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Lettres choisies,
de Balthus à Antoinette de Watteville

édition du 13 février 2002

 

Extrait de lettres : Balthus, correspondance amoureuse avec Antoinette de Watteville
28. (Paris, 24 mai 1933) Balthus à Mlle Antoinette de Watteville, 29 Monbijoustrasse, Berne, 4, rue de Fustenberg, Paris VI

Mercredi soir Baby dear,
Mais c’est demain ta fête ! - et ne sachant pas trop sur quel terrain je m’avance, ni dans quel plat je vais mettre les pieds, je m’avance vers toi avec une certaine précaution qui tient de l’anxiété, avec mon panier plein de souhaits et de v ?ux auxquels ma tendresse donne un certains poids. Néanmoins l’hommage de l’humanité à la plus délicieuse créature, serait incomplet si je venais y joindre le mien. J’arrive donc moi aussi, mon cher Ange, te souhaiter avec passion du bonheur, de la joie, fermement convaincu que la vie n’oserait se montrer injuste avec toi - non sûrement pas avec toi. ( ?) Je ne puis résister à l’envie de te raconter l’étrange rêve que j’ai fait l’autre nuit. Ce récit, et ceci est important, est rigoureusement exact, sans quoi il perdrait toute sa valeur, et il me semble que tu sauras en apprécier la profonde et très étrange poésie ! Cela se passe au Luxembourg (c’est notre Hyde Park). Je me dirige vers le bassin où des enfants font naviguer des bateaux à voiles. Tout à coup je te vois, toi bébé, comme toute petite fille mais avec une très grosse tête, courant avec un cerceau autour du bassin. Je t’appelle mais tu disparais dans la foule qui subitement se presse autour du bassin, attirée par un étrange spectacle : le bassin est maintenant peuplé par une douzaine de cachalots (c’est une espèce de petite baleine très féroce) dont on admire les précieux ébats. D’ailleurs, ils s’approchent du rebord du bassin et on peut les caresser : alors ils tendent l’échine comme des chats. Moi aussi j’en caresse un, sur quoi il happe ma manche et sort de l’eau en se secouant comme un chien mouillé. Il y a là comme par hasard des cabines de bains. Le cachalot m’explique son cas, il s’exprime ainsi en anglais : " My name is Reavy, and that is a Dutch name, but as a matter of fact, I’m Scotch. If you want too see me, just call me"(1). Puis il retourne se plonger dans l’eau. - je m’en vais un peu triste quand à ma grande joie je te vois de loin, mais sous la forme actuelle (tu portes une robe rouge) bras dessus, bras dessous avec une hyène et un renard. Je reconnais l’hyène aussitôt, une vieille connaissance, et, devisant gaiement, nous nous dirigeons vers une pelouse. Là, en une ravissante pyramide, se trouvent disposés en éventail les cercueils de morts de la grande guerre formant la base de la pyramide, les couvercles en biais (comme ceux des dattes muscades chez les primeurs) découvrant les cadavres. Le sommet de cette pyramide lugubre est composé de cercueils d’enfants où la même disposition des couvercles permet d’entrevoir des nouveaux-nés en décomposition. Au pied de cet agréable monument, des mères et des veuves éplorées se livrent à la plus idiote, à la plus impudique douleur. Puis une atroce pestilentielle odeur de pourriture nous empêche d’approcher. Alors, ô horreur, l’hyène subitement s’agite, s’excite puis s’arrache à nos bras et se précipite sur le funèbre ensemble. Et je me rappelle que l’hyène se nourrit de cadavres ! Nous nous jetons à sa poursuite pour éviter une pénible catastrophe - mais je me réveille en riant aux éclats.
Goodbye darling

(1) je m’appelle Reavy, c’est un nom hollandais, mais en fait je suis écossais, si tu veux me voir, tu n’as qu’à m’appeler ".

41. Jeudi 31 aout (1933) Balthus à son père (Eric Klossowski) (1) Mon cher Pips,
Brietbach (2) est venu me voir avant-hier mardi, tu imagines combien j’attendais avec anxiété de tes nouvelles, et dieu merci, celles qu’il apportait n’étaient pas trop mauvaises. Mon cher Pips, combien j’ai été angoissé de te savoir dans cet état, condamné à ne pouvoir pas travaillé- espérons que ça va passer bien vite ! Et heureusement que tu es entouré de quelques bons amis. J’ai eu également la carte d’Udhe (3), que tu auras sûrement trouvé bien abattu aussi, le pauvre. Brietbach n’a pu amener Green (4) cette fois-ci, celui-ci n’ayant pas été libre ; c’est dommage car je crois que si mon travail l’intéresse il pourrait être très utile pour moi. Ju t’a-t-il parlé de mes dernières toiles ? Ce sont, un nu debout grandeur nature (5)(qui est fini depuis un certain temps) et que j’ai failli vendre. L’affaire paraissait conclue quand au dernier moment le monsieur s’est désisté (genre de déception affreusement désagréable) - l’autre, également une toile de grand format, représente une jeune fille assise sur le rebord de ma fenêtre avec la vue sur les maisons de la cour. Elle fait un geste d’effroi comme si elle était surprise par l’approche de quelque épouvantable danger.() L’épouvantable danger, pour moi, c’était de tomber dans l’illustratif - mais il n’en est rien. La jeune fille, qui est une petite Péruvienne excessivement laide, mais une de ces laideurs pleines de poésie enfantine, porte un costume assez fantastique et sans époque, et tout le personnage offre un contraste très étrange avec l’entourage assez banal mais qui, par la vertu même de ce contraste, prend un côté insolite et assez angoissant. le tout est assez curieux, l’atmosphère, peut-être, d’un conte de Sade, ou très " greenienne ", selon Breitbach, qui s’est mis tout à coup à apprécier, sinon à aimer ma peinture, au point de retenir un de mes futurs tableaux en me signant un chèque de 300 francs comme avance - geste que je suspectai d’abord comme geste d’amitié, mais qui, affirmait-il, n’était que le désir réel de posséder une de mes ?uvres - ceci est bien touchant. ( ?) Je souhaite de tout mon c ?ur que tu guérisses bien vite, et je t’embrasse très fort, ton Balthus

(1) Eric Klossowski, 1875-1949, peintre et historien d’art d’origine polonaise, venu d’Allemagne à Paris en 1902. Chassé par la guerre, en août 1914, il se fait décorateur de théâtre à Berlin, puis rejoint en Suisse sa femme et ses deux fils. Au début des années 30 , il s’installera définitivement à Sanary-sur-Mer, dans le Var. (2) Joseph Breitbach, écrivain allemand installé en France depuis 1930. (3) Wilhem Udhe (1874-1947), historien d’art d’origine allemande, parisien ami d’Apollinaire et de Picasso, était un intime des Kosslowski. (4) Julien Green (Paris 1900-1998), romancier français de nationalité américaine, était déjà l’auteur célébré de Mont-Cinère, Adrienne Mesurat, Léviathan ? (5) Il s’agit d’Alice dans le miroir

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