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> Edition du 7 février 2007
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Entretien avec Jean Gaudon, propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 4 avril 2002

hugodrouetsite

Nathalie Jungerman : Vous avez établi et présenté la nouvelle édition des lettres de Victor Hugo à Juliette Drouet, parue aux éditions Fayard en décembre 2001 et préfacé le second volume concernant les lettres de Juliette adressées à Victor Hugo. Qu’apporte la nouvelle édition de cette correspondance par rapport à celles de 1964 et de 1985 ?

Jean Gaudon : J’étais déjà responsable des éditions de 1964 et de 1985. Les lettres de Victor Hugo à Juliette Drouet avaient été déposées à la Bibliothèque Nationale en 1913, avec interdiction de communiquer pour une période de cinquante ans. Le premier jour ouvrable après l’expiration de ce délai, le 2 janvier 1964, je me suis fait communiquer les lettres. Beaucoup de choses ont changé depuis cette époque. Bien que l’accueil fût sans chaleur et que les formalités me parussent très longues, j’eus la communication de la liasse, fraîchement numérotée, dans le courant de la matinée. L’apparition du directeur du Cabinet des manuscrits, M. Marcel Thomas, suffit pour débloquer la situation.
Les éditeurs de correspondances sont rarement seuls ! Dans ce cas précis nous étions deux, ma femme et moi, à copier, à la main naturellement, et au crayon, ces lettres que nous nous préparions à publier. Jean-Jacques Pauvert, sans une hésitation et les yeux fermés accepta d’être l’éditeur et tout alla très vite. Je demandai à Georges Blaizot, dont le père avait publié le livre de Louis Guimbaud sur Juliette Drouet, s’il désirait participer à cette aventure, et il fut décidé, en accord avec Jean-Jacques Pauvert, que la librairie Auguste Blaizot serait l’éditrice de l’édition de luxe, à tirage limité, qui constituerait l’édition originale. Le livre parut au printemps.
En 1985, le même Jean-Jacques Pauvert décida de marquer le centenaire de la mort de Victor Hugo en rééditant le volume primitif, dans une maison d’édition qui s’appelait Har-Po, et de publier un volume de lettres choisies de Juliette Drouet à Victor Hugo. Le travail fut confié à Evelyn Blewer, qui avait été initiée au déchiffrement et à l’annotation dans le cadre des travaux de l’équipe de recherche dirigée conjointement par Sheila Gaudon, Bernard Leuilliot et moi-même. J’en écrivis la préface. Cette année, les éditions Fayard, qui ont repris, je crois, tout ou partie du fonds des éditions Jean-Jacques Pauvert, se sont proposé de rééditer les deux volumes publiés chez Harpo. C’était l’occasion d’apporter des améliorations sensibles. D’une part, quatre lettres de Victor Hugo, qui avaient été acquises par Philippe Zoumeroff en 1991, et dont Thierry Bodin avait établi le texte, préfacé par moi, avaient été publiées en 1992, dans une édition hors commerce de 500 exemplaires. Il fallait les ajouter, et profiter des progrès dus à l’expérience pour revoir et compléter certaines datations. D’autre part, il semblait souhaitable de demander à Evelyn Blewer d’augmenter le nombre des lettres de Juliette. Tout cela fut fait.

NJ : Cette correspondance est éditée sous la forme de deux volumes distincts réunis dans un même coffret, n’était-il pas possible d’établir un échange épistolaire, un dialogue en alternant les lettres de Victor Hugo et celles de Juliette Drouet dans un seul volume ?

Jean Gaudon : Malheureusement, il n’y a pas eu de véritable dialogue épistolaire. Il n’y a que 280 lettres de Victor Hugo à Juliette Drouet connues, et elles sont toutes là. Victor Hugo avait des centaines de correspondants, des livres à écrire, des devoirs sociaux. Juliette, qui avait abandonné sa carrière théâtrale, a écrit à Victor Hugo deux ou trois lettres par jour (sauf pendant les quelques voyages qu’ils ont fait ensemble) et cela pendant cinquante ans. Environ dix-huit mille lettres sont entrées à la Bibliothèque Nationale en 1968. Il doit y en avoir à peu près deux mille à la Maison de Victor Hugo, place des Vosges. Plusieurs centaines, peut-être plusieurs milliers sont dans des collections particulières ou éparses dans des collections publiques, aux quatre coins du monde. Elle lui écrivait et elle l’attendait. Elle lui remettait ses lettres en mains propres, il les emportait, et les lui rendait, par petits paquets. Elle a tout daté, classé, rangé, probablement sur sa demande.

N J : Dans votre préface aux lettres de Hugo à Juliette, vous parlez d’une prose monotone et grandiose...

Jean Gaudon :Le style de Victor Hugo est inimitable : il ne peut pas mettre quatre mots ensemble sans leur donner cette empreinte génétique qui est la marque de tout grand écrivain. Pourquoi, devant ces litanies de l’amour qui s’étendent sur cinquante années, apparaît-il comme un peu démuni ? On dirait que l’élan créateur étant absent, la mécanique marche trop bien, et que la splendeur du discours occulte le sentiment. Cette prose est trop sage. Le bonheur d’expression a peut-être besoin de la fiction pour développer sans faiblir tous ses prestiges. La rhétorique de l’amour, pour un écrivain habitué à porter à incandescence, chez ses personnages, le discours amoureux ne peut, dans ses lettres, arriver à un tel niveau. Le vrai trésor de Juliette, ce sont les poèmes des Chants du Crépuscule, des Rayons et les ombres ou des Contemplations qui ont été écrits pour elle.

N J : Il est surprenant de voir combien Juliette fait preuve non seulement d’amour mais aussi d’humour dans ses lettres, elle parle de ses allusions venimeuses, de ses grosses injures, sa prose démystifie le poète et cet humour semble l’aider à conjurer l’absence...

Jean Gaudon : C’est tout à fait vrai. Juliette, la passionnée, est pleine d’humour. Elle est la seule personne au monde qui ait osé malmener ainsi Victor Hugo, sans l’offenser, et cela parce qu’elle a le génie de l’amour, qui lui permet d’aller trop loin impunément. Une fois que les années tumultueuses, difficiles, sont derrière eux, Hugo sait que tout en elle est amour et vénération. Je trouve cette prose merveilleuse, par ses qualités d’invention et de primesaut, ses néologismes, ses libertés syntaxiques, sa fraîcheur et sa profondeur. Hugo avait su reconnaître en Juliette un véritable écrivain. Il l’encourageait à écrire, à garder ses lettres ; il notait même certaines de ses phrases.
Juliette est pour moi une des deux ou trois grandes épistolières de la langue française - je dis trois par précaution, mais deux me suffisent et m’enchantent différemment et également. Ses premiers adorateurs posthumes, qui avaient pour Victor Hugo des sentiments mêlés - il y a des critiques qui fonctionnent à la haine - ne pouvaient concevoir qu’une femme intelligente pût être amoureuse de lui pendant cinquante ans. D’où l’image, injuste, d’une Juliette bêtasse, puérile, imbécilement dévote d’un homme dont elle avait fait un dieu. Certes, Juliette l’épistolière n’était ni fade ni bête, mais on en arrive à se demander si les éditeurs précédents, qui ont parfois publié des centaines de lettres, n’ont pas été guidés dans leur choix par le souci d’éviter tous ses débordements linguistiques, de censurer sa verdeur, sa langue pleine de tournures et d’images populaires, la couleur de ce langage parlé. On aimerait en avoir davantage.

Bibliographie
Jean Gaudon, auteur : Victor Hugo, le Temps de la contemplation, Paris, Flammarion, (1969) rééd. 1985 ;
Victor Hugo et le théâtre, Stratégie et dramaturgie, Har-Po, 1985 ; Ce que disent les tables parlantes, J-J. Pauvert
Jean Gaudon, éditeur : Les Contemplations ; La Légende des siècles, Les Chansons des rues et des bois ; Lettres de Victor Hugo à Juliette Drouet ;Lettres de Victor Hugo à Léonie Biard ; Correspondance familiale de Victor Hugo.

A paraître : La Vie de Victor Hugo, Flammarion