e-epistolaire".

Correspond@nces. Quelles sont, selon vous, les différences entre la correspondance classique et l’épistolaire numérique ?

Dominique Autié : Si l’on excepte l’usage strictement professionnel, le courrier électronique me semble devoir être rapproché du téléphone portable : l’analyse des contenus de communication est, dès lors, moins significative que celle des postures. On sait que le premier échange d’une communication téléphonique depuis un portable (et l’appel professionnel n ?échappe parfois pas à cette figure imposée) consiste à "donner sa position". Dire où l’on se trouve constitue même, souvent, le seul véritable contenu informatif de l’échange. Sous des prétextes ludiques (l’envoi d’un test, d’une séquence humoristique, d’un gimmick ?), militants (pétition à signer et à transférer à ses propres correspondants) ou "communautaires" (alerte à virus), nombre de courriers électroniques non professionnels n’ont pas d’autre motif que de confirmer sa position sur la Toile à quelques navigateurs solitaires, plus ou moins identifiés, parfois hypothétiques.
Des correspondants m’ont fait remarquer que la rédaction de mes courriers électroniques ressemble à s’y méprendre à celle de mes lettres (que j’écris sur ordinateur depuis dix ans). Je constate la même tendance chez certains de mes correspondants dès lors qu ?un contenu épistolaire "classique" recourt aux facilités de transmission de l’e-mail. Il n’est pas rare d’observer un usager enfermé dans une cabine pour téléphoner depuis son portable. Nul doute que la nature de communication requiert soudain, fût-ce de façon symbolique, la posture traditionnelle ? isolement, confidentialité, pudeur... ? que la pratique du téléphone cellulaire a fait voler en éclats.

Correspondances. Vous insistez beaucoup dans votre ouvrage sur le rapport au corps. Que devient celui-ci dans l’usage du courrier électronique, presque entièrement dématérialisé ?

D. A. Imprimer sur papier ce qui est produit (ou reçu) à l’écran consiste ? plus encore qu’à la matérialiser ? à incarner la communication électronique. Le papier, c’est mon corps. J’avoue tenir d’autant plus à cette idée qu’elle est, pour moi, un fait d’expérience quotidien.
Alors qu’un client à qui j’adresse un travail en "fichier joint" va consciencieusement imprimer mon e-mail (même si je n’y ai porté aucun message) pour garder trace de l’heure et des modalités de mon envoi, deux correspondants ne se ménageront aucune trace, autre qu’informatique, de leurs échanges privés. Ce qui tendrait à signifier qu’ils ne s’investissent pas "corps et âme" dans leur courrier électronique. Et confirme bien qu’Internet appartient à toute une panoplie d’objets très contemporains, autorisant un investissement light, une culture et une pratique de surface, une nouvelle économie de l’empreinte : sont apparus dans une stricte simultanéité le courrier électronique et le tatouage qui s’efface avec un gant de toilette et du savon ?
Mais ne doutons pas qu’un adolescent qui, pour la première fois, écrira Je t’aime en bas d’un e-mail réalisera une "sortie papier" de son message, et que celui-ci sera, dès réception, imprimé par la destinataire.

Correspondances "Le papier, dernier support du secret", écrivez-vous. Mais, en même temps, le courrier électronique paraît bien donner un renouveau à la correspondance intime ?

D. A. Le temps réel, c’est le contraire du secret. Le secret, c’est du différé. Voir Loft Story et les trois ou quatre minutes de décalage introduite par les réalisateurs entre le vécu, le réel du loft et sa retransmission réputée "en direct". Tout le "secret" tient dans ces quelques dizaines de secondes (et il s’agit, en la circonstance, d’un secret passablement calamiteux, celui d’une tricherie, d’une manipulation des masses).
Les TIC n’excluent pas le secret, ni le virtuel l’occulte, tant s’en faut ! Tout simplement parce que le "temps réel" reste un modèle théorique : et c’est bien dans les interstices, dans les temps et les espaces d’acheminement, dans les zones aveugles que se glisse le hacker. Mais, ici encore, ce qui compte est la perception inspirée à l’internaute d’une communication en temps réel et l’imaginaire qui s’y nourrit.
Par ailleurs, le secret, c’est de la mémoire vive : qu’un secret devienne de la mémoire morte, il s’évente ou s’oublie en tant que secret. Le disque dur d’un ordinateur que l’on met au rebut est gorgé de duplicata dont l’utilisateur, le plus souvent, ignore que l’électronique les a réalisés et archivés. Mais il ne s’agit pas là de secrets, à proprement parler.
Un secret, c’est une concrétion de contenu, une gemme de sens qui requiert un écrin et se conserve, sous clé, à l’abri de la lumière. L’intime me paraît ressortir à un ordre tout autre et tirer sa plus-value, ces temps-ci, de sa capacité à s’exhiber... Que des sociologues puissent observer que le courrier électronique favorise la correspondance intime me semble assez cohérent. Quels sont nos secrets, dans quelle mémoire les cultivons-nous in vivo, voilà une question qu’il ne convient pas d’abandonner aux sociologues et que chacun de nous peut se poser devant son ordinateur.

Propos recueillis par Sylvain Jouty