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"Au rendez-vous des bons copains"

A la Une, du 30 janvier 2002
"Au rendez-vous des bons copains"

édition du 30 janvier 2002

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Ami indéfectible et indécrottable, le jeune Georges Charles Brassens a entretenu une correspondance enthousiaste avec Roger Toussenot, journaliste rencontré dans les couloirs du journal Le Libertaire. Les liens sont forts et les échanges sont exaltés, Brassens allant jusqu’à écrire à Toussenot : "Toi, tu es l’ami du meilleur de moi-même." Cette correspondance a été confiée à Janine Marc-Pezet par Pierre Ontoniente, secrétaire et également ami de Brassens. C’est Toussenot lui-même qui a opéré, fin 1954, une sélection dans les lettres qu’il a reçues de son ami, afin d’éclairer "plus réellement l’invisibilité d’un grand poète de la révolte et de la mort". Dans cette édition, seules les lettres de Brassens sont reproduites. Elles permettent de suivre fidèlement une période charnière dans la vie de l’artiste. De 1946 à 1952, il passe d’une vie de reclus et de disette aux premiers succès : le premier album 33 tours (La mauvaise réputation) sort en 1953. A ce moment-là, pourtant, le chanteur ne pense qu’à une chose : aider les "bons copains" qui ont partagé les jours de vache maigre depuis 1944. brassens2

A cette date en effet, le jeune poète décide de ne pas retourner au travail obligatoire en Allemagne. Il se cache 9 impasse Florimont, chez Jeanne Le Bonniec (La Cane de Jeanne ; Chez Jeanne) et Marcel Planche (Chanson pour l’Auvergnat). Cette impasse a été un lieu de maturation pour Brassens. Tandis que son ventre crie famine, il s’insurge déjà contre les cons, les flics, les gens vertueux, les faux libertaires et les vrais imbéciles. Roger Toussenot devient, à distance, son oxygène, sa nourriture, lui qui apporte ou envoie des victuailles et surtout matière à alimenter et faire mûrir l’esprit du texte tel que Brassens le défendra quelques années après : "C’est toi, abominable philosophe, qui m’excites, qui me pousses, qui prend un plaisir sadique à me faire penser, à me rendre intelligent ! Comme si le fait d’être ne suffisait pas à un homme de ma condition, il faut encore que tu m’obliges à survoler, bandit !". brassens3

Au fil des lettres, le chanteur naissant rencontre les auteurs de textes qu’il mettra en musique, débat à propos des thèmes qui lui tiennent à coeur : "La chanson un art mineur ? Ou quelque chose dans ce goût-là... ? Il y a des chansons mineures, voilà tout. C’est un préjugé." ; et surtout, d’un ?il à la fois indulgent et exigeant, il regarde évoluer ses amis et le monde qui l’entoure. Pour les croquer, plus tard, d’un trait de plume et de quelques accords de guitare.

Par quels hasards de la vie Brassens est-il devenu un célèbre auteur-compositeur-interprète et Toussenot un homme de belles lettres et de belles pensées de son temps mais inconnu, tout du moins du grand public ? Brassens croyait plus en son ami qu’en ses propres chansons : "Ces conseils, en vérité, c’est à moi plutôt qu’à toi que je les adresse. Sans doute ai-je confiance en moi, mais je crois encore bien plus à ta résistance qu’à la mienne.". Sur fond de tableau d’après-guerre, une question sous-tend cette correspondance : combien de Toussenot un artiste rencontre-t-il dans sa vie pour devenir ce qu’il est ? Combien faut-il de personnes réelles pour qu’un univers artistique se forme, sorte de l’impasse et voie le jour ; la postérité ne retenant souvent que le nom d’un seul être humain ? Les acteurs de la pièce qui se joue dans ces pages savaient-ils qu’un seul d’entre eux serait l’élu -heureux et malheureux- et deviendrait porteur d’un esprit, l’esprit du temps, et de leurs interminables discussions sur la poésie, l’époque et l’avenir du monde ? Hymne à l’amitié et à la création, à travers ce recueil, on comprend qu’aimer un artiste, c’est aimer, à travers lui, tout l’univers qui l’a fait naître.

Brassens : Lettres à Toussenot 1946-1950, recueil composé par Janine-Marc Pezet, 2001. Ouvrage édité par les Editions Textuel avec le soutien de la Fondation la Poste.

Quelques références :

Le très joli site officiel D’autres extraits des lettres Enfin, une des lettres de Brassens à Toussenot est lue en plage cachée par Denis Lavant sur le CD de reprises Les oiseaux de passage paru chez Mercury/Universal Music en 2001