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> Edition du 7 février 2007
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Histoire de lettres Jean-Paul Sartre refuse le Prix Nobel en 1964

Elodie Bessé

Sartre

En 1964, Sartre écrit et publie Les Mots. Peu de temps avant d’être annoncé officiellement la rumeur court que Jean Paul Sartre allait recevoir le prix Nobel, Sartre écrivait alors le 14 octobre 1964 une lettre d’excuses au secrétaire de l’académie Nobel.
Monsieur le Secrétaire, D’après certaines informations dont j’ai eu connaissance aujourd’hui, j’aurais cette année quelques chances d’obtenir le prix Nobel. Bien qu’il soit présomptueux de décider d’un vote avant qu’il ait eu lieu, je prends à l’instant la liberté de vous écrire pour dissiper ou éviter un malentendu. Je vous assure d’abord, Monsieur le secrétaire, de ma profonde estime pour l’académie suédoise et le prix dont elle a honoré tant d’écrivains. Toutefois pour des raisons qui me sont personnelles et pour d’autres qui sont plus objectives, je désire ne pas figurer sur la liste des lauréats possibles et je ne peux ni ne veux, ni en 1964, ni plus tard, accepter cette distinction honorifique. Je vous prie, Monsieur le secrétaire d’accepter mes excuses et de croire à ma très haute considération.

Mais la lettre ne fut pas ouverte et de toute façon, le vote avait déjà eu lieu. Le 22 octobre 1964 un membre de l’académie annonça officiellement : " Le prix Nobel de Littérature cette année a été attribué à l’écrivain français Jean Paul Sartre pour son oeuvre qui par l’esprit de liberté et la recherche de la vérité dont il témoigne a exercé une vaste influence sur notre époque. Sartre écrivait alors une lettre à l’académie, exprimant pourquoi il refusait ce prix. Voici quelques extraits de cette lettre : Je regrette vivement que l’affaire ait prix une apparence de scandale : un prix est distribué et quelqu’un le refuse. [ ?] J’y ai invoqué deux sortes de raisons : des raisons personnelles et des raisons objectives. Les raisons personnelles sont les suivantes : mon refus n’est pas un acte improvisé. J’ai toujours décliné les distinctions officielles. Lorsque après la guerre, en 1945, on m’a proposé la légion d’honneur, j’ai refusé bien que j’aie eu des amis au gouvernement. De même, je n’ai jamais désiré entrer au Collège de France comme me l’ont suggéré quelques-uns de mes amis. [ ?] Ce n’est pas la même chose si je signe Jean Paul Sartre ou si je signe Jean Paul Sartre prix Nobel. [ ?] L’écrivain doit donc refuser de se laisser transformer en institution même si cela a lieu sous les formes les plus honorables comme c’est le cas. [ ?] Mes raisons objectives sont les suivantes : Le seul combat actuellement possible sur le front de la culture est celui pour la coexistence pacifique des deux cultures, celles de l’est et celle de l’ouest. Je ne veux pas dire qu’il faut qu’on s’embrasse, je sais bien que la confrontation entre ces deux cultures doit nécessairement prendre la forme d’un conflit, mais elle doit avoir lieu entre les hommes et entre les cultures, sans intervention des institution. [ ?] Mes sympathies vont indéniablement au socialisme et à ce qu’on appelle le bloc de l’est, mais je suis né et j’ai été élevé dans une famille bourgeoise. [ ?] J’espère cependant bien entendu que " le meilleur gagne ", c’est à dire le socialisme. C’est pourquoi je ne peux accepter aucune distinction distribué par les hautes instances culturelles, pas plus à l’est qu’à l’ouest, même si je comprends fort bien leur existence. Bien que toutes mes sympathies soient du cote des socialistes, je serais donc incapable tout aussi bien d’accepter par exemple le prix Lenine si quelqu’un voulait me le donner, ce qui n’est pas le cas. [ ?] Pendant la guerre d’Algérie alors que nous avions signé le " Manifeste des 121 ", j’aurais accepté le prix avec reconnaissance, parce qu’il n’aurait pas honoré que moi mais aussi la liberté pour laquelle mous luttions. Mais cela n’a pas eu lieu et ce n’est qu’à la fin des combats que l’on me décernait le prix. Le refus fit beaucoup parler, et fit même un peu scandale, André Maurois affirma même, que si Sartre avait refusé le prix Nobel, c’est qu’il se savait incapable de porter un habit.

 
 
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