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> Edition du 7 février 2007
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Georges Hyvernaud. Par Olivier Adam

édition du 18 avril 2002

Olivier Adam, écrivain (Je vais bien ne t’en fait pas - Le Dilettante et Pocket, A l’ouest - L’olivier, On ira voir la mer - Medium - L’école des loisirs), et conseiller littéraire du festival manosquin Les Nuits de la correspondance livre un texte d’auteur, inspiré par sa rencontre avec Andrée Hyvernaud

-  Venez voir, ça a changé bien sûr mais là, cette fenêtre en face, au quatrième étage, c’est celle du Chabrelu (1) de Lettre anonyme. En bas, il y avait la station ESSO, c’était un quartier populaire à l’époque et Georges adorait s’y promener.

C’est vrai, ça a changé, ce quartier. On le sent. On l’imagine aussi, lui, se levant de ce bureau laissé intact, se dirigeant vers la fenêtre, observant les voisins d’en face, la rue, le monde comme il va... Chabrelu ouvrant la fameuse lettre. Chabrelu et sa face de grenouille, son ventre pendant, son air d’être ce qu’il est : rien, anonyme, comme la lettre qu’il découvre. On imagine bien tout ça, tandis qu’Andrée Hyvernaud prépare le café, revient, observe. On s’assied en face d’elle et sur la table, un paquet : les lettres de Poméranie. Il y a aussi ces petits carnets, remplis d’une écriture serrée, sans la moindre rature. Des notes, des chapitres entiers de La peau et les os. On vous explique alors comment, prisonnier, rationné en papier, il écrivait sans écrire, en marchant. Comment de retour au camp, ces mots appris par coeur, mâchés et remâchés, roulés entre la langue et le palais, rythmés pas les pas, l’écrivain les couchait d’une traite sur la feuille. On les entend ces mots, leur manière d’être travaillés à la bouche, on en sait l’implacable et le tranchant, l’oralité réinventée, la musique noire et résolument neuve, abrasive, comme passée au papier de verre. On se dit alors que dans tous les sens du terme, Hyvernaud était un écrivain debout.

On regarde ça, ces lettres, on repense au coeur de l’oeuvre, ces deux romans et rien de plus, ces deux chefs d’oeuvre inaperçus, et qu’on en finit plus de redécouvrir, et avec eux leur matière première : les camps, la promiscuité, la merde partagée, la boue et l’anonymat, la captivité, tout ça vous réduisant un homme au plus petit dénominateur commun. On pense à tout ça, ces portraits au scalpel, cette ironie tendre, ce pessimisme lucide, cette exigence, cette manière de pointer les faiblesses du genre humain sans jamais s’en extraire, d’écrire à ras d’homme.

On regarde ce tas de lettres, elles sont courtes, parce que le papier est rationné. Elles sont rassurantes, pudiques. On sent la volonté d’épargner l’autre, de ne pas l’inquiéter. Elles sont émouvantes ces lettres, pas littéraires, factuelles, douces et fatiguées, tendres et complices. Elles sont différentes des premières, celles de la mobilisation (2) écrites les dents serrées mais le sourire en coin, croquant les travers des autres et les siens propres en miroir. Elles tranchent drôlement avec la dureté acide, le réalisme et la noirceur de La peau et les os. Elles racontent pourtant la même chose. Mais en creux. Entre les gouttes de la censure et du manque de papier.

Vous les emportez comme un trésor, ces lettres. Dans l’ascenceur, vous repensez à ce texte, Lettre anonyme, à Hyvernaud du haut de sa fenêtre, puis arpentant les rues, à la vanité qui pousse chacun d’entre nous à vouloir laisser son nom, fut-il gravé de la pointe d’un couteau dans l’écorce d’un arbre. Vous ne vous posez plus la fameuse question : le renoncement à toute publication, le supposé découragement... Vous savez que pour lui, avant de publier, il fallait d’abord écrire. Vous vous demandez ce qu’on peut écrire après la guerre. Et vous vous dîtes que décidément, Hyvernaud était un homme debout... Notes (1) Chabrelu, personnage principale de Lettre anonyme
(2) L’ivrogne et l’emmerdeur - Seghers

Olivier Adam ouvrages publiés : Je vais bien ne t’en fait pas - Le Dilettante et Pocket, A l’ouest - L’olivier, On ira voir la mer - Medium - L’école des loisirs et à paraître Poids léger - L’Olivier