Fondation d'entreprise LA POSTE

Recherche

> Edition du 7 février 2007
Accueil > Correspondance > Billet d’humeur > Billet d’humeur L’être européen(ne),

Billet d’humeur L’être européen(ne),

par Laurent Carceles

"Chère vieille Europe, cher vieux continent ?".

Un morceau de 23 minutes 43 clôt le dernier disque de Noir Désir, révélé au public le 11 septembre 2001. Intitulé L’Europe, il consiste en un long message directement adressé à cette "princesse de l’histoire". Naviguant entre lyrisme et description factuelle, entre l’hypnotisme des mots et l’espoir de la (re)naissance d’un idéal, cette chanson fait le point sur une crainte et un doute : quelle Europe allons-nous créer ? L’utopie proposée après-guerre n’a-t-elle pas perdu de sa superbe ?

Donc Bertrand Cantat écrit à l’Europe : "Te souviens-tu de la force brutale ?". Amant éconduit et déçu ("toute ton âme s’est usée sur ce chemin sans fin et sur ce va et vient"), il lui demande à la fois des comptes et des nouvelles, voyageant entre crudité du langage ("putain autoritaire") et élans poétiques ("Comment ça marche un corps étranger à son corps on n’sait pas on s’en fout on s’embrasse quand même et puis on a raison."). En contre-chant, Brigitte Fontaine profère ses maximes : "L’Europe est une petite déesse mortelle". Qui chante contre qui ? Personne. Les mots, complémentaires, se font écho.

Proche de la récitation poétique, cette fresque épistolaire, chanson de geste, enquête de réponse, se tient par la force du choc entre désespoir lancinant et volonté de sortir de la mécanique infernale décrite par les deux interprètes : "Car tout n’est pas perdu non tout n’est pas perdu de vos mythes d’aurore ici le soleil brille pour tous et on y croit."

Le rythme lancinant de la musique marie l’ethnique et l’électronique. Dans cette cacophonie maîtrisée, le texte aussi joue de la répétition. Les phrases s’enchaînent et se déchaînent, scandées ("une fois", "deux fois", "six fois"), tempérées d’humour ("Je ne suis pas chauvine mais la France est quand même la reine des fromages."). Entre les incantations de Brigitte Fontaine ("La vie commence maintenant, et maintenant, et maintenant") et le flot prolixe de Bertrand Cantat, la partition se gonfle progressivement en un bal sauvage : "Et on entend au loin résonner les clameurs de la foule, les beaux mouvements d’ensemble ?".

Chanson limite, limite du rock et de la chanson réaliste, L’Europe est une interpellation sur les limites et les territoires : "A quelle hauteur vas-tu ériger tes remparts ? Où vas-tu repousser tes nouveaux murs d’enceinte ?" Après avoir évoqué les grands fantômes menaçants, obsédés par le point G ("et enfin de guerre lasse, et enfin de guerre lasse."), la voix d’outre-tombe de Brigitte Fontaine, dans un dernier sursaut, sauve la fin du poème épistolaire musical en criant une autre lettre : P !

L’Europe (Bertrant Cantat/Brigitte Fontaine - Noir Désir/Akosh Szelevényi), extrait de Noir Désir Des visages des Figures, Barclay - Universal, 2001