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> Edition du 7 février 2007
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Entretien avec Guy Durliat, propos recueillis par Nathalie Jungerman

édition du 18 avril 2002

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Nathalie Jungerman : Georges Hyvernaud, comme Georges Perros ou Henri Calet qui sont restés longtemps dans l’ombre, commence à trouver de nouveaux lecteurs. Le Dilettante a réédité la plupart de ses récits et très récemment Lettre anonyme ; les éditions Claire Paulhan publient ce mois-ci lettres de Poméranie, des lettres adressées à sa femme Andrée Hyvernaud, écrites pendant ses cinq années de captivité dans les Oflags, de 1940 à 1945. Vous avez travaillé à l’édition de ce recueil de lettres, comment a débuté cette aventure éditoriale ?

Guy Durliat : Pour prendre toute la mesure de cette aventure, il faut remonter à la fin des années 1980 : les rééditions Ramsay de La Peau et les Os et du Wagon à vaches furent pour moi une double découverte saisissante : celle d’une voix et d’une écriture uniques, et qui étaient celles d’Hyvernaud, mon professeur de lettres à l’EN d’instituteurs d’Auteuil quelque trente ans auparavant ! Lui mort, c’est son épouse - qui nous enseignait l’anglais - que je revis. Elle travaillait à ces lettres, dactylographiées par ses soins (les originaux sont déposés à l’IMEC) avec l’espoir d’en faire un livre un jour pour les lecteurs de son mari. Je commençai à les relire avec elle, et à prendre des notes, à faire des recherches : tant d’auteurs et d’oeuvres étaient cités là, tant d’événements de cette période troublée étaient dits à demi-mots, que je ne connaissais pas ou ne comprenais pas... Aux Nuits de la correspondance de Manosque de septembre 2000, Olivier Adam proposa une soirée sur ces lettres. La lecture de Jacques Gamblin bouleversa et la salle et Claire Paulhan, qui prit alors la décision de les publier. Andrée Hyvernaud me chargea d’y travailler avec elle. D’un travail personnel il fallait faire un appareil qui permette au lecteur d’appréhender justement les conditions de cette correspondance et de se repérer dans le foisonnement des citations littéraires, des allusions aux "événements" de toutes sortes de cette période convulsive. L’aventure éditoriale commençait, qui, animés par la même volonté, nous fit reprendre un par un les originaux, me transporta des journaux et revues d’époque aux archives du camp, des travaux sur la vie intellectuelle et artistique de cette France occupée et libre et de celle des camps aux exploits politiques et militaires de ces cinq années.

Nathalie Jungerman : Cet ouvrage est d’une grande richesse documentaire, plusieurs fac-similés, sept annexes et une annotation précise. Ces nombreuses informations permettent de mieux comprendre le contexte historique et de révéler les ravages de l’emprisonnement que l’écriture épistolaire de G. Hyvernaud, contrainte au laconisme, ne peut exprimer en toute liberté...

Guy Durliat : Dans le fac-similé en tête du livre, Georges Hyvernaud, rappelle l’indécence qu’il y aurait à comparer les conditions d’existence des prisonniers de guerre à l’univers concentrationnaire. Pour ces premiers, ici officiers, "rien que la promiscuité, la saleté, l’isolement de tout , le recommencement indéfini des mêmes gestes [...] condamnés à une stagnation où les volontés, les pensées se désagrégeaient. Cette décomposition de l’homme par la captivité, c’est ce que j’ai essayé de dire". A la promiscuité délétère, Georges Hyvernaud tentera de résister par sa culture et un détachement qui le mène à la solitude. On ne comprendra pas l’oeuvre d’Hyvernaud sans cela, la rage de La Peau et les Os, le désenchantement du Wagon à vaches. Et non plus dans ces lettres, comptées, prélignées - seul lien avec la vie ailleurs, aux timbres tour à tour de la Croix-Rouge, de la Kriegsgefangenenpost du grand Reich, du General Post Office anglais - la férocité des portraits, la dérision des scènes de popote, l’univers parodique des manifestations intellectuelles et artistiques du camp, les bobards du rapatriement ou les espoirs qui naissent puis tombent, invariablement, avec les "événements", que cette correspondance laisse filtrer malgré la censure stricte et absurde. Ces lettres contraintes constituent une sorte de face autorisée à ses Carnets écrits dans le même temps. A cet égard, les dernières, celles de la libération de son dernier camp, sont extrêmement émouvantes et puissamment révélatrices : Georges Hyvernaud y retrouve l’ivresse de la liberté d’écrire, et revient sur des points qu’il avait dû laisser dans l’ombre ou entre-lignes.

Nathalie Jungerman : Pouvez-vous nous parler de l’oeuvre de G. Hyvernaud ?

Guy Durliat : L’oeuvre est mince : hormis les proses, essais et critiques littéraires parus avant-guerre dans différentes revues, pour la plupart locales, et la magnifique Lettre à une petite fille de 1945, de son vivant ne paraîtront que La Peau et les Os (Le Scorpion, 1949) - les Lettres de Poméranie nous font assister à son écriture - et Le Wagon à vaches (Denoël, 1953). Ces livres, "journal d’un prisonnier de guerre et récit d’un prisonnier de l’après-guerre", s’ils sont cela sont aussi tout autre chose : la condition de captif, qui les inspire, atteint avec Hyvernaud à l’universel de la condition de l’homme. Malgré la publication d’un chapitre - celui des cabinets - par Les Temps modernes en 1946 (qui ne reparlera plus de l’écrivain ensuite...), ils furent ignorés ou même violemment rejetés (notamment par les Lettres françaises pour le second) par les milieux littéraires, à l’exception de quelques rares, mais pas des moindres, qui les saluèrent. C’est que la captivité n’embellit pas l’homme, et qu’on y voit, dans cette époque d’héroïsation et d’idéalisation, toutes choses que refusent l’auteur, un nihilisme dégradant, alors que la noirceur lucide d’Hyvernaud est, pour moi, tout au contraire un appel. Georges Hyvernaud, déçu, exaspéré par ses déboires avec les éditeurs et pris par les exigences pour son métier de professeur qu’il ne veut pas transgresser, abandonne alors un troisième récit, Lettre anonyme, projet différent et complexe, dans lequel est abordé, en particulier, le thème de l’homme en proie à une oeuvre de création. Jean José Marchand, André Hyvernaud et Paul Fournel marqueront avec l’édition chez Ramsay des OEuvres complètes (1985-1987) la (re)vie de l’écrivain. Aux trois récits, ils ajouteront les Carnets d’oflag. Tous titres repris depuis 1993 par Le Dilettante, qui a aussi publié des Feuilles volantes, inédits divers dans des tonalités graves ou pleines d’humour décapant, qu’écrivit Georges Hyvernaud après-guerre. Quels qu’ils soient, l’écriture unique d’Hyvernaud, sèche et pourtant riche, poétique et rythmée, et le propos, sont d’une modernité qui ne laisse pas d’étonner. Il ne faut pas négliger l’oeuvre pédagogiqque qu’il entreprit à partie des années 1965 : notamment sa participation à la collection "Plaisir de Lire", pour les élèves et les maîtres, dirigée par Jean Guéhenno, où il traitera surtout de la poésie et du théâtre, ou encore le remarquable et novateur Folio guide qu’il rédigea pour Du côté de chez Swann en 1976. Pour ce qui est de l’épistolaire, Claire Paulhan, avant ces Lettres de Poméranie, qui marquent le centenaire de la naissance de l’écrivain, avait publié ses lettres de la drôle de guerre 1939-1940 à sa femme, L’Ivrogne et l’emmerdeur, chez Seghers en 1991.