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> Edition du 7 février 2007
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Billet d’humeur du 30 janvier 2002 Lettre, mensonge et cinéma

Jeanne Suhamy

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Dans Madame Bovary, Rodolphe, avant d’envoyer sa lettre d’adieu à Emma, fait couler une grosse goutte d’eau sur l’encre, pour figurer des larmes, faire croire à sa peine et à son amour. On assiste à une séquence semblable et pourtant exactement contraire dans le film de Keaton, The love nest (Frigo et la baleine) : le point de départ est une scène de pur cliché "romantique", une rupture amoureuse sur fond de soleil couchant, et tout commence par une lettre d’adieu que le héros, embarqué dans un bateau au doux nom de "Cupid", écrit bravement à son ex-fiancée : "Vipère traîtresse, puisque vous m’avez annoncé que vous rompiez nos fiançailles, j’ai décidé de ne plus vous épouser." Puis on le voit recueillir les larmes de ses yeux, avec application et sans pathos, comme s’il procédait à une opération, pour cacheter cette dernière missive. Héros qui pleure, spectateur qui rit. Cette utilisation "pratique" du chagrin est réjouissante, d’autant que l’eau (salée) ne manque pas autour de lui. Chez Flaubert comme chez Keaton, il s’agit de faire rire en rappelant la matérialité du chagrin, s’opposant à l’idéalisation propre au sentiment amoureux, mais la naïveté poétique du cinéaste s’oppose à l’ironie du romancier. Dans les deux cas les larmes dénoncent le caractère mensonger de la lettre. Mais tandis que dans le roman, les fausses larmes sur-signifient le chagrin, indiquant l’artifice et la manipulation, dans le film, les larmes du héros, tout en révélant la parade littéraire aux yeux du spectateur, révèlent un vrai chagrin qui restera délicatement invisible au destinataire. Les larmes scellent la lettre et l’amour, attestant l’authenticité du sentiment. Le rire du spectateur est un rire attendri.

La lettre ment, le cinéma révèle. La lettre comme mensonge, parade et contrepoint comique à une réalité cruelle est le thème d’un autre court-métrage de Keaton, Day Dreams (Grandeur et Décadence). Cette fois, la scène inaugurale est une déclaration d’amour avec marguerites à l’appui. Mais elle est tout aussi désespérante : le père de la belle enjoint au héros de mériter sa fiancée, et de partir chercher un travail (sinon, dit-il, "je vous prêterai mon revolver pour vous aider à vous suicider"). Les lettres que Keaton envoie alors à sa fiancée sont autant de beaux mensonges qui servent à donner le change, à substituer la grandeur rêvée à une piteuse réalité. Tout l’objet du film est de les démystifier. Après la version officielle (la lettre), la réalité sordide (le cinéma). Tandis que des plans fixes montrent la fiancée se pâmant à leur lecture, imaginant son amoureux en chirurgien, en as de la finance, en star de théâtre ou en héros militaire, le spectateur assiste aux mésaventures échevelées d’un petit bonhomme ramassant un putois dans un "hôpital pour chiens et chats", luttant avec des tas d’ordures ou se prenant les pieds dans un costume antique de figurant, courant à toutes jambes et sans pantalon devant une meute de policiers, puis tombant à l’eau... pour finalement se retrouver dans une fourgonnette postale, à côté d’une blanche brebis aussi égarée que lui, une étiquette autour du cou, et être livré par le facteur comme un vulgaire colis, jeté la tête en bas, défiguré et en haillons... aux pieds de sa fiancée horrifiée. Dans cette scène hilarante, le décalage est annulé, la "littérature" dépose les armes devant le cinéma. A travers la lettre, c’est la fonction falsificatrice du discours et de la parole que le cinéma révèle et raille ici, avec toute la force simple et magistrale du muet.

La lettre est un leurre. Grâce à elle, le héros réécrit l’histoire : il peut rester maître de son destin, afficher réussite sociale et amoureuse, sauver la face. Le cinéma est du côté du réel - de la misère, de l’instabilité, de la persécution, de la saleté, de l’échec - ; il montre un héros perdu, un monde hostile, la vie grouillante et indécrottable. Et c’est tout cela qui nous met en joie.

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