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L’esprit de la lettre.
Qui écrit quand j’écris ?

 

Le "je" que j’inscris dans la lettre a-t-il exactement le même statut que celui que "j’"exprime dans la conversation ? Je voudrais le croire : la lettre que je me prépare à écrire, je l’imagine bien comme un simple substitut de l’échange oral - je t’écris aujourd’hui comme hier encore, avant ton départ, je te parlais ; je t’écris comme je te parlerai, et avant même de tracer les premiers mots, j’étais plongé dans un dialogue silencieux avec toi dont cette lettre ne sera finalement, ne voudrait être que le relais idéal.
Ce relais ne s’opèrera pas. La lettre naît de cette rupture qui m’isole au moment où je cherche à conjurer l’absence ; et ce dont je fais l’épreuve, c’est non seulement de l’éloignement du destinataire mais aussi d’une distance de moi à moi. Quelque chose se détache de moi d’être ainsi fixé sur la page. C’est bien moi qui écris, mais celui dont il est question, c’est déjà un peu un autre - ne serait-ce que parce que " je " ne serai pas là quand tu liras ces lignes écrites pour toi ; que je me projette vers ce moment où, absent, tu me liras, vers celui que j’imagine être pour toi, et donc aussi vers celui que je voudrais être. C’est dans ce mouvement-là que, loin de coïncider avec moi-même dans les mots que je trace sur la page, " je " m’échappe.

Le geste épistolaire le plus sincère et le plus spontané est aussi celui par lequel je m’éprouve comme autre. Aucune lettre jamais n’a coïncidé avec l’intention qui la dicte : au moment où j’écris, et ligne après ligne, je fais l’épreuve d’une logique que les premiers mots ont suffi à mettre en ?uvre et qui parvient peu à peu à dépasser mes intentions premières. Le phénomène souffre différentes interprétations : dictée inconsciente ou poussée exercée par le texte lui-même qui impose, avec les règles syntaxiques et sémantiques minimales, sa cohérence propre, le moment épistolaire est aussi celui où s’émoussent mes défenses (ce que je m’étais promis de ne pas dire), ma censure consciente (ce que je ne saurais dire) ou plus simplement ma vigilance (au défaut de laquelle j’énonce un " mot de trop "). De là que l’échange épistolaire soit un lieu à haut risque, où parvient parfois à s’énoncer ce dont on ne parle pas et qu’on ne saurait dire. Si nombre de lettres ne survivent pas à une relecture " à tête reposée ", si nos tiroirs renferment autant de lettres jamais envoyées, c’est aussi que, mesuré de sang froid, cet écart de soi à soi peut être insupportable, ou proprement terrifiant : comment ai-je pu écrire une chose pareille ?

L’" authenticité " d’une lettre, et ce qui fait son prix, tient dans cet écart, qui veut (à ma place) que j’en dise toujours plus que je ne voulais initialement. " Je " s’y laisse déborder. Et c’est précisément en quoi la parole épistolaire ne saurait être un substitut de l’échange oral : loin d’être immédiate, l’expression de soi à laquelle elle prétend est puissamment médiatisée par l’absence de l’autre et le rythme même de l’écriture. Pourquoi ma pratique épistolaire devrait-elle obéir à des conventions aussi immuables, sinon pour conjurer le vertige de ce débordement ?
Pourquoi faudrait-il que toute lettre s’écrive selon un véritable rituel, qui me donne d’abord à choisir un format de papier, qui me fait ensuite habiter un temps la page de façon impersonnelle en inscrivant le lieu, la date, la formule d’adresse, sinon parce qu’en prenant ainsi possession de l’espace textuel, je peux croire éviter encore cette dépossession vers quoi ma lettre tend ?

Qui suis-je alors pour qui me lit ? L’instance désincarnée du " je " épistolaire que rencontre mon destinataire est bien plus proche de l’instance narrative du texte de fiction que de la subjectivité du contexte oral. Je lis la lettre que tu m’as adressée : ce que tu m’écris, non seulement tu ne me l’avais jamais dit, mais je suis à peu près sûr que tu ne me l’aurais jamais dit.

Le ressort même de l’échange épistolaire tient dans ce conditionnel (en toute rigueur : un irréel du présent), par quoi, écrivant, je prends le risque de devenir un autre, et ou, lisant, j’accepte que l’autre soit toujours différent - au vrai : une fiction. On s’explique mieux ainsi l’hésitation toujours possible sur le statut authentique ou fictif de telle correspondance (songeons aux Lettres de la religieuse portugaise, bref recueil de la fin du XVIIe siècle, attribué longtemps à une véritable religieuse avant d’être imputé à un obscur courtisan du nom de Guilleragues). Et l’on retrouve ainsi l’une de nos précédentes questions : si les correspondances intègrent parfois, et souvent facilement, le champ des textes littéraires, c’est aussi que le texte épistolaire compte au moins une marge commune avec les fictions narratives à la première personne.

Edition du 4 avril 2002

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